Chapitre 12 Le défilé de mode

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Chapitre XII.

Le défilé de mode.

Les filles laissèrent Pierre se sécher et s’occupèrent de l’aménagement du dortoir en espace de mode. Coco s’était occupée tout d’abord de rhabiller Pierre ; après un examen inquiet du pantalon, elle lui proposa une autre tunique de grosse toile bleue comme celle portée par les ouvriers picards au dix-neuvième siècle ; Pierre la saisit en bougonnant. Les autres montèrent à l’étage d’antiques casiers à bouteilles en bois qui serviraient de piliers à la poutre sur la quelle les modèles devaient déambuler. Les pachydermes célestes s’étaient éloignés comme prévu avec la marée presque haute, un rayon du soleil descendant pénétrait dans le dortoir directement par la lucarne et la porte restée ouverte et se mêlait à la lumière diffuse des fenêtres de toit. Jeannette avait monté ses appareils à l’entrée et l’armoire à linge à l’autre bout était équipée de rideaux sur ses deux grandes portes ouvertes pour constituer une cabine assez large, une back stage comme ils disent dans quelques quartiers de Paris. Coco disposait ses modèles terminés à l’intérieur sur des cintres dans l’ordre de présentation, elle les avait numérotés et associés aux filles, dont elle et Pierre. Pierre se rendit à l’étage en tenue simili-antique: il avait serré à la taille la tunique de drap qui lui descendait jusqu’aux mollets avec une ceinture plate à boucle et chaussé les sandalettes du père, non! Du grand-père! On posa la poutre sur les caisses à vin couchées sur le plancher, ce qui l’élevait à une trentaine de centimètres du sol et déterminait le sentier à parcourir en partant de la cabine d’essayage jusqu’à l’entrée du dortoir, les lits avaient été poussés de chaque côté pour les dissimuler à la prise de vue; la charpente, visible au centre de la pièce, constituerait un cadre adéquate. Les filles s’entraînaient à la marche sans chaussures et sans chaussettes sur la poutre, elles allaient et venaient en riant s’efforçant de se déplacer avec un dictionnaire sur la tête . Jeannette était à l’exercice quand Pierre arriva et elle avait branché la caméra pour faire un essai, elle prenait un plaisir évident à l’exhibition, les bras faisant balancier et allongeant les temps de suspension sur une jambe tandis que l’autre effectuait un arc de cercle dans le vide. Elle tournait le dos à la caméra et secouait d’une main à bout de bras le tissu orange du premier modèle. Pierre la regarda sourire, elle déboutonna simplement le devant de sa robe de ville courte à fleurs et la laissa glisser sur la poutre découvrant son corps plutôt blanc et les sous-vêtements légers ; elle se passa la main libre dans le dos en se tournant vers la caméra et elle dégrafa le soutien-gorge tout en continuant à agiter la tunique flamboyante dans l’autre main, ses seins jaillirent dehors comme des dauphins hors de l’eau. Fatima se mit les mains devant la bouche et cria :
– « Jeannette ! Tu filmes ! C’est du streaming tu m’as dit ! »
– « Ben oui ! »
– « Mais on te voit ! Qu’est ce qu’ils vont dire ? »
– « Qui ça ? C’est que pour les Beaux Arts. »
– « Mais les garçons vont partager la vidéo !  ça va faire du bruit !»
– « Et bien tant mieux, ça augmentera les vues ! »
Pierre s’y essaya, lui aussi sans soutien-gorge, et y prit goût, la poutre était assez épaisse mais on perdait parfois l’équilibre qu’il fallait rétablir sur une jambe en balançant la seconde et en écartant les bras. Il avait jeté un œil dans l’armoire qui abritait la collection et avait cru mettre les pieds chez un marchand de Venise au seizième siècle: les safrans, les émeraudes et d’autres taches écarlates semblaient voleter sur les tissus comme des papillons, on se frottait les yeux pour respirer. Jeannette se rhabilla avec la tenue orange et ils rejoignirent à quatre Coco en cuisine qui avait préparé un thé à la menthe, « pour se mettre dans l’ambiance ! » avait elle dit. L’organisation était simple :
les modèles étaient rangés dans l’ordre d’apparition en partant de la gauche et devaient être simplement jetés sur un lit à chaque changement de tenue, les vêtements de ville seraient accrochés sur une barre dans la cabine lors du premier essayage et récupérés en fin de défilé. Il y eu discussion sur l’opportunité d’une atmosphère musicale, Jeannette ayant déclaré qu’elle ferait de toutes façons un montage sonore, mais Claire était d’avis qu’une musique de fond les inspirerait et que cela pouvait jouer sur l’élégance des déplacements, il fut question du boléro et de Carmen mais on s’accorda sur une autre musique trouvée sur internet et qui alternait des rythmes vifs et d’autres plus calmes, l’ordinateur de Jeannette avait une bonne sortie son.
– « Ah oui j’ai fait des masques qui conviennent aux modèles, finalement il m’arrange ce virus, on peut cacher les visages avec un masque et pour Pierre en fille, c’est quand même mieux ! Faut des bonnes oreilles pour les accrocher.»
Les cinq montèrent à l’étage et la dernière marche s’en plaignit autant de fois multipliées par deux : on se souviendra qu’elle criait deux fois. Il fallait maintenant commencer sans tarder car Jeannette n’aimait pas les projecteurs et elle n’en disposait pas sur place de toute façons. Il était presque seize heures, en comptant dix petites minutes pour chacun des vingt modèles on y arriverait avant la tombée du jour.
– « CocoricoMode Première ! » cria Jeannette en claquant du plat des mains juste devant l’objectif et elle courut jusqu’à la poutre et s’y engagea, pieds nus, légère et souriante, elle présentait une tunique courte, mi-cuisse de couleur orange avec des liserés marrons ; les longs cheveux blonds couraient presque jusqu’aux avant-bras et balayaient le col bordé de dentelle écarlate qui se rétrécissait jusqu’au creux sous le sternum en une simple fente.
Jeannette progressa les mains ouvertes jusqu’à un mètre de la caméra, fit un demi-tour sur une jambe en dessinant une parabole de la pointe des doigts de l’autre pied et repartit à l’armoire, le derrière se balançait naturellement par la démarche en équilibre ; la musique maintenait son rythme un peu techno et haché. Claire présentait le modèle suivant qui rappelait la coupe précédente avec une dominante bleu de Prusse qui seyait parfaitement à ses cheveux anthracite, une bande brodée style chantilly partant du col descendait jusqu’à l’entrejambe ; Claire exerça une sorte de chassé sur le madrier et opéra un léger déhanchement, jambes légèrement écartées et bras en corbeilles. Une ligne noire sur le dos longeait la colonne vertébrale et y courait en méandres paresseux. Pierre assis sur un bord de lit à côté de Coco voyait de sa place la caméra tourner sur son axe; Jeannette, de retour, ne s’était pas changée et, assise devant l’ordinateur en contrôlait les mouvements. Fatima se présenta, sans foulard mais masquée, la chevelure fauve, avec du bleu sur les paupières, elle s’avança déterminée en balançant largement les bras dans une robe longue enflammée par le bas, les manches larges sautillaient comme des langues de feu ; elle fit demi-tour et repartit presque en courant comme une torche de procession. Pierre vit de la coulisse Coco courir sur la poutre en style Caraïbes, pantalon de corsaire et veste courte de coton flammé, sans boutons, elle était ouverte sur le devant et laisser voir son torse presque nu, la poitrine était maintenue par un bandeau. La tête était serrée dans un foulard rouge et de larges anneaux pendaient des oreilles. Il se déshabilla et enfila les braies flottantes couleur gris d’argent serrées aux chevilles et la longue blouse bleu ciel décorée d’un liseré pailleté en V qui partait des abdos jusqu’aux clavicules. Il mis le masque en tissu bleu de nuit piqué d’étoiles et il allait s’avancer sur la poutre quand Coco de retour le retint par un bras :
-« Attends, je te refais les yeux ! »
Elle pris sa petite boite et le crayon, Pierre la regarda pendant qu’elle le dessinait de ses doigts. Il sauta sur le chemin de bois comme une mésange sur la branche, se pliant accroupi sur la pointe des pieds, le buste droit, et se redressant d’un coup, pliant de nouveau sur une jambe et puis l’autre, il exécuta un tourniquet devant la caméra et partit découvrant le décolleté dorsale jusqu’aux reins, les muscles des fesses produisaient des plis animés sur la toile, la tête frisée oscillait sur la nuque souple et dégagée. Il disparut dans la coulisse et enfilait déjà par dessus la tête le modèle numéro deux quand Jeannette se présenta pour sa deuxième exécution. Elle jeta les chiffons de la tenue précédente sur le lit et décrocha le modèle suivant car les impératifs cinématographiques ne lui avaient pas laissé le temps de se changer après le premier passage, ses dessous ne cachaient que modestement la petite fourrure du pubis et les auréoles des tétons. Il y avait une petite odeur qui rappela à Pierre ses combats de catch sur le tapis usé du salon avec Isabelle, sa sœur aînée, quant ils avaient treize et quinze ans. Le corps de Pierre frotta celui de Jeannette alors qu’il laissait les braies pour un caleçon, elle s’était retournée pour prendre sa tenue dans l’armoire et, comme elle était profonde, il fallait se pencher dedans pour attraper le cintre ; c’est alors que Pierre, tourné dans l’autre sens pour enfiler un caleçon se pencha et heurta brutalement de son derrière celui de Jeannette qui plongea la tête la première dans l’armoire à vêtements. Ça fit un grand boum, comme une grosse caisse. Le meuble était resté impassible mais les trois autres assises sur les bords de lits se regardèrent inquiètes. Coco se leva pour aller voir et vit Jeannette en slip et soutien-gorge qui s’extirpait de l’armoire à quatre pattes aidée de derrière par Pierre qui la tenait par la taille. Coco se figea et fit :
– « Ah ! J’m’excuse ! »
Elle allait repartir et puis se retourna :
– « Tu peux ramasser ce que tu as fait tomber ? »
Elle s’était adressée à Jeannette mais celle ci s’avançait déjà sur la piste et Pierre se chargea de remettre sur les cintres les robes qui avaient glissé dans les planches du fond. Déjà Jeannette s’élançait au pas de chatte nonchalante et exécutait un aller-retour féerique en nuisette pudique. Le temps était compté à cause de la lumière du jour, du temps précieux avait été perdu. Pierre était en caleçon de toile légère et de coupe ample tenue par des bretelles spaghettis sur un caftan sans boutons, il attendit son tour à côté de Coco. Il avait vu qu’elle le fixait des yeux en quittant l’essayage et puis ensuite son regard s’était détourné comme pour l’éviter. Claire s’avança, toujours à pieds nus, en robe paysanne, le haut se terminant en simple bustier croisé de lacets, Fatima suivit, en capri noir et maillot marin, le bonnet de laine rouge ne retenait pas la chevelure henné, le masque bleu nocturne-canicule était piqué de petites ancres blanches. Coco s’était gardé une robe longue pour elle qui descendait jusqu’aux chevilles, c’était une sorte de fuseau de couleur amazonienne largement ouvert en haut sur les épaules et les omoplates, deux feuilletés châtains étaient enroulés en spirale sur les seins, les hanches collaient au tissu comme du massepain sur du papier d’abeilles et les cuisses se moulaient en marchant, le retour était d’une langueur qui coupa le souffle à Pierre, il se rendit à la cabine. Il arriva juste au moment où Coco s’extirpait du fourreau comme une vénus de mer, assise, les jambes pliées sur le côté de guingois, les seins et le ventre à l’air, les jambes enroulées en queue de poisson, l’odeur de la sueur des filles s’était accumulée dans la cabine, Pierre se pétrifia bouche bée, elle avait un petit air sérieux et tendit les bras pour le saisir par les siens, le tira à elle et déposa un baiser sur ses lèvres, les yeux de Pierre sautèrent dehors et oscillèrent comme des poids sur un pendule à ressort.
– « C’est ton tour ! » dit elle. Pierre fit sa présentation et, comme il portait un caleçon, il se permit l’exécution d’une roue de gymnaste qui déclencha les applaudissements des filles. La moitié des modèles étaient passés et Jeannette lança la troisième fournée. Il y avait encore dix modèles à présenter en incluant le kimono qui ne faisait pas partie de la collection. Elle montrait des cuisses nues entre des chaussettes hautes et une mini-jupe verte bordée d’une lisière blanche dentelée, le haut était une veste sans boutons à bandes verticales jaunes et blanches, ça convenait bien à une blonde filasse. Claire défila en jupe bleue, longue jusqu’aux talons, ce qui présentait quelques difficultés pour marcher sur la poutre mais donnait au déplacement un air prophétique, comme un souffle frisant la surface d’un lac. Elle était de tissu cobalt avec un large bord vert pissenlit de la même couleur que la courte blouse, suivit Fatima en pantalon fuseau à rayures et un curieux maillot noir à manches longues laissant à peine dépasser les poignets et laissant les épaules et le ventre découverts, elle souriait largement de ses lèvres éclatant de rouge carmin et c’est alors que Jeannette s’en aperçut :
– « Fatima, il faut recommencer, tu as oublié le masque ! »
Celle ci mit les mains devant la bouche et se tourna vers Coco :
– « Pourquoi tu m’as fait les lèvres ? »
– « Mauvais réflexe,l’habitude, excuse moi. »
Jeannette claqua les avant-bras devant la caméra en criant :
– « Fatima, deuxième ! »
Coco prit son tour, elle avait mis une jupe serrée et courte en tissu noir constellé, un blouson gris au dessus d’un tricot coquelicot, elle s’était aussi passé les lèvres au rouge de la même fleur et portait un large chapeau genre fédora, et dut aussi recommencer : Elle avait aussi oublié pour elle même le masque.
Pierre présentait ensuite une robe plutôt courte mi-cuisse de couleur blanc cassé avec un V qui s’ouvrait en vase sur les épaules et descendait en pointe jusqu’au nombril, de petites boucles dorées pendaient des oreilles, Coco lui avait allongé les sourcils d’un trait noir et refait les yeux. En s’avançant sur la jument couchée, les épaules tirés en arrière et en respirant en haut, les pectoraux faisaient illusion, une sorte d’écume flottait sur les fesses et le tissu léger accompagnait le déhanchement naturel contraint par la marche de funambule. Pierre aussi avait oublié le masque.
Jeannette ne se présenta pas pour le dernier passage, elle était devant son notebook, les sourcils froncés.
– « Si je comprends bien, ils veulent nous empêcher de sortir, peut être à partir de demain ! »
– « Qui ça ils ? »
– « Et pourquoi ? »
– « Le virus chinois ! Les hôpitaux sont saturés ! Moi, je crois qu’il vaudrait mieux rentrer ce soir Claire, qu’est-ce que tu en penses ? De toutes façons il fait trop sombre maintenant pour les prises de vue ! »
– « Ben moi je voulais réviser pour le bac, j’ai pris des math avec moi ! Chez moi je n’ai pas de place, je travaille sur mon lit avec une planche à dessin et j’ai les petits frères dans les jambes. »
– « Fatima, je t’avais dit que tu pouvais rester de toutes façons ! »
– « Et comment tu vas faire les derniers modèles ? »
– « On se débrouillera Claire, on a des tailles très proches, avec Pierre et Fatima ça ira, le problème c’est le matériel. »
– « Mon Canon j’en ai besoin, mais je peux te laisser mon notebook avec la caméra, pour les photos fais les au portable, ça fera l’affaire.»
Claire faisait la grimace: c’était pas terrible de se quitter comme ça! «pourquoi ne pas partir tôt le matin et faire une veillée autour d’un feu?»
-«oui et même qu’on pourrait faire faire des brochettes avec de la pâte brisée et des poivrons!»
Elles tournèrent toutes la tête vers Fatima, Pierre aussi:
– «bonne idée!»

*

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Chapitre 11 La poutre

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Chapitre XI.

La Poutre

Le matin se levait doucement. Il pris une légère douche de pluie fine et se fit sécher aux premiers rayons. Ils se retrouvèrent dans la cuisine pour le déjeuner. Pierre, debout le premier, avait fait le café et eu droit à un bise de chacune. Jeannette, en retard, s’était approchée sur la pointe des pieds et l’avait chatouillé des deux index sous les côtes, il avait sursauté en s’esquivant et puis fait « Hé ! »Une main avait traîné sur une de ses fesses. Il se retourna pour savoir qui c’était et il haussa les épaules. Coco se présenta la dernière, prit le tabouret et s’assit à table.
– « Tu as fait le loup-garou cette nuit?  »
– « Hein? »
– « Il y a du noir sur ta chemise. »
Pierre baissa les yeux sur ses genoux et frotta bêtement sans rien enlever et même en étalant le noir en un frottis ma foi assez « Beaux Arts » ; il était au bord du banc à côté de Fatima elle même à côté de Claire, c’était un peu étroit et les os se cognaient. Jeannette avait pris la chaise. Coco saisit une tranche de pain qu’elle beurra copieusement, se remplit une tasse de café noir, en but une gorgée et déclara la journée réservée au préparatifs du défilé de mode. Celui ci se tiendrait au dortoir en fin d’après-midi. Jeannette avait estimé l’éclairage de la pièce par les fenêtres de toits. Ce serait bien de commencer au plus tard à 16 heures ; en plaçant le trépied pour les prises de vue à gauche de la porte d’entrée qu’on laisserait ouverte on profiterait du soleil déclinant par l’œil de bœuf et la luminosité devrait être acceptable même si le temps se couvrait. Coco avait expliqué que la mer remontait à partir de quinze heures et chassait les nuages en général. Le problème serait de monter la poutre de quatre mètres sur laquelle les modèles devaient déambuler pour la présentation. Pierre pensait pouvoir la faire passer par l’œil de bœuf :
– « Tu as une échelle ? »
– « Non. Faut en emprunter une à la Malcense. »
– « Hein ? »
– « Oui, la ferme des Dutertre ! »
– « C’est où ? »
– « On est passé devant quand on est arrivé ensemble, tu as oublié ? Juste avant le bois Madeleine, à un peu plus de un kilomètre. À vélo c’est à cinq minutes, il y en a deux dans l’abri à bois. »
Elle avait encore de l’ouvrage sur la planche, elle s’éclipsa et la machine à coudre lança ses premières invectives, se chamaillant toute seule. elle toussait parfois,la machine! Pas Coco, et pestait, cette fois Coco, comme un tailleur chassant les mouches. Claire se mit à fredonner des comptines :« à la clair-reu fontaine », ça lui allait bien, Fatima faisait la vaisselle et, par pur réflexe familial, Pierre se saisit de l’essuie. Jeannette occupait la douche. Claire feuilletait le projet magazine de Coco qu’il fallait encore compléter avec les photos de Jeannette. Le ménage fait, Fatima avait balayé la cuisine et fait l’inventaire des légumes, elle rejoignit ensuite Coco à la machine ;
Pierre sortit pour examiner les vélos. Il trouva la pompe derrière les bûches et terminait le gonflage du pneu arrière quand Jeannette quitta la douche, une serviette de bain imprimée de perroquets verts collée sur le corps et nouée sous les aisselles, elle lui descendait jusqu’aux mollets, un essuie rouge et vert lui enturbannait la tête. Elle le surprit accroupi dans sa chemise de nuit. Elle s’accroupit aussi.
– « Tu peux faire l’autre aussi ? À deux ce sera plus facile pour porter l’échelle ! »
– « D’accord je me rince un coup, je m’habille et j’arrive. »
Coco avait retrouvé des vieilles sandalettes de son père qui ferait l’affaire de Pierre, elles lui allait à peu près avec des grosses chaussettes. Elle avait proposé un de ses shorts, rose avec des rayures blanches mais il s’était trouvé une drôle d’allure et il remit la tunique. Dans la chambre, en s’habillant, il se regarda dans la glace et se mit de nouveau un peu de noir sur les cils, ça l’amusait, il s’était arrangé la frisure devant le miroir de la commode, presque un réflexe, l’air de la chambre peut être et l’odeur et l’esprit fille. Il traversa le salon où s’activaient Coco et Fatima et retrouva Jeannette aux vélos, elle avait enfilé un short bien large de toile bleu qui ressemblait à une jupe et un maillot ouvert sous les bras, on voyait les poils blonds sous les aisselles. Coco arriva en courant, elle tenait des tissus de couleurs à la main :
– « Attendez ! Il paraît qu’il faut mettre des masques ! Je n’ai pas bien compris mais ils disent qu’il y a un virus ! »
Elle tendit deux masques roses avec des violettes.
– « Ça se tire derrière les oreilles et j’ai mis des cure-pipe pour plier sur le nez. Pierre pris un masque et l’observa avec soupçons :
– « Tu aurais du prendre un tissu noir, on aurait joué à Zorro et même que tu m’aurais cousu une cape ! »
Coco se balança en se déhanchant et tira un coin de bouche vers le bas :
– « Oué ! Une cap noire et un grand chapeau ! Et des bottes de cowboys en plus? Tu ne dois pas monter à cheval j’espère ! »
– «C’est seulement pour attaquer les banques ! »
– « Je ne t’ai pas fait d’éperons aux chaussures, ça gênerait pour pédaler !»
Jeannette était déjà en position, le vélo entre les jambes et la pointe de la selle sur le coccyx.
– « Bon, on y va ! » fit Pierre en posant le derrière sur le large siège de vélo pour femme. La route était en légère pente montante. Ils roulaient à deux de front, le bord de la tunique montait et descendait sur les cuisses en frémissant avec la brise. Il fallait entrer dans la cour de la ferme en ignorant les aboiements du chien, leur avait dit Coco, frapper à la porte avec les trois marches à côté de la fenêtre où il y avait des rideaux et, si personne n’ouvrait, alors aller aux vaches voir si elles étaient à la traite et si là aussi il n’y avait personne, alors voir à la beurrerie, le bâtiment plus neuf à côté de l’étable, la dame et la fille y étaient souvent pour les fromages et les tartes. Elles y étaient en effet. Pierre avait préféré rester un peu en arrière avec son masque en tissu et vit de loin le garçon assez fort remuant la paille avec un homme plus petit et plus vieux sans doute, mais aussi plus trapu.
Jeannette faisait de grands gestes devant la porte ouverte de la laiterie et baissa finalement le masque pour se faire comprendre. Elle fit signe de venir et Pierre coucha son vélo à côté de celui de Jeannette sur la terre du chemin. L’échelle était allongée sur la tranche, un montant appuyé contre le mur de la grange, elle était en bois et double, ce qui devait permettre d’atteindre un premier étage sans problème. Ils la saisirent chacun à un bout mais Jeannette la reposa aussitôt :
– « Putain, tu pèses ! »
– « C’est a moi que tu parles ? » demanda Pierre. Jeannette tira la commissure des lèvres sur la gauche et pencha la tête en tapotant le sol du pied sur le même côté, ce qui voulait dire : « Ah la bonne blague ! » mais elle ajouta à voix haute :
– « Non à l’échelle ! »
– « On va la poser sur les guidons des vélos et revenir à pieds en marchant à côté, qu’est-ce que tu en penses ? »
Ils ramenèrent les vélos et passèrent le guidon du premier vélo entre deux barreaux et, soulevant l’autre bout de l’échelle, enfilèrent le deuxième guidon. Ils entreprirent de pousser les vélos vers le chemin, Pierre à l’arrière maintenait l’équilibre, une main tirant sur l’échelle et poussant de l’autre sur le guidon, Jeannette à l’avant poussait aussi tant qu’elle pouvait des bras et des cuisses, le derrière en arrière comme une mule. L’équipage vacillait à la manière d’un pendule déséquilibré, la position du corps, rendue difficile à cause de l’échelle et des pédales heurtant les tibias, était très inconfortable; ils marchaient comme des crabes. Le fermier au loin planta la fourche dans une botte de paille juste au moment où le vélo de Jeannette commençait à basculer, elle chercha à le retenir, courbée, les bras en avant et les fesses plus hautes que les cheveux. Elle lâcha prise. Pierre maintint un court moment le mobile en équilibre, la roue avant du premier vélo laissé libre changeait constamment de direction se plaçant sur une orbite hiératique qui aurait pu inspirer Ptolémée, tandis qu’il s’efforçait de contrôler la trajectoire à un bout de l’échelle comme une fourmi transportant une brindille, encore que les familles Bouglione et Fratellini se seraient bouffé le nez pour avoir le numéro qui aurait fait également bonne figure dans un film de Laurel et Hardy. Le fermier vit les deux filles à la manœuvre, Jeannette marchant à quatre pattes dans l’herbe et la terre pour éviter les passages répétés de l’échelle passant par dessus sa tête comme la bôme d’un voilier, Pierre à la barre louvoyait du mieux qu’il pouvait, virant de bord lof pour lof et puis l’assemblage dessala et s’écroula dans un claquement de garde-boue et des tintements de sonnettes. Il fit un signe au garçon de ferme qui laissa aussi la fourche et s’éloigna vers le hangar tandis que lui s’approchait. Les deux vélos et l’échelle par dessus gisaient sur le côté comme une vieille grue de chantier au rebus, Jeannette s’était relevée :
– « Alors Delphine et Marinette ! On fait encore des bêtises ? »
Pierre avait remis son masque et restait un peu en arrière ballottant d’un pied sur l’autre les mains dans le dos pour faire comme Jeannette qui elle, connaissait le livre et le dessin animé, il tira une main et se mit un doigt dans une narine de nez pour faire bonne figure. Un moteur essoufflé se fit entendre et le garçon s’approcha perché sur le siège du tracteur qui toussait aux corneilles, il tirait une petite remorque.
– « Vous compter aller jusqu’où comme ça ? »
– « Ben, au bois Madeleine ! »
– « Ah chez Irène ! »
– « Elle ne s’appelle pas Irène, c’est Coco la couturière. »
– « Oui, la fille de Irène. Nous on dit toujours chez Irène. Vous voulez en faire quoi de notre échelle ? Pas du feu j’espère ! Monter sur la lune cueillir des champignons?» – « Non c’est pour passer la poutre par l’œil de bœuf ! »
– « Hé ! Faudra qu’j’en parle à m’sieur l’curé ! Une paille aurait été plus facile, non ? Qu’est-ce que vous voulez faire avec une poutre à l’étage ? Réparer la charpente ? »
– « Mais non ! » s’écrièrent ensemble Delphine et Marinette « C’est pour le défilé de mode ! »
Le fermier enleva son béret pour se gratter la tête et exprimer son incompréhension, puis il chargea l’échelle avec son fils sur la remorque. Les deux têtes folles suivirent le tracteur en pédalant joyeusement ; le garçon qui tenait l’échelle sur la remorque regardait en arrière les jambes des filles monter et descendre comme des aiguilles de machines à coudre. L’équipage pétaradant fit sensation en arrivant et les trois autres filles sortirent pour voir. Le fermier et le garçon placèrent l’échelle suivant les instructions de Coco qui les remerciait en cadence pour ne pas perdre le rythme du piquage des ourlets, réflexe de l’athlète qui trottine en attendant sa course. Il avait fallu faire coulisser l’échelle pour atteindre la bonne hauteur jusqu’à l’œil.
– « Merci monsieur Dutertre, c’est tellement gentil ! »
Il fallait crier à cause des toussotements du moteur du véhicule qui continuait de tourner sur le sentier devant le portique.
– « Pour la fille d’Irène, on le fait avec plaisir mam’zelle et puis on n’a pas oublié vot’cadeau de noces d’or : la bergère était fière à l’église avec son grand-châle ! Et la veste m’aurait sûrement coûté deux cents cinquante sous, des Zéros j’veux dire. Des Cathis comme vous, y’en a pas deux ! » Il repasserait dans quelques jours pour l’échelle, elles n’avaient qu’à la coucher le long du mur ou même la faire tomber simplement si c’était trop lourd et la laisser là. La machine repartit laissant dans l’air une odeur de gasoil, pouffant et soufflant, l’air du large chassait la fumée dans les champs où elle se déchirait lentement, en s’allongeant comme de la laine peignée entre les doigts, le garçon sur la remorque regardait encore les filles quand elle fut dissipée. Le fermier le secoua en arrivant à la ferme. « Hé là, gamin, il y a à faire encore ! »

Au bois Madeleine on s’activait. Il avait fallu d’abord dégager la poutre, qui gisait au pied du mur de clôture du potager côté sud et la porter jusqu’à l’échelle. Une fois là il fallait encore la dresser sur une extrémité et la poser droite sur l’échelle. Les filles et Pierre procédèrent alternativement, c’est à dire que Jeannette avait tout d’abord soulevé une extrémité à hauteur de cuisses les mains croisées par dessous. Pierre, à genoux et courbé comme à la mosquée, tournant le bas du dos vers Jeannette s’était levé en poussant la poutre avec la tête, les épaules et puis à bout de bras, Coco s’avança devant Pierre et fit de même, Claire était restée à l’écart et observait la scène, c’est donc Fatima qui donna le dernier coup de reins et la poutre s’appuya sur un barreau du milieu de l’échelle, à partir de là on put la redresser un barreau à la fois. Il fallait ensuite la faire passer par l’œil vers le dortoir dont on avait laissé la porte ouverte. Après avoir vidé la casserole de pois chiches aux poivrons et courgettes et rincé la vaisselle, on décida sans tarder le déclenchement de l’opération car une troupe de pachydermes venue des terres stationnait au dessus de leur tête, attendant sans doute la marée montante ; leurs vessies étaient pleines et menaçaient d’éclater. Ils avait placé leurs gros culs entre le soleil et le potager et on se serait cru dans un parking souterrain, la lumière ne passait que par quelques soupiraux obturés par des toiles d’araignées :
– « Ça va bientôt dracher ! » avait dit Coco les yeux vers le ciel.
– « Oui, il va tomber des ours ! » avait commenté Claire.
– « Des éléphants plutôt ! » avait corrigé Pierre.
Ils levèrent tous la trompe vers le ciel, ce qui est un signe de bonne fortune. On décida de laisser Coco à sa couture ; Jeannette serait à l’étage pour tirer la poutre dès que Pierre sur l’échelle l’introduirait dans l’ouverture. Claire et Fatima qui avait enfilé un survêtement pour l’exercice étaient chargées de faire glisser des quatre mains la poutre vers le haut. Pierre toujours en tenue légère agrippa les montants de l’échelle en enfourchant la poutre posée sur les barreaux et progressa à petits pas vers l’œil qui le regardait fixement. Jeannette avait monté un pied de caméra qu’elle pouvait actionner à distance : « Ça pourrait faire une bonne vidéo ! ». Elle installa aussi une sorte de parapluie pour casser les reflets indésirables et tourna les yeux vers la lucarne pour juger de l’orientation .
Pierre s’engageait à ce moment sur l’échelle, à mi-hauteur il se retourna et vit Jeannette qui le regardait par en dessous sans pudeur, il tira sur la tunique par derrière et redescendit. Il passa devant Jeannette, la regarda dans les yeux et se rendit auprès de la couturière dans son atelier. Coco était à table, tirant les tissus sur la machine à coudre qui poussait des cris d’oies enrhumées, deux paniers à ses côtés éruptaient des étoffes de couleurs écarlates, safran, émeraudes. Il se planta devant elle et réclama son pantalon. Coco fouilla dans un panier et en sortit le vêtement décousu complètement le long d’une jambe.
– « J’ai pas fini ! Tu peux pas attendre ? »
– « J’en ai besoin maintenant pour monter à l’échelle ! »
– « Hein ? Pour monter à l’échelle ou à cheval ? »
– « À cheval c’est la bête qui montre ses fesses, pas l’homme ! »
– « Ah ! C’est pour ça ! On s’en fout nous de ça ? Et au judo alors, tu fais comment ? Et puis je vous ai vu faire sur le tapis, les mains aux fesses et entre les cuisses, ça y va!
– « On n’est pas au judo ici et au judo on a un pantalon. Jeannette elle regarde sous ma jupe quand je monte ! »
Coco rougit un peu et mis la main devant la bouche.
– « Jeannette elle regarde sous les jupes des garçons ? »
– « Pas des garçons, du garçon ! Il n’y en a qu’un ici. »
– « J’vais voir ce que j’peux faire. »
Coco passa un fil à la va-vite : – « Ça ne tiendra que le temps de monter à l’échelle, tu me le redonnes après ! 
Pierre enfila le pantalon sous la tunique, sortit et repassa devant Jeannette, il donna un petit coup sec du menton en la regardant dans les yeux, elle tira un coin des lèvres vers le bas et puis monta à l’étage tandis que Pierre saisissait l’échelle, Fatima et Claire embrassèrent la poutre encore fichée dans l’herbe. La tête blonde de Jeannette apparut dans la lucarne, puis tout le tronc, elle tendait les bras vers le bas et les cheveux semblaient dégouliner comme de la filasse de plombier, Pierre cria: « Rapunzel! »
Il se maintenait à mi-hauteur et lança l’ordre: « Go! » Les huit mains s’actionnèrent synchrones et la poutre monta d’un cran. Il fallait poursuivre aussitôt pour profiter de l’avantage et la poutre pénétra de biais par la fenêtre à l’intérieur, ce qui permis à Jeannette de s’y suspendre des deux mains, un autre coup de rein partant du bas et accompagné par une traction de Pierre fit basculer la poutre entre ses jambes et Pierre se retrouva dans une position inconfortable, il saisit des deux mains le barreau supérieur et opéra un mouvement de ciseaux avec les jambes, la pièce de pantalon mal cousue flottait et l’on voyait quand même le slip entre les points de couture. Claire et Fatima en bas s’efforçaient poliment de ne rien voir. Pierre était maintenant sous la poutre qui se balançait comme un fléau de balance grâce au contrepoids fourni de l’intérieur par Jeannette, mais Claire et Fatima ne pouvaient plus saisir la poutre trop haute et participer à la traction, Pierre dut exercer la poussée seul, les chevilles bien calées entre deux barreaux, il cria pour Jeannette :
-« Go ! » et la poutre progressa encore dépassant même son point d’équilibre sur le couteau inférieur de la fenêtre en oscillant comme un fléau de balance et c’est alors que l’échelle enfonça d’un coup les deux pieds dans le terrier de lapin dissimulé par un tapis de mousse. L’échelle glissa d’au moins cinquante centimètres et Pierre eu le réflexe de se rattraper à la poutre, Jeannette à l’intérieur en perdit le contact avec le sol et resta suspendue dans la montée d’escalier, elle cherchait à bloquer le mouvement d’ascension en coinçant les pointes de pieds sous la rampe. Fatima et Claire crièrent. La poutre s’élevait et s’abaissait tantôt à l’intérieur, tantôt à l’extérieur sur l’axe de la pièce d’appui de la fenêtre avec de légers mouvements de rotation sur elle même comme une aiguille de boussole. Pierre suspendu, tordait le bassin en agitant les jambes pour saisir l’échelle des pieds, en vain, Jeannette suspendue, montait et descendait sans pouvoir toucher les marches de ses orteils aux ongles vernis de rose .
Coco, avertie par les cris, laissa tomber l’ouvrage en cours, elle courut au jardin et vit une ombre gigantesque s’animer sur le sol comme une figure épique de théâtre japonais, elle leva la tête et poussa un cri, sursautant en arrière, les coudes devant le visage comme pour se protéger d’une attaque de vampire: les jambes de Pierre tournoyaient comme des ailettes de tilleul. Elle se précipita à l’étage et vit Jeannette à la peine, couchée sur la poutre, montant et descendant comme à la foire. Elle se mit en position de descente de ski et lança les bras vers le haut, ses pieds quittèrent le sol et elle attrapa la poutre qui redescendit vers le palier de l’escalier et se stabilisa dans une égalité presque parfaite mais en enlevant toutes chances à Pierre d’atteindre l’échelle; il essaya d’avancer sur la poutre en avançant une main mais le déplacement menaçait de rompre l’équilibre. Claire et Fatima se ruèrent à l’étage, le vieil escalier de bois qui n’avait pas connu telle activité depuis la guerre quatorze-dix-huit riait de toutes ses marches, les quatre filles, l’une debout, jambes écartées, s’appuyant des deux mains sur le bout de la poutre, une autre assise devant la précédente sur la poutre, la suivante également à cheval mais plus haute et la troisième toujours plus haut se balançant sur le ventre, rompirent l’équilibre à leur avantage. Pierre monta au ciel le visage soudain éclairé d’une lumière blanche, on entendit à cet instant comme un grondement de vieux lits à roulettes sur le plancher d’un grenier et les nuages accumulés versèrent d’un coup leur trop plein, les hippopotames lâchaient leurs vessies. Pierre en fut proprement rincé, les cheveux défrisés par le poids de l’eau lui dégringolaient devant les yeux comme des algues de rocher, ses vêtements collaient comme une peau de grenouille. Il progressa néanmoins, une main après l’autre jusqu’à l’œil de bœuf dans lequel il se glissa tête en avant et fut aussitôt tiré par les épaules tout d’abord et les autres parties du corps ensuite, un déchirement eu lieu et il s’affala cul par dessus tête sur le tapis, dégoulinant comme une serpillière tirée d’un seau, il se releva en lissant la chemise trop grande remontée devant, collante sur le ventre et les cuisses entre lesquelles ses accessoires se moulaient comme de la pâte à modeler, le pantalon se balançait dehors comme un singe paresseux sur une branche.
– « Hébeh ! On l’a échappé belle ! » fit Jeannette. D’en bas le spectacle devait être intéressant! » Son visage s’illumina d’un coup, hésita une minute et descendit en courant :
la caméra était bien en place sur son pied, la pupille sèche sous le parapluie, pointée sur l’œil blessé, le dernier bout de la pièce de bois venait d’être englouti. La descente de gouttière crachait encore l’eau de l’averse créant une sorte de petit torrent au pied de l’échelle déjà en équilibre précaire, celle ci glissa encore un peu et puis s’affala lentement pour se coucher et s’endormir sur son côté dans la boue en regardant le mur.

*

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Chapitre 10: Le hub

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Chapitre X.

Le HUB

– « Il faut suivre les panneaux HUB pour nous trouver ! Tu verras ce sont des bâtiments de couleurs rose sale tout au bout dans le coin des éoliennes ! » 
Marc connaissait la ville, mais il n’allait jamais trop loin dans ce coin quand il était môme. Bien sûr le quartier lui était connu, mais seulement jusque la Norgefish qui transformait le poisson importé de fermes scandinaves. Les bâtiments étaient désormais vides, des palettes et des caisses en styropore traînant ici et là dans les hangars délabrés témoignaient de l’activité interrompue. Des treuils gisaient sur le sol comme des poulpes démembrés et rouillaient au vent du large qui déplaçait à marée montante des masses d’odeurs fétides vers le port et la ville, de grands bacs jaunes en plastique translucides renversés sur le sol vomissaient des têtes sans yeux et d’autres restes de chaire pourrie laissées là en souvenir d’elle par la multinationale, la hyène gavée et pressée n’avait pas léché les carcasses, mouettes et grisards n’y mirent pas plus le bec.
Marc roulait au pas entre les squelettes de hangars en évitant les débris divers sur le sol. Il avait pensé traverser la zone pour prendre au plus court au lieu de faire le tour en suivant les panneaux et il s’en repentait. Mais le mieux était de continuer jusqu’au bout maintenant en gardant le cap sur les éoliennes qui faisaient de grands signes au dessus des arches de ferrailles comme des appels à l’aide, des Mayday en sémaphore. Arrivé au bout de « l’avenue des sargasses » il déboucha sur une sorte de rocade longeant une double haie de grillage haute de cinq mètres au moins avec des poteaux rutilants neufs, ils étaient pliés en angle obtus sur le dernier mètre en haut, ce qui en rendait l’escalade impossible. La rocade faisait le tour de la zone et il se retrouva au point d’entrée : la configuration des lieux n’était plus celle qu’il avait connue, gosse, quand il jouait là au capitaine Flint avec quelques autres pirates: à l’époque il y avait du sable de dune et des grandes herbes qui piquent les jambes, on y trouvait des squelettes de bateaux et des pins maritimes rabougris. Il se résolu à suivre le GPS et les panneaux indiquant HUB apparurent en effet. Les bâtiments des affaires maritimes semblaient avoir été construits sur un immense parking, une barrière type chemin de fer en contrôlait l’accès mais elle était levée et personne n’était dans la cabine au moment où il la franchit. Peu de véhicules stationnaient et il se gara pour ainsi dire devant la porte d’entrée. Il fallait sonner, ce qu’il fit et, n’entendant rien pressa le bouton une deuxième fois en insistant. Un gendarme arriva et ouvrit d’un air excédé :
– « Ça va, ça va ! Il y a un raz de marée ? Les Anglais ont débarqué ? Ou c’est un besoin pressant ? Les toilettes sont au bout du couloir ! »
Marc était en tenue et sa qualité de sous-off était reconnaissable. Il se présenta et demanda à voir le capitaine Rougier.
– « Ah ! Bienvenu ! Vous êtes le nouveau collègue qui vient de la Mobile. Rougier est en arrêt mais le second est là. C’est l’avant dernière porte avant les WC. C’est utile pour une fin de carrière, à cause de la prostate. J’dis pas ça pour vous hein ! Vous n’y êtes pas encore, chez nous vous aurait l’opportunité d’apprendre l’Anglais, le Croate, l’Arabe, le Kurde et même le Verlan. On s’y fait vous allez voir, vous savez nager ?»
Marc atteignit le bout du couloir, la porte était entrouverte, on entendait un bruit de clavier et une sorte de crachement continu interrompu de voix d’hommes plutôt nasillardes. Il poussa le battant et se présenta dans le chambranle.
L’homme grisonnant assit à la table tourna la tête vers la gauche, vit Marc en uniforme et lui fit signe d’un mouvement de bras de s’asseoir sur la chaise en face et baissa le son de la liaison avec la vedette garde-côte. Il donna encore quelques tapes sur son clavier en fixant l’écran avec des yeux plissés puis se leva pour saluer Marc qui se redressa d’un coup en renversant la chaise pour saluer. Ils regardèrent la chaise renversée et se saluèrent.
– « Elle est un peu bancale, c’est de naissance. Vous nous avez trouvé facilement ? » Marc fit signe que oui en redressant la chaise par le dossier.
– « Oui hein ! C’est comme je l’avais dit, il suffit de suivre le panneau HUB. »
L’homme parlait avec l’accent du pays, il devait avoir passé les soixante ans mais le visage buriné par le large lui donnait un aspect dynamique, les dents blanches étaient des vrais dents , il en manquait une, la première prémolaire à gauche, et on devinait sous la tunique un torse resté mince et plutôt musclé.
– « Tu permets que je t’appelle Marc ? Hein ? Toujours aussi bon au grimper de corde ? »
L’homme avait un sourire amical. Marc fronça les sourcils et resta un instant bouche bée, il eu l’image de la salle de sport au lycée, les grosses cordes sur les crochets au plafond et le visage avec la dent manquante qu’il avait devant lui sembla sortir de la brume comme un chalutier au mois de novembre.
– « Monsieur Delestrain ! Ah ben ça ! Si je m’attendais ! Vous n’êtes plus prof de gym ? »
– « Ça fait longtemps. Je n’étais pas prof, j’étais moniteur quand je t’ai eu en sixième et jusqu’au BEPC je crois bien, j’ai passé le concours de la gendarmerie un an après. Alors, je vois que tu as choisi la même maison mais pour moi c’est la dernière année ! » Il eut un large sourire découvrant de nouveau sa collection dentaire presque complète.
– « Et donc tu as demandé ta mutation ? Ils t’ont laissé partir comme ça à la Mobile ? »
– « Euh ! Ils m’ont demandé de demander ma mutation. »
– « Je le sais mais je ne suis pas sensé le savoir. Ton permis bateau a aidé, tu aurais pu tomber plus mal, j’dis ça, j’dis rien, en plus tu n’es pas loin de chez toi, famille nombreuse, hein ! » Il aimait bien dire « Hein ! » monsieur Delestrain, c’était une façon pour lui de trouver l’approbation de l’interlocuteur, au bout d’une dizaine de « Hein ! » la tête de l’auditeur remue comme une tête d’âne sur la plage arrière d’une voiture. Comme prof de sport il avait un autre tic, c’était : « J’dis ça, j’dis rien ! » dans le genre : « Tu vois, le fosbury c’est bien, hein ? Mais si tu maîtrises mieux le ventral, alors fais du ventral ! Tu comprends ? J’dis ça, j’dis rien. » Ça voulait dire : « Fais comme tu veux mais suis mon conseil ». Ça marchait, d’ailleurs au bout d’un an de Delestrain, on savait faire des choses à la barre fixe, au mouton et on enrichissait son lexique d’expressions : « Elle est bien foutue la prof de Français, hein ? », « T’es un peu trop jeunot pour elle, tu crois pas ? J’dis ça, j’dis rien ! ». Delestrain répéta :
– « Famille nombreuse ! Cinq, c’est bien ça ? » Lui il était trois fois grand-père et une petite fille était en route si l’échographie était juste :
– « ils se trompent parfois tu sais, il y a des garçons qui se planquent, ils sont déjà pudiques avant de naître. Quand la première nous a dit qu’elle était enceinte on avait regardé drôle avec ma femme, elle était jeune encore mais finalement … C’est bien une fille ta première ? Mais avec les garçons ça va pas tout seul non plus, notre aîné il a quitté la baraque à dix huit ans, on s’était engueulé et maintenant il est deux fois papa, des beaux petits gosses, ils passent à la maison presque tous les dimanches, tu en as deux qui sont majeurs, hein ? »
Marc eut le sentiment que Delestrain avait parlé de son fils exprès, comme pour le mettre à l’aise et l’inviter à parler; ah! Il n’avait pas changé monsieur Delestrain, il lisait dans les gens semblait il, mais pour leur bien, pour les aider. – « Moi je suis grand-père une fois seulement par la grande, un garçon, il n’a pas de père et mon grand passe son bac cette année. Il a claqué la porte il y a dix jours. »
Delestrain avait levé la tête, attentif, l’éducateur avait repris le dessus, écouter d’abord, pas de conseils, écouter. Marc parlait, il en avait dit plus qu’il n’aurait voulu, il vida son sac comme on dit, mais le regard de Delestrain l’enseignait, il ne pouvait pas s’empêcher de le voir comme jadis, il avait de nouveau dix ans. Pour ce qui était de son affectation il lui proposait les patrouilles avec la vedette, il n’avait qu’un pilote en ce moment et Marc avait le permis et puis il se débrouillait bien en Anglais ! «  Hein ! »
– « Avant, l’activité sur la côte c’était surtout le contrôle de la pêche mais depuis pas mal de temps maintenant on passe du temps avec les clandestins qui veulent gagner l’Angleterre, il y en a qui essayent en bateau pneumatique et même à la nage, tu te rends compte, mais faut pas non plus exagérer, il y en a chez nous et de l’autre côté aussi certains qui voient des migrants partout. Il y a quelques mois les britiches nous contactent, ils en ont repéré un qui tente le coup en combinaison néoprène, il est encore chez nous, qu’ils nous disent mais il s’approche de leurs eaux. On prend le zodiac et les gars y vont à trois. Au bout d’une demi-heure ils l’aperçoivent, mais c’est un rusé qu’ils me disent à la radio et un sacré nageur, il se met régulièrement en apnée et disparaît un moment pour réapparaître plus loin et le gars il passe dans les eaux anglaises, on appelle Folkestone et les autres le prennent en chasse, il le suivent au sonar et à quelques kilomètres des hautes cleaves ils le coincent avec deux vedettes et l’attrapent au filet. On était resté en contact avec eux, on les entend crier : Holluschick ! Holluschick ! Soyez polis ! qu’on leur répond, mais eux ils continuent : seal ! Seal ! Tu comprends ? Tu sais c’qui z’avott-teu pécaille ? »
Dans l’ambiance du récit Delestrain avait lâché la bride à la linguistique locale, 
-«  un phoque ! Un kien deul mer ! Il nous l’ont renvoyé comme un migrant. La pov’ bête, elle brayo comm el p’tit quinquin ! Des phoques on en a des colonies entières maintenant, y sont toudis dans les grands rochers au cap, c’est là qu’on lui a redonné sa liberté et il ne nous a pas dit merci en partant. Chez nous on accueille les phoques mais pas les humains, c’est mieux que rien.» Il avait pris un air un peu triste sur la fin :
– « Tu verras, ce sont beaucoup des jeunes, comme ton gamin qui a claqué la porte. Les migrants je veux dire. Fais attention à ton gamin ! Hein ! Ça a de la valeur les gamins !»

*

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Chapitre 9: Exploration nocturne dans la caverne

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Chapitre IX.

Exploration nocturne dans la caverne.

Les filles étaient arrivées la veille, assez tard. Claire avait laissé la petite voiture sur le terre-plein en face du portail. Elles s’étaient amusées de voir Pierre en tunique, il avait l’air d’un adolescent de la Rome antique avec la ceinture de corde à la taille et ses cheveux de mouton noir. Jeannette fit rire les autres en y passant la main « pour sentir si c’est doux ! ».
Elle voulait prendre Pierre en photo comme ça dans la campagne mais Pierre fit une drôle de tête et Coco mit les spaghettis et le reste sur la table : il y avait une salade verte et de la sauce rouge et puis la photographe s’était ravisée :
– « Il fait trop sombre de toutes façons, je n’aime pas le flash, ça écrase ! » 
Elles restèrent un moment à table sauf Fatima qui avait pris ses math avec elle, le programme ne lui laisserait pas de temps avant jeudi et elle voulait travailler un peu déjà. Vers onze heures les autres avaient fait un raffut d’enfer en tirant les sacs dans l’escalier jusqu’à la grande chambre. De sa chambre à lui Pierre les avait entendues parler et rire jusque tard dans la nuit et ça l’avait bercé, comme un gosse. Il se sentait rassuré, il avait pu parler avec Hélène qui lui avait dit de ne pas s’en faire, elle avait discuté avec Marc, il avait eu des problèmes dans son service mais un bien en était sorti : il n’irait plus aux manifs et elle, elle en était contente de ça parce que ça lui rongeait le sang. Marie était là et comme elle voulait le voir, Hélène avait activé la caméra, la petite sœur avait rit et plié les doigts devant l’écran. Pierre s’endormit avec cette image. Il se réveilla dans la nuit, il se retourna une fois, puis deux, ça grattait, sur les cheveux, dans le cou, au cul. Il s’assit dans le lit et repoussa les draps beige clair de campagne : ses pieds dépassaient de la chemise de nuit, il replia les jambes, seuls les orteils dépassaient; ils les remua comme des marionnettes. Un petit air traversa furtivement la pièce et lui chuchota quelque chose à l’oreille, mais Pierre ne comprit pas, il ne connaissait pas cette langue mais il en reconnaissait la mélodie : la mélodie des greniers et des mansardes, la nuit, quand les bêtes qui se cachent le jour, sortent. Un trottinement discret sur les tuiles, il leva les yeux sur la tabatière entrouverte : le ciel était clair et saupoudré comme par une pluie de farine sur la planche quand le paquet est tombé d’un coup mais mollement en faisant pouff. Ça pressait sur le bas du ventre, il avait envie de pisser, tout bonnement. Il pivota sur les fesses en écartant les jambes pour sortir du lit, posa les pieds sur le plancher puis se leva. Il marchait doucement, sans bruit, entrouvrit la porte ; quelques grincements de bois dans un silence d’apnée. Il descendit les marches, il se sentait plus Wendy que Peter Pan à cet instant, ouèp ! Pour un peu il serait descendu en volant. Il atteignit le salon et traversa à pieds nus la cuisine. Les volets portes n’étaient pas fermés et les casseroles étincelantes suspendues le regardèrent passer, elles se moquèrent en étouffant des petits rires et se renvoyèrent cul à cul l’image de l’angelot qui semblait se déplacer sans pieds comme la Belle dans le couloir voilé de la Bête. Le jardin était mouillé de lumière astrale, il sortit et soudain il la vit, elle se balançait sans bouger au dessus du vieux chêne farceur dans toute sa splendeur ronde et sans pudeur, elle siégeait débonnaire sur sa lunette céleste, elle frémit à peine, aperçut Pierrot et lui fit un clin d’œil complice, un hibou traversa la nuit. Il pénétra dans la salle d’eau, souleva sa robe et urina assis, pas tant que pour éviter de mouiller le tissu mais surtout aussi parce que la position debout avec la chemise relevée par au dessus lui semblait ridicule, même si personne ne pouvait le voir. Il est vrai que, dans les deux positions, une certaine décontraction du zizi est requise. Pierre traversa le jardin en sens inverse, un peu sur la pointe des pieds car les petits cailloux de l’allée lui avait écorché les talons. La porte de la cuisine fit son léger bruit de tremblement de vitres qu’il avait remarqué le premier jour, il frotta sans le voir la chemise sur la porte noircie de la cuisinière et, s’apprêtant à passer au salon, vit les clés sur la petite planche murale. Il s’arrêta et les observa.
Il y en avait quatre. Celle de l’entrée sans doute, une pour le jardin, ça faisait deux, il y en avait encore deux. Celle de la douche sûrement, et une, peut être de la petite porte en haut, juste avant le palier, celle fermée à clé. Il les observa : les deux plus grosses avec des râteaux élaborés étaient sûrement celles des deux entrées, devant et derrière, donc une des deux autres était pour la douche, celle un peu rouillée. La quatrième était comme neuve, propre et brillante, celle de la chambre interdite, la caverne aux milles secrets. Pierre prit la clé et monta. Il fit la pose au palier pour s’écouter respirer et inséra la clé, la tourna, le penne se rétracta, il poussa la porte qui glissa sans bruit sur le plancher usé juste ce qu’il faut sur un arc de cercle un peu plus clair et brillant, comme ciré par les ouvertures répétées. La petite pièce était largement éclairée cette nuit là par la lune qui collait son nez à la vitre de la chatière du toit assez large pour en laisser passer trois d’un coup, des chats.
Ça sentait le bois et la poussière propre.
Pierre tira la porte derrière lui et fit le tour de la mansarde avec les yeux:
un coffre avec un couvercle bombé trônait sous la chatière voilée par les toiles d’araignées, il avait été tiré sur un chemin de côte par Billy Bones en personne après son naufrage, une étagère sur pieds qui montait jusqu’aux poutres, elle ne portait que des livres de formats divers, mais pas d’albums, une penderie, c’était une simple barre avec des cintres, une veste à boutons dorés sur le devant et un symbole cousu dessus : des petites ailes, il y pendait quelques autres habits, des robes ; il y avait une petite table, non ce n’était pas une table, le plan de travail était en pente douce, il y avait un trou pour un encrier, le pupitre simple était disposé à peu près sous la lucarne et siégeait devant une petite chaise de cuisine avec des pieds ronds. Une montgolfière miniature se balançait légèrement, elle hébergeait une ampoule électrique de jadis, en forme de poire. Il se baissa et ouvrit le coffre: il y avait des cahiers d’école, ça y ressemblait en tous cas, des carnets, une Pipi Langstrump en chiffons avec de grandes tresses rousses, à l’intérieur du couvercle étaient collées des photos apparemment découpées, on y voyait Gérard Philippe revêtu d’une cotte de mailles, des murailles en arrière plan, il y avait Nicolas et Pimprenelle, Nounours aussi, des loups en meute courant dans la neige. Il se releva, regarda vers les étagères avec les livres cachés dans le coin obscure, le clair de lune n’y parvenait pas. Il se tourna vers le pupitre et ouvrit le plan de travail, il y vit une pile de cahiers A4, usés comme ceux que l’on oublie, enfant, au fond du cartable.
Un brusque courant d’air secoua les pages et dressa en pointe ses cheveux sur la tête comme dans les dessins animés, une sorte de claquement, effrayé il tourna la tête vers la charpente. L’effroi le saisit aux dents, de brusques bourrasques traversèrent la pièce, les feuillets s’agitaient comme des feuilles de peuplier, des ombres obscures balayaient les parois et le sol, il leva les yeux et aperçut les deux yeux perçants qui l’observaient, les ailes s’étaient repliées et l’air s’immobilisa, c’est alors qu’un grincement perça le silence qui avait suivi, un bruit de ferrailleur qui donne un coup de tronçonneuse et apparurent, en chien de faïence avec le hibou, sur l’autre contre-fiche de la ferme de charpente deux autres yeux bien jaunes, mais pas de la même espèce. Les yeux à Pierre s’étaient faits à l’obscurité et il distingua au sommet de l’arbalétrier l’ouverture, des briques manquaient à cet endroit, le chat miaula une seconde fois comme pour se faire la voix et exhiba au hibou sa silhouette chinoise, la queue se relevait au dessus des reins. Pierre reprit son souffle et fouilla, scrutant dans l’obscurité les mouvements des deux hôtes. Pierre sortit la pile de cahier, referma le pupitre, quitta l’antre à pas feutrés, mais il entendit du bruit dans la grande chambre, quelqu’un se levait. Il sortit de la pièce furtivement, ferma la porte et entra dans sa chambre, il colla l’oreille à la porte; on descendait l’escalier. Il attendit encore un peu, posa les cahiers sur le lit et ressortit avec la clé pour verrouiller la pièce secrète ; la clé tourna discrètement dans la serrure docile. De nouveau dans la chambre il glissa les manuscrits dans son sac, tira la corde d’obturation et se coucha.
Il s’envola aussitôt en évitant comme un aveugle les troncs puissants surgissant ici et là. Une voile de bateau fantôme gris clair se gonflait lentement à la fenêtre, il s’assit sur une grosse branche et s’endormit.

*


Chapitre 8: Mensurations

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VIII.

Mensurations.

Pierre se sentit un peu fille en se réveillant sans culotte sous la chemise de nuit mais couvert par les draps. Les fleurs du papier mural semblaient s’entrouvrir avec le jour. Il enfila le pantalon déchiré sous la chemise de nuit et s’approcha de la commode, il se regarda dans l’ovale de la glace et se trouva bête avec le pantalon déchiré et la chemise par au dessus, il retira le pantalon et enfila son slip et puis remis le pantalon quand même. Il y avait des pinces à cheveux qui traînaient, des petites boites, il y en avait une en plastique transparent avec un petit balaie dedans et du noir pour les yeux. Il la prit et s’amusa à se brosser les cils, il jouait comme ça quand il était gosse avec le rouge à lèvres de sa mère et ses chaussures à hauts talons, il en avait même cassé une paire. Il se regarda dans la glace: il restait visiblement du noir sur le pinceau, et ça lui fit, après le brossage, comme un œil de biche. Il descendit par le petit escalier de bois et pénétra dans la cuisine, Coco était, elle, restée en pyjama, veste et pantalon trop vastes pour sa taille avec des larges rayures qui se promenaient sur ses formes et les dessinaient comme une esquisse au crayon de bois sur du papier crème à petits grains. Elle sortit pour ouvrir les grands volets des portes, rentra et regarda l’œil de Pierre, elle rit:
– «Tu me fais de l’œil ? Il faudra faire l’autre, on le remarquera moins! Tu as bien dormi en pantalon?»
– «Non je viens de le mettre pour descendre.»
Elle le regarda de bas en haut :
– «Ça fait con! Tu diras, il n’y a que moi pour te voir. Les mecs ils ont peur qu’on voit leurs fesses, c’est bizarre, mais ils pissent dans les rues le zizi à l’air contre un mur. Tu avais peur que je vois tes cuisses? Tu devrais faire du sprint pour prendre l’habitude ! Ils ont des belles cuisses les sprinters. Ça t’as gêné hier quand je t’ai vu dans la douche?»
Pierre resta sans rien dire.
– «Bon je fais le tour pour ouvrir les volets du salon, tu peux tirer les crochets de l’intérieur?»
Pierre traversa le salon et avança à pieds nus vers la fenêtre. Elle était à petits bois et double vantail. L’ouverture s’effectuait à l’ancienne par une poignée ovale en fonte moulée, elle présentait des reliefs. Le jour naissant laissait filtrer de l’extérieure quelques lueurs incertaines au travers des volets disjoints. Il dégagea les crochets en fer emprisonnant les battants extérieurs. Il se tint ainsi debout et vit son reflet dans la vitre d’un battant, il se dit qu’il n’avait même pas l’air d’un clochard avec cette chemise au dessus d’un pantalon en loques et en plus ça grattait. Oui, il avait l’air con, c’était vrai. Il retira le pantalon et attendit, les fesses un peu à l’air sous la toile blanche. Un léger bruit métallique se fit entendre, des grincements sans harmonie mais agréables, comme avant un concert symphonique quand les musiciens accordent leurs instruments, le visage de Coco apparut dans l’ouverture grinçante des deux volets qu’elle fixa de chaque côté à l’aide des petites têtes en fer qu’il fallait relever sur les planches comme en position de garde. Elle vit que Pierre était en petite tenue pour ainsi dire mais fit l’indifférente. Coco disparut et Pierre contempla le reste de nuit qui semblait s’échapper en lambeaux gris flottants. La porte d’entrée se referma et il entendit le bruit des galoches sur les carreaux en terre cuite. Pierre tourna la tête pour la voir.
– «Ne bouge pas! » lui dit elle. «Regarde dehors ! »
Il vit une lueur jaune rouge sur la crête des collines, comme une fin de feu de camp, mais c‘était le début.
– «Ça va commencer, ça commence, regarde! J’aime bien cet instant ! On n’a pas ça toute l’année tu sais !»
Pierre avait mis les mains sur les hanches, les pieds un peu écartés, la position repos du soldat et son corps se profilait à travers la toile à cause de la lumière du soleil émergeant et de la pénombre intérieure, les collines se découvraient un peu, le ciel rosissait discrètement tandis que l’incandescence des braises à l’horizon baissait d’intensité et le rouge disparaissait, un blanc orange clair se gonflait comme un ballon, un moineau passa devant la vitre avec un petit bruit de crécelle, un bouvier se posa le tiers d’une seconde sur l’appui de fenêtre et disparut aussitôt. Des crépitements légers se répandirent et l’odeur de brindilles qui commencent à se consumer envahit la pièce, Pierre tourna la tête et le torse, il vit une ombre active devant les flammes qui léchaient la petite porte du poêle cylindrique dans le coin sombre du salon. Il sursauta. Il crut un moment à une présence étrangère et puis distingua le cadre de la grande glace rectangulaire de couturière légèrement inclinée vers le haut sur son axe central : son reflet le regardait.
Il y eu un silence. Des brindilles craquaient dans le feu. À l’horizon le soleil se montrait entier maintenant et la fenêtre en était éclairée. Elle lui demanda de « la fermer !»
– « je n’ai rien dit ! »
– « Non, la fenêtre ! »
Il ressentait à ce moment précis comme un chaud-froid, l’air frais lui passait entre les jambes, il ferma la fenêtre et se retourna vers la pièce complètement. Elle le regardait aussi, il se sentait nu avec cette chemise sur le corps même si elle lui descendait jusqu’aux mollets, il se dit que à la plage ou à la piscine on se ballade en slip, et puis même au judo, à la douche, alors ?
« Ah oui mais il n’y a pas les filles ! » Coco s’avança, elle avait un mètre ruban et un petit carnet en main.
– « Je vais prendre tes mesures pour le kimono.»
Elle tenait le mètre au milieu et le tendit par un bout. Elle s’approcha et Pierre vit le crayon à mine perché au coin d’une oreille.
– «Respire en haut!» Dit elle, «sans le ventre, la poitrine doit monter». Pierre gonfla les poumons vers le haut et expira dans un soupir comme un enfant après un film de Bamby. Ils se regardèrent dans les yeux, ils étaient à la même hauteur:
– « Un mètre soixante-dix comme moi!»
– « Soixante et onze!»
– « Sans chaussures, ça fait soixante-dix!»
– « Respire normalement maintenant!».
Elle passa d’une main le mètre dans le dos de Pierre et l’enlaça pour attraper l’autre bout de l’autre main et du coup se colla à lui, son menton cognait le haut de son sternum et une tempe la clavicule gauche, il l’entendait respirer et l’envie le prit de lui caresser les cheveux ; il n’osa pas.
– «Tu sais, nous les filles, on doit apprendre le contraire: respirer avec le ventre. Quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept… le cou, pendant qu’on y est …»
Elle lui passa le mètre derrière le cou, Pierre rentra la tête d’un coup en riant :
– « ça chatouille ! ».
Les mains de Coco se joignaient juste dans le creux sous la pomme d’Adam.
– «Bon la taille maintenant!»
Coco fixa Pierre le sourire aux lèvres et passa les mains sous la chemise et tira le mètre jusqu’au reins en partant du nombril. Pierre sentit le contact de la lanière sur le ventre, tourna les yeux et ouvrit la bouche sans rien dire.
– «Et c’est pas tout!» ajouta t-elle en ressortant les mains:
– « Tu veux bien te retourner pour les hanches? »
Coco passa de derrière le mètre et le tira à hauteur des hanches jusque sur le haut du pubis, elle prit ensuite la mesure du bras en tirant le mètre de l’épaule jusqu’au coude et puis de la jambe en tirant du col du fémur à la rotule. Elle consulta ses notes:
– «J’ai une bonne nouvelle pour toi Pierre! T’es bien foutu. »
Coco était encore accroupie après la mesure de la jambe et renversa la tête en riant, le premier bouton de la veste de pyjama s’était ouvert et on voyait largement ses mamelons blancs qui se gondolaient et se taquinaient l’un l’autre, insouciants.
– «complètement! »
– «Quoi? »
– «complètement foutu! »
– «Pas complètement! Je te prends comme modèle, tu veux bien ? Tu auras quelque chose à te mettre d’ici midi. »

*

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Chapitre 7: La maison de Coco

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VII.

La maison de Coco.

Pierre et Coco attendaient sur le quai désert, le soir tombait quand le régional s’arrêta en grinçant de toutes ses roues de fer. Ce n’était pas vraiment ce que l’on a l’habitude d’appeler un train mais quand même plus qu’un tramway, la partie motrice semblait aveugle et tirait deux voitures qui ressemblaient à celles utilisées dans les parcs d’attraction. Les deux voitures étaient vides et ils se choisirent la banquette la moins sale, Pierre déposa son sac de Lycée sur les pieds et y fouilla jusqu’aux coudes pour en extirper son téléphone, il constata après quelques pressions qu’il était vide et se tourna vers Coco :
– « J’aurais voulu prévenir ma mère ! »
Coco s’était assise en face dans le sens de la marche.
– « Tu as cours lundi ? »
– « C’est les vacances mais je dois travailler ma chimie, j’ai le BAC! »
– « Alors tu pourrais rester au moins jusque mardi pour la collection ? »
– « La collection ? Collection de papillons ou de timbres ?»
– « J’ai terminé une collection que je veux présenter sur mon site, on veut faire une sorte de défilé de mode. »
– « Je dois appeler ma mère ! »
– « tu veux mon portable ? »
Coco le sortit de son sac et lui tendit. Pierre se recroquevilla sur le petit boîtier, pianota plusieurs fois et porta plusieurs fois l’appareil à l’oreille, un peu énervé.
– « Ça sonne mais ça ne répond pas, elle a sûrement posé son portable dans un coin et s’occupe de Marie, ou alors elle fait du ménage. Je vais encore essayer tout à l’heure ! »
Il regarda par la fenêtre, la vitesse était modérée et le talus peu élevé n’entravait que par intermittence le regard. Des tableaux se succédaient comme les feuilles d’un album. Le crépuscule disparut sur la mer que l’on devinait sans la voir, elle était dissimulée par des fantômes de collines et l’on aurait cru y voir comme un immense corps allongé sur le côté pour dormir, le ciel étendait son ombre comme une couverture et y noyait des arbres bourgeonnants comme des doigts de pied, quelques uns d’entre eux agitaient au passage des rameaux lactés, des lueurs jaunes trouaient parfois les draps vert-de-gris sur la plaine et puis, soudain, une maison plus proche montrait son intimité par quelques fenêtres éclairées, on avait le temps d’apercevoir une nappe à carreaux rouges et blancs dans une cuisine, un enfant sautant d’une chaise, on tournait la page et la suivante était grise, un crayon invisible y traçait des lignes horizontales hachées ; elles furent interrompues par un déchirement, on pouvait voir derrière la page arrachée quelques lampions suspendus sur des cordes à linge, il y eut des secousses et un grincement horripilant, Pierre vit la pancarte Marquise, les quais déserts et des bancs vides.
– « On y est ! » fit Coco. « Il faut marcher un peu. »
– « C’est loin ? »
– « Pas trop mais à pieds il faut au moins une demi-heure, je fais souvent le trajet en courant. Il y a un bus qui passe pas loin de chez moi mais c’est trop tard pour ce soir. »
L’air était frais et on voyait une moitié de lune ; il y avait des ombres et on entendait des petits cris et des craquements dans les fourrés. Ils marchèrent à vive allure sur la route pour partie asphaltée.
– « Tu vois là-bas les bâtiments avec la petite lumière ? C’est la Malcense et encore un peu plus loin il y a un bois mais dans le noir comme ça, il faut savoir qu’il est là. Ma maison est juste avant. »
Ils poussèrent comme prévu une demi-heure plus tard le portique du potager. Il firent le tour du pignon qui présentaient deux fenêtres closes pas des volets à deux battants .
– « Reste dans l’allée s’il te plaît, tu m’écrases mes derniers poireaux ! »
Un bâtiment en briques rouge s’emboîtait à angle droit sur le corps principal de la bâtisse en grosses pierres. Coco sortit une grosse clé et ouvrit une porte de service à petits carreaux. Elle fit la lumière en passant la main sur le mur intérieur, c’était la cuisine.
– «Je vais te montrer ta chambre!» lui dit Coco. «Nous pourrons nous asseoir ensuite près du feu et prendre une bonne tisane. Tu aimes la verveine? »
Oui, Pierre aimait la verveine encore que les fruits rouges, c’est bon aussi, surtout le soir avec une tartine et du fromage. Ils passèrent au salon et gagnèrent l’atelier qu’il fallait traverser pour accéder à l’escalier en bois contre le mur de pignon à l’Ouest. Il vit en passant une drôle de machine posée sur des tréteaux qui faisait un peu penser à une rangée d’algues ou d’anémones fixées sur les lèvres d’un rocher ou bien à une sorte de centre d’aiguillage: c’était en fer, étroit mais long de plus d’un mètre et tapissé de petits boutons, elle semblait montrer ses dents sur la tranche sous la forme d’aiguilles à crochets plus ou moins tirées et des bouts de laine y pendaient. Une sorte de bras en fil de fer élastique tendait un fil sur un chariot à cheval sur un rail. Les mâchoires serraient une sorte de tablier de laine qui s’était recroquevillé en un cornet qui faisait de la peine : il semblait pleurer doucement.
– «  Qu’est-ce que c’est ? »
– «  Une machine à tricoter ! »
– « Tu fais des pulls ? »
– « Ma mère tricotait ! C’est sa machine. Je l’ai laissée comme ça depuis qu’elle n’est pas revenue ».
Le visage de Coco sembla se flouter comme sur une photo et il y eut un silence. Puis Coco s’engagea dans l’escalier. Le passage était étroit et éclairé à l’étage par la lucarne ronde. La rampe pliait un peu et les marches se plaignaient quelque peu mais sans crier très fort. On atteignait le palier en douze enjambées si l’on ignorait une marche sur deux et c’est ce qu’ils firent ensemble, Coco posant les pieds sur les marches paires au contraire de Pierre qui avait entamé la montée sur la marche numéro un. Coco, tout en montant et indiquant le chemin, présentait à Pierre à hauteur de nez son derrière souriant derrière la toile bleue du jean. Arrivé à l’angle l’escalier tournait à angle droit vers le palier, une petite porte de placard de un mètre cinquante de haut sur son plus haut longeron épousait la pente du toit. Un cri de souris au fond d’un seau retentit alors que Pierre posait le pied sur la grande marche de coin. Il sursauta. Coco rit :
– « la dernière est susceptible, elle n’aime pas qu’on lui marche dessus ! »
Pierre leva le pied et la marche s’égosilla une deuxième fois. Deux portes se présentaient aussitôt. Elles étaient de planches en bois brut clair mais jauni par le temps et présentaient des nœuds sombres, comme des ronds dans l’eau, déformés, les courbes étaient brisées par quelques fentes droites partant du centre. Le plancher avait le même aspect mais en plus sombre. Coco ouvrit la première porte en face de la lucarne. Elle donnait sur une grande salle basse en sous-pente qui devait recouvrir tout le bâtiment moins l’atelier qui supportait le palier. Il y avait deux tabatières de chaque côté. Ça faisait penser à un dortoir de colonie de vacance en plus petit. Il y avait six lits à lattes disposés en deux rangées, donc trois de chaque côté. Au fond une grande armoire à glace de campagne trônait comme un empereur gothique, on y mettait les couettes et les couvertures. Pierre qui avait grandi dans une famille nombreuse ne fut pas surpris de tant de lits mais demanda qui s’en servait.
– « Aujourd’hui les copines ! » Répondit Corine « Mais mon arrière-grand-père y a dormi avec ses frères et sœurs, ensuite des ouvriers des champs et des gens qui se cachaient pendant la guerre.
– « Qu’est-ce qu’il faisait ton arrière-grand-père ? »
– « Pendant la guerre ? Il faisait des sabots »
– « Et après la guerre ? » – « Encore des sabots mais pour y mettre des fleurs. Il peignait dessus. »
– « Et avant la guerre ? »
– « Il y avait un métier à tisser dans l’atelier en bas, j’en ai vu des parties quand j’étais petite.»
Ils quittèrent le chambranle et Coco ferma la porte. Elle ouvrit la seconde sur la droite qui donnait sur la petite pièce construite au dessus de la cuisine. Elle était tapissée comme une chambre d‘enfants des années 1950: un fond clair légèrement bleuté avec des petites fleurs violettes et roses groupées en petits bouquets espacés, on était saisi en franchissant le seuil d‘un sentiment de déjà-vu, de revécu, un air de matin d’Avril. Il y avait une vraie fenêtre à deux battants qui donnait sur le jardin. La pièce n’était meublée que d’une sorte de commode coincée entre la fenêtre et la pente, elle avait deux portes et deux tiroirs et une glace en forme d’œuf sur le dessus, le lit d’une personne était large et peut être avait il été conçu jadis pour deux quand les gens étaient plus petits. Il était muni à la tête d’une planche de bois sombre et sculptée d’arabesques, inclinée en dossier et placé le long du mur de l’est avec les pieds au sud. En plus de la fenêtre il y avait une petite ouverture sur chaque pente du toit.
– «C’est ma chambre » lui dit Coco, « mais je te la prête. Moi je dormirai avec les copines à côté. À partir du printemps et jusqu’en Octobre on peut lire dans le lit sans lumière soir et matin, tu verras ! Et la nuit on voit des étoiles. »
Elle referma la porte et mit le pied sur la première marche qui cria, elle montra la petite porte :
– «C’est un débarras » dit-elle, « le grenier quoi…j’y mets des choses…» chuchota t-elle en baissant les yeux. Ils redescendirent, traversèrent l’atelier et gagnèrent la cuisine en passant par le salon. Ils sortirent dans le jardin. Après un court sentier bordé de thym et de sauge qui faisait des virages à travers les buissons, il y avait une baraque flanquée de rosiers à ses pieds et coiffée de branches de chêne dont le tronc était rendu inaccessible pas les ronces: c‘était la douche et les toilettes. L’intérieur ressemblait presque à une salle de bain, carrelée et chauffée au propane par la même cuve qui alimentait la maison mais l’eau chaude était fournie par un ballon électrique. La cuvette des WC était tout de suite à droite dans le coin. La douche était au fond à gauche. Elle était entièrement carrelée en diagonale par des 10×10 blancs et terre de sienne, en alternance. Le bac de douche était une simple cuvette carrée avec des petits reliefs pour ne pas glisser. Le coin était fermé par une cloison en L qui rendait l’ouverture plus étroite et limitait les éclaboussures, les étagères pour les essuies et peignoirs occupaient le reste du mur. Il n’y avait ni baignoire, ni lavabos, mais une petite machine à laver.
– «Tu peux prendre ta douche mais laisse moi un peu d’eau chaude, la citerne est de cinquante litres. Il y a des essuies et des pains de savon sur l’étagère. Je te ramène un pyjama, ou plutôt un pyjama et une chemise de nuit, il est possible que tu préfères mettre la chemise ! » ajouta t-elle.
Coco sortit et Pierre se dévêtit. Il entra sous la douche et fit couler l’eau doucement en tournant le mitigeur pour régler la température. Il s’était déjà rincé les cheveux quand la porte d’entrée piailla sur ses gonds et Pierre voulut tirer le rideau. Il n’y en avait pas. Il tourna la tête vers l’ouverture et tordit le bassin dans l’autre sens, un peu de côté, une main ouverte pour cacher le sexe. Coco tourna la tête. Elle laissa tomber une vieille paire d’énormes galoches sur le carrelage, ils s’entrechoquèrent avec un bruit d’instruments de musique africaine.
– « Tiens, voilà des sabots pour traverser le jardin »
Elle posa les vêtements pour la nuit et referma la porte. Pierre se savonna le corps entier en utilisant la mousse accumulée dans les cheveux. Le pain de savon était simple, il avait une bonne odeur de lessive et il se rinça facilement à la deuxième douche commencée chaude et douce et terminée froide, presque glaciale. avec un jet droit. Pierre aimait cette sensation, la peau se tend, les muscles sont stimulés et le paquet remonte bien ferme entre les cuisses.
Pierre se pencha sur les habits de nuit disposés sur le tabouret: il s’agissait d’une longue chemise de nuit en toile de lin et d’un pyjama deux pièces rose bleu avec des fanfreluches, discrètes, mais quand même des fanfreluches. Il opta pour la chemise de nuit. Il voulut enfiler le slip mais celui ci avait pris lui aussi un coup de douche et il y renonça, il en fit une boule et le prit avec lui. La nuit tombait quand il traversa le jardin, galoches aux pieds, les habits de ville sous le bras, une petite brise jouait dans les branches et sous la chemise de nuit qui en frémissait, des petites vagues se dessinaient sur la toile blanc crème comme celles que la mer laisse sur le sable quand elle descend, on pouvait voir Coco par la porte fenêtre de la cuisine éclairée, elle s’activait sans hâte. Pierre ouvrit la porte et des vapeurs de soupe aux poireaux l’enveloppèrent.
– « Retire les sabots à la porte, s’il te plaît. Il y a des patins ! » Elle quadra Pierre des pieds à la tête de son regard de couturière qui ressemble à celui des peintres :
– « Je retoucherai une tunique demain matin, ça va plus vite que de faire un pantalon. »
Ça sentait bon l’école maternelle. La cuisine était collée sur le flanc sud, elle avait un sol de tomettes rouges, les mêmes qu’au salon mais sans les tapis. Il y avait un grand évier en grès, sur le mur en face une cuisinière charbon-bois à l’ancienne prenait avec la table rectangulaire en bois grossier presque toute la place, elle était flanquée d’un banc côté mur et d’une chaise de l’autre côté. Il y avait aussi un tabouret qui ne trouvait pas sa place. La vaisselle se présentait dans une armoire d’angle sans porte, il y avait deux étagères pour les marmites, casseroles et poêles y étaient suspendues à des crochets vissés dedans. Du bois brûlait dans la cuisinière mais Coco avait chauffé la marmite sur le réchaud à gaz à côté de l’évier. Ah oui! Il y avait aussi une petite planche murale avec des clés. Ils s’attablèrent et mangèrent la soupe comme deux fermiers en trempant dedans des grosses tartines.
– «Elles viennent mardi tes copines? »
– «Oui, Claire est une copine du sport, Jeannette, elle est dans le graphisme et fait de la photo, elle m’a fait mon catalogue. »
– «Tu fais quoi comme discipline d’athlé? »
– «J’ai d’abord fait de la course mais je commence le javelot, c’est plus rigolo et toi? Tu fais du judo depuis longtemps? »
Elle lui demanda si ça gratte un kimono, non ça ne grattait pas.
– « Tu mets quelque chose en dessous? »
– «Qu’est ce que tu veux dire? »
– «Ben un slip, un maillot de corps? Il y a des filles dans ton club! Vous vous déshabillez dans le même vestiaire? Alors t’es tout nu sous le kimono? »
– «Non, on garde le slip, mais tu sais ça s’appelle pas un kimono c’est un judogi, un kimono ce sont des robes en T pour les femmes, tu sais comme pour servir le thé. »
– «Alors pas pour les hommes? »
– «Si il y en a aussi mais pas si beaux »
– « Ils sont pas beaux pour les hommes ?
– «Ils sont unis pour les hommes, pour les femmes les tissus sont imprimés avec des fleurs ou des animaux, c’est plus joli!».
– «Tu veux que je t’en fasse un? J’ai ma machine et du tissu avec des oiseaux. »
– «Tu saurais faire ça? »
– «Ça ne sera sans doute pas comme un kimono mais ça peut y faire penser, c’est une coupe en T tu m’a dit, ça devrait aller, tu voudrais bien faire la présentation de ma collection avec les filles ? ».
– «Je n’sais pas si j’oserais … en kimono ?»
– « Ouè ! Ou en tunique … »
Les bols étaient vides et les yeux tombaient dedans.
– «Bon, on monte» dit Coco. Pierre sortit son portable, il voulait appeler sa mère.
– « Et merde, j’ai oublié de le charger ! T’as une prise où je peux le brancher ? »
– « Au salon, ou bien dans l’atelier. Tiens, prends le mien ! »
Les appels restèrent infructueux et il écrivit un message : « Je suis chez une copine, pas de problème. Je me calme et je rentre. Bonsoir à Marie et à Papa. »
– « J’espère qu’elle le lira, elle va voir que ce n’est pas mon numéro. »
– « J’suis fatiguée Pierre, je monte, recharge ton portable pour demain. »

*

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Chapitre 6: La soirée

Illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VI.

La soirée

Les trois longèrent le canal par la rive droite en partant de l’écluse. La végétation des berges n’avait été que sommairement taillée en automne et il fallait parfois écarter une branche. Les saules égouttaient leur chevelure la tête au dessus du lavabo comme après un shampoing en se serrant la jupe sur le derrière, quelques noisetiers juvéniles surveillaient dans l’eau la pousse de leur première barbe, les bouleaux montraient leurs jambes nues et feignaient de dissimuler le haut par des marcels troués et translucides, les chênes ébouriffés se recoiffaient sans succès avec leurs doigts tordus. Ça sentait bon, ça piaillait dans les herbes et on entendait parfois des bruits d’eau. Oui, l’hiver, fatigué, semblait renoncer.
La maison des parents de Daniel se trouvait dans le nouveau quartier, si on pouvait appeler ça un quartier: une trentaine de maisons isolées entourées de jardins sans haies, que du gazon et des palissades en plastique. À part quelques rescapés champêtres épargnés par les promoteurs, les seuls arbres qui y poussaient étaient d’essences extraterrestres chétives, leur espérance de vie après la transplantation semblait incertaine. Le macadam des rues qui avaient des noms de fleurs n’avait pas encore craqué sous l’effet du gel ou de machines de travaux, les tranchées d’évacuation des eaux ou d’alimentation n’avaient pas encore été ré-ouvertes, l’herbe et les pissenlits ne poussaient pas dans des trous de chaussées comme dans les vieilles rues attendries. Ils entendirent la musique dès le croisement de la rue des roses avec celle des tulipes. La rue des bleuets qui donnait sur celle des tulipes n’avait qu’une maison pour l’instant et se terminait dans un champ. Séparés régulièrement d’une dizaine de mètres environs, on distinguait cependant des bouquets de câbles bien alignés dans des gaines de couleurs qui sortaient du sol comme les restes nerveux et veineux de membres arrachés à des monstres mécaniques. La porte et les fenêtres du salon déjà éclairé par la véranda au sud étaient ouvertes côté soleil couchant : des volutes de fumées de cigarettes s’en échappaient. Les rires et les conversations animées se mêlaient aux vibrations des haut-parleurs.
Ils s’approchèrent du même pas vers ce petit monde, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre et avançaient épaules contres épaules comme les trois mousquetaires. D’Artagnan Le Roux courut à leur rencontre :
– « Ah ! T’es venu quand même! » Il s’adressait à Pierre mais regardait Fatima de ses yeux verts.
– « Hé Beh ! T’as fait ce qu’il faut non  »
– « Moi j’ai rien fait ! Mais je vois que tu as déjà trouvé des filles! »
– « Il n’a rien trouvé du tout! » dit Fatima, « C’est moi qui l’ai trouvé ce pauvre enfant perdu! »
Pierre n’avait rien répondu. Il entendait Marie criant après lui, il voyait Hélène debout posant le plat de frites sur la table et son père lui disant « dégage! » Des images lointaines explosaient comme des bulles de savon: des coups de pieds maladroits dans un ballon dégonflé! Papa ! Un dessin, une tache sur un buvard: « Allez écrit : Ma-man ! » Toujours papa! Un encouragement: « Vas y Pierre, tu y arrives! » La main de Marie dans la sienne, Éric qui fait le poirier à six ans sous sa conduite, Fabrice à qui il a donné la passion du judo. Bien sûr qu’il a gardé avec Isabelle une complicité de gamins, celle des deux premiers, mais les trois qui le suivent c’est autre chose, il n’est pas un deuxième papa, non, il est le grand frère, celui qui te refait tes lacets, qui frotte ton genou quand t’est tombé, qui te fait réciter la leçon, qui t’apprend à faire la planche le dimanche matin à la piscine et te fait des shampoings vigoureux sous la douche, qui monte les rails du train électrique et remboîte la tête de la poupée qui a roulé par terre. Il était triste et ça se voyait peut être, il sentit comme un vide sous les pieds, une sorte d’abysse de tristesse; ça lui piquait aux yeux, une larme avait peut être coulé et il y eut un silence. Les trois autres le regardaient bouche ouverte. On connaît le rire communicatif, chacun l’a vécu au moins une fois, l’hilarité débridée qui se propage comme la vague dans un stade de foot. Il survient dans les moments et lieux les plus incongrus, dans le silence d’un examen, au premier rang d’un défilé militaire, des enfants de chœur pendant la grand-messe et même à un enterrement. Il existe aussi des tristesses authentiques qui ont cette même foudroyante viralité, celle qui vous saisit à la gorge et déclenche une cascade de sanglots ; elle est fréquente chez les jeunes enfants :
un retour de colonie de vacances, on rit et on chante dans l’autocar, une monitrice annonce l’arrivée et demande aux enfants de se dire au revoir avant de se séparer et c’est, d’un coup, une sorte d’explosion, incontrôlable et la monitrice éclate aussi en sanglots et pourtant les parents font des signes debout sur le trottoir. Mais il existe une tristesse encore plus vraie et plus profonde, celle qui suspend le temps, qui accroche le cœur sans fil sur un théâtre sans planches et sans décor, le public ayant cessé d’un coup de respirer assiste sidéré à son entrée sur scène pour boire d’un coup la fiole qui donne la mort un instant. Le fond de l’air était encore frais. On sentait la brise sur les joues. Jacques demanda d’une voix éraillée :
– « Ça va Pierre ? »
– « Ben, ouè, ça va ! »
Pierre sentit quelque chose dans le creux du coude et tourna la tête, Coco l’avait saisi par le bras et tiré vers elle :
– « Viens Pierre, on y va ! »
Pierre se laissa entraîner vers la pelouse sonorisée sans rien dire, étonné de la familiarité, elle se comportait comme si elle le connaissait depuis le bac à sable. Il la regarda et sentit le contact de sa hanche sur la sienne mais sans y faire attention, on a l’habitude des contacts au judo, les corps se touchent, on identifie les muscles et les os de l’autre: les deux bassins se cognaient un peu en marchant. Jacques regarda Fatima:
– « Tu viens ? »
– « Je veux bien »
– « Ils se connaissent depuis longtemps les deux? »
– « J’crois pas ! Ils ne se connaissent pas. »
– « Mais elle l’appelle Pierre! »
– « On les suit ? »
– « Oui! »
Jacques regarda Fatima de ses yeux verts et eut l’idée de lui dire qu’elle avait de beaux yeux, il s’étrangla un peu et n’articula que des lèvres muettes. Fatimata elle, le vit de toutes façons, le vert de ses yeux à lui.
Daniel sur la terrasse animait un groupe de bacheliers fringués comme au sortir du tournage d’une série télé pour ados : pantalons ressemblant à des jeans sans en être, robes bucoliques pincées à la taille et ouvertes dans le dos, chemises style débraillé à manches retroussées avec des boutons qui tiennent bien et en tissus qui accompagnent les gestes et retournent ensuite exactement à leur forme initiale, chaussures choisies selon la couleur des chaussettes ou des bas. Il vit Pierre s’approcher et s’étonna de le voir accompagné :
– « Tu as trouvé chaussure à ton pied, je vois! »
– « Tu le veux quelque part? »
– « Tu me présentes ta copine? »
Pierre se tourna vers Coco qui lui tenait toujours le bras:
– « Tu t’appelles comment Coco? »
– « Coco, la grande couturière! Daniel, c’est elle ! Je te présente Coco Chanel, tu connais, la couturière? » Claire s’était approchée et c’est elle qui parlait. Elle portait une jupe et une blouse de Coco et en fit la présentation en exécutant une rotation sur elle même, les mains aux anches et puis écartant un peu les bras pour accélérer le mouvement de toupie, ses cheveux noirs tamouls balayèrent l’air comme des lassos de mollusques marins à la recherche de nourriture. Elle s’arrêta pour regarder Fatima qui s’approchait accompagnée de Jacques.
– « Ça c’est signé Coco, tu peux être sûr Daniel ! Regarde moi ça ! Et en plus les couleurs vont avec le garçon! Au secours! Tu es équipé contre les incendies j’espère? Il est où l’extincteur ? Je me trompe ou pas Coco? C’est de toi non? »
– « Non moi je ne fais que les habits, pour le garçon la fille doit se le trouver elle même! » Claire rit :
– « Tu as bien compris, la robe est de toi non? »
– « Salut Jacques! » fit Daniel « Ça pète des flammes comme d’habitude, on dirait. Fais attention où tu mets la tête au salon, ne mets pas le feu aux rideaux. Bonjour Saïda  ! Arghsalam-alaïkum ! Tu ne me présentes pas, tu fais dans l’orientalisme maintenant?  Elle s’appelle comment l’émirata, Princesse? »
– « Fatima. On se connaît du judo ».
– « Iss-mi Fatima ! Fatimata bintt’ Al’ Katibb’. Ka-i-fa al’ hall? »
– « Hein! »
– « Excusez moi Saïdiï, quand on me donne du Saïïda, même avec l’accent étranger, je réponds en arabe! C’est une question de savoir-vivre. »
– « Bon d’accord ! » fit Daniel « Restons en là avec les salamalecs. Moi c’est Daniel. Claire a raison, la robe est magnifique, elle va bien avec la fille aussi. Félicitation madame Saint Laurent ! » Coco roula les yeux et fit la moue.
– « Voilà bien les artistes ! Coco-rico ou cococcinelle, c’est ça ? Tu sais la couture c’est de l’art ! Tu devrais monter ta boite ! pas de fausse modestie… »
– « La fosse Daniel, ce serait plutôt ta spécialité, non? J’y suis déjà et les lions ne m’ont pas encore mangée ! C’est moi qui les habille! Tu veux passer commande? »
Daniel tourna les yeux et puis pouffa en secouant la tête pour indiquer qu’il avait compris la blague ;
– « Et tu les coiffes aussi? »
Un groupe était en train de passer la palissade et Daniel se dirigea vers eux. Il lança en partant par dessus l’épaule :
– « Ah oui Jacques tu diras à Djamela que chez nous le foulard n’est pas obligatoire ! » Il avait bien appuyé sur le Djeu de Djamila. Fatima sursauta légèrement et Jacques la regarda :
– « Pourquoi il t’appelle Djamal ? C’est un nom de garçon non ! »
– « Ça veut dire beau ou belle en arabe à condition de bien prononcer sinon ça devient chameau. Moi je dis Jamiila, pas Dja !Je ne vais pas rester je crois. »
– « Il n’est pas méchant tu sais, je le connais, on est dans la même section au Lycée. C’est un gars qui veut faire le malin. Tu sais, moi il me charrie toujours à cause de mes cheveux, t’as pas entendu ? »
– « À cause des cheveux ? Pas des yeux ? »
– « Pourquoi les yeux ? »
– « T’as de beaux yeux tu sais ? » Jacques sentit comme une touche entre les côtes juste sous le sternum, il cru avoir rougi mais ça ne se voyait pas, il avala sa salive.
– « Hé-là ! C’est les garçons qui disent ça aux filles ! » Il avait pris une tête de chien battu, comme quand on quitte le tatami après avoir subi un ippon. Il cherchait un toketa, une sortie, mais les yeux de Fatima dans les siens avaient percé une cloison. Fatima ne se faisait pas les yeux pour le judo et encore moins au Lycée mais pour une soirée ça pouvait se faire, avec la robe et le foulard assorti l’effet était très réussi, et c’est en bafouillant qu’il demanda :
– « Tu bois quelque chose, tu veux quoi ? Un jus de fruit ? » Fatima sortit son carnet et y fit un trait sous le regard complice de Coco. Pierre vint à son secours inopinément. Claire restée en arrière avait fait un clin d’œil à Coco trahissant le coup monté et Pierre l’avait vu, il eut le sentiment d’une entourloupe.
– « Alors tu vois, Jacques je suis venu ! Tu as réussi ton coup ! »
– « Quel coup ? Mais j’ai rien fait moi, je te l’ai dit déjà! ! » Jacques haussa les épaules et s’éloigna vers le coin des boissons. Un vieil air de Michel Delpêche sur lequel il était possible de danser la valse s’évaporait du salon ouvert à tous vents. Quelques uns s’y essayaient gauchement sur le gazon coupé ras sous les fenêtres. La surface était trouée de flaques stériles et sèches, le gazon rapporté dépérissait déjà. On entendait une fille qui disait :
– « Mais non ! Compte jusque trois : un, deux, trois et on recommence : Un, toc, toc, UN !, toc, toc »
Coco demanda à Pierre si il savait danser et comme il disait non elle dit :
– «  moi non plus. On danse quand même ? »
– « D’accord, mais faudra pas rire ! 
– « Si je ris on sera deux. »

Ils se marchèrent cinq minutes sur les pieds et Pierre proposa de boire quelque chose.
– «  Je vais te chercher un verre ? »
– « Un garçon bien élevé le ferait ! Un Perrier ou quelque chose comme ça. »
Pierre se mit en route et croisa Jacques dans l’entrée avec deux verres d’eau dans les mains.
– « Tu abreuves ta brouette ? »
– « Arrête Pierre, c’était des conneries, je l’ai lu dans un magazine américain .
– « Et ta vraie copine elle n’est pas venue ? »
– « Tu sais Pierre, j’en avais remarqué quelques unes qui me plaisent au judo mais Fatima je l’avais vue sans la voir et maintenant et … j’sais pas, me charrie pas s’te plait, c’est bizarre. » Jacques se tenait les deux bras écartés sur les côtés et les coudes pliés vers le haut comme ceux de la Justice, immobile, et les quantités d’eau dans les verres étaient dans une parfaite égalité comme des vases communicants.
– « J’ai mangé le p’tit pain de Fatima ! »
– « Quoi ? »
– « Elle m’a donné son p’tit pain au stade, elle avait vu que j’avais faim et elle n’a plus rien. »
– « Et au buffet ? »
– « Jacques ! Il y a du salami, des apéritifs, du cochon quoi. »
– « Euh … je vais lui demander…» Jacques se retourna et vit Fatima au loin assise sous un arbre stérile, ni dattes ni figues ne tomberaient du ciel.
– « Je vais en cuisine lui faire une tartine végan, prends les verres s’il te plaît. »
Pierre ressortit avec les deux verres d’eau pétillante. Au buffet quelques uns se bousculaient en riant un peu fort, une bouteille de quelque chose avait tourné, une potion magique avait dit celui qui l’avait apportée et, en effet, le mélange semblait donner des ailes. Pierre traversa la pelouse avec les deux verres comme un équilibriste, il se dirigea vers Fatima et lui tendit le verre. Celle ci s’en amusa et lui demanda si Jacques et lui avaient échangé leur corps en se croisant, ils pourraient peut être en faire un numéro de cirque. Pierre lui expliqua que le vrai Jacques était parti en cuisine pour ravitailler une fille qui s’était privée de repas pour un malheureux. Elle sourit et Pierre rejoignit Coco avec l’autre verre.
– « Tu fais le service en terrasse ? » lui demanda t-elle ?
Fatima, elle, s’était levée après avoir vidé la moitié du verre et s’était mise en route vers le bâtiment à la rencontre de Jacques. L’atmosphère s’était plutôt échauffée au buffet entre temps. Il y avait des rires exagérés, les voix s’entrecoupaient et se faisaient concurrence en volume, les coudes s’agitaient. Fatima longea les tables et vit Daniel quitter le coin danse et se diriger vers elle.
– « Jacques est en cuisine, là-bas ! » fit il en montrant une porte au fond. « Tu sais, tu aurais pu demander, normalement on prévoit toujours des trucs végétariens, on y plante un petit bâton vert pour les reconnaître. Je mange pas de cochon non plus tu sais. »
– « à cause de la religion ? »
– « Oui, non, chez nous dans la famille on ne mange pas de cochon, simplement. »
Un gars du groupe du buffet s’était approché et écoutait semblait il. Les yeux brillaient et un coin de chemise sortait du pantalon. Il se tint un moment là sans rien dire, écoutant sans y être invité, il toisait Daniel de quelques centimètres.
– « Alors, c’est la réconciliation israélo-palestinienne ? » dit il, riant et mâchant un reste de salami. « C’est l’alliance judéo-islamique ? Ça risque de ne pas plaire aux imans, un juif qui se tape une musulmane ? » Daniel avait blêmi.
– « Gilles, s’il te plaît, tu as bu. Tu devrais prendre l’air je crois. »
– « Oui, ça se peut, on peut blaguer non ? Je vais sortir un peu, on peut quand même lui faire la bise à la chamelle ? » Il fit un mouvement pour enlacer Fatima, la main aux fesses pour la tirer à lui. Il approchait la bouche quand le monde bascula. Il se retrouva au sol dans une flaque de bière, Fatima le tenait encore au col, stable sur les jambes pliées dans sa belle robe : la tête n’avait pas heurté le carrelage. Il y eut des éclats de rire et plusieurs s’approchèrent mais pas trop. Il y en eut un qui lança à voix haute :
– « Attention, elle connaît la botte ! »
Il y eut des rires. Pierre et Coco entraient dans la pièce alors que le gars s’appuyait des mains sur le sol collant d’un verre de bière renversé un peu plus tôt et se relevait, il tournait la tête à droite et à gauche en se secouant comme pour éparpiller le ridicule.
– « C’est quoi ici, un coupe-gorge ou quoi ? Encore un peu et on se ferait décapiter ! » Il s’adressait à Daniel, Fatima avait reculé de quelques pas.
– « Faudra faire un rapport au grand rabbin mon vieux. »
– « Gilles, tu t’en vas maintenant, ça suffit ! »
– « Tiens un p’tit frisé ! »
Pierre s’était placé à côté de Daniel.
– « C’est la Mecque ici ! Pousse toi bicot, c’est une affaire de grand ! » Pierre ne broncha pas.
– « Tu pars répéta Daniel ou je te sors ! »
– « Ha!ha ! Je voudrais bien voir ça ! » Il fit un geste comme pour saisir Daniel au col qui recula découvrant Fatima plus en arrière ; Gilles s’avança vers elle en lui montrant les paumes des mains gluantes pour la toucher. Fatima eut peur pour sa robe, fit un pas en arrière et en perdit l’équilibre, l’autre en profita pour la pousser. Jacques était sorti des cuisines, une tartine en main, il vit Fatima de dos tituber et lâchant la tartine se précipita et l’accueillit comme dans un fauteuil, ses bras sous les aisselles et plié sur les genoux, presque accroupi. L’autre s’avança vers elle les bras toujours tendus. Ceux qui étaient restés assistèrent alors sidérés à une seconde voltige rappelant certains manèges de foire avec un bras articulé : Pierre agrippé des deux mains au revers de la veste du gueulard s’était laissé rouler en arrière indifférent à la crasse du sol : l’atterrissage ventral fut abrégé après quelques mètres de glissade par une chaise qui se renversa. Des applaudissements crépitèrent à la porte : quelques curieux étaient restés pour le spectacle.
– « Bon maintenant j’appelle la police ! »
– « Viens Gilles ! » Un garçon et une fille l’avaient aidé à se relever.
-« Faut rentrer Gilles. Viens » Ils sortirent tous les trois.
– « On ferme ! » prononça Daniel d’une voix forte, mais il ne restait plus grand monde. Pierre se releva aussi, pantalon crasseux et déchiré ou décousu sur toute une jambe. Fatima, bien assise, leva la tête vers Jacques et planta ses beaux yeux sombres dans le vert, à vrai dire un peu gris aussi, de Jacques et demanda :
– « Et ma tartine ? » et puis elle sortit son carnet pour noter les points. Le soleil baissait maintenant rapidement et disparaîtrait bientôt derrière la côte d’Angoussen. Daniel regardait par la baie vitrée le gazon se vider des derniers invités et dissimulait les petites secousses qui agitaient ses mains dans les poches. Claire posa une main sur l’épaule de Daniel et lui caressa la joue :
– « Tu as bien fait Daniel ! »
Daniel fit avec les yeux le tour du propriétaire, des gobelets et des assiettes de cartons gisaient ça et là dans l’herbe, au salon un cendrier renversé sur la moquette, le sol collait près des tables alignées qui avaient servi de buffet, quelques coussins dans les coins ; tout compte fait rien de bien grave mais un bon nettoyage s’imposait.
– « Ils rentrent quand tes vieux ? » Jacques avait accompagné le regard circulaire de Daniel sur le salon et les abords.
– « Normalement demain ! »
– « Bon, on s’y met tous ! » dit Pierre « Il est où l’aspirateur ? »
– « D’accord mais je n’ai qu’une heure devant moi ! J’ai un train à prendre et j’ai des travaux de couture à finir dimanche. »
Fatimata se tourna vers Daniel mais s’adressait à Jacques semblait il :
– « Excuse moi mais je préfère rentrer maintenant, tu sais chez moi, ça fait comme un malaise quand je rentre un peu tard. »
– « Alors je t’accompagnes ! » C’était sorti de la bouche de Jacques comme du dentifrice d’un nouveau tube, sans réfléchir. Il se tut et regarda Claire et Daniel un peu gêné. Claire sourit et puis fit simplement :
– « Mais oui Jacques, vas y ! »
– « Oui vas y ! Moi j’ai le temps, je ne rentre pas de toutes façons. » Coco regarda Pierre en silence et puis dit:
– « Bon allez! On s’y met à quatre, c’est quand même pas les écuries d’Augias, une bonne heure et c’est réglé ! »
– « Tu nous prends pour des Hercules ? C’est vrai que tu as dit que tu as des travaux à finir ! »
– « Oui, si tu veux j’en rajoute un treizième ! » Coco tira sur le tissu déchiré de la jambe de pantalon. Pierre baissa les yeux sur les lambeaux de tissu:
– « Tu n’auras pas le temps ce soir ! Tu as un train ! »
– « Je le ferai demain, dimanche ! » Pierre la dévisagea et réalisa qu’il ne l’avait pas encore regardée. Il l’avait sentie seulement quand elle lui avait pris le bras en arrivant et quand ils avaient dansé. Finalement il l’avait touchée comme un copain du judo, bien sûr qu’elle avait posé les mains sur ses épaules pour danser et lui sur ses reins mais il l’avait fait aussi avec sa sœur Isabelle quand elle avait seize ans et lui quatorze. Il vit les couleurs mélangées de ses yeux marins et ses cheveux de paille humide, elle arrivait à sa hauteur et se tenait solidement sur les hanches. Il regarda ses lèvres et se troubla. Coco était une fille.
– « Et je reste ici en slip, comme à la visite médicale ? » Elle rit et il y eut des petites fossettes dans le coin des yeux qu’il avait déjà vues quelque part.
– « Ben non, tu prends le train avec moi, avec ma carte j’ai le droit d’être accompagnée sans frais le week-end ! » Pierre respira un grand coup et puis dit oui, sans y penser, simplement parce que, demandé comme ça, le oui coulait de source, oui comme l’eau des champs en pente quand il a plu. L’eau ne remonte pas les pentes et Pierre prit la pente naturelle sans le savoir.
– « Oui ! Mais alors on range d’abord ! On ne laisse pas Daniel et Claire dans cette mouise. »
Vers 20 heures, les choses étaient à peu près en ordre. Coco rassembla ses affaires et Pierre retrouva son sac scolaire avec ses manuels au pied de la palissade où il l’avait jeté en arrivant. Coco lui dit qu’il fallait y aller maintenant pour ne pas rater l’omnibus. Elle cria vers Claire :
– « Alors à mardi ? »
– « Oui, j’ai arrangé les choses avec Fatima et Jeannette ! ».

*

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Chapitre 5: La rencontre inopinée

illustration:yukyriuuzetsu

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Chapitre V.

La rencontre inopinée

Il n’était pas encore trois heures, la soirée comme son nom l’indique ne commençait qu’au soir, mais de toutes façons il n’avait pas envie, il n’irait pas.
Et puis il avait faim maintenant, il sortit de son sac son porte-monnaie : à vue d’œil il y avait cinq Euros en pièces. Pierre marcha jusqu’au canal et déambula sur l’ancien chemin de halage en regardant les reflets sur l’eau. Les péniches étaient devenues rares mais on en voyait encore qui transportaient du sable ou du gravier. Il fit deux fois l’aller-retour entre le pont hydraulique et la passerelle de la briquerie, huit cents mètres environ, prenant le sentier à l’aller et revenant par l’autre berge. Il s’assit un moment sur la partie partie pavée de la berge en pente bien consolidée juste avant le premier tunnel. Les enfants y jouaient souvent à l’escalade, Pierre l’avait fait lui aussi, du reste les profs de sport du Lycée tout proche s’en servaient aussi à l’occasion. Assis à deux mètres de hauteur il vit passer Fabrice en bas longeant le canal sur son vélo, il riait en chœur avec deux copains, les trois le nez dans le guidon ne le virent pas. Il se leva et reprit la route vers l’écluse, franchit la passerelle et, s’éloignant du canal, longea les haies trouées et les barrières qui n’étaient que de simples tuyaux gris piqués de rouille et qui traçaient les limites du stade ; elles étaient fixées sur d’autres tuyaux de même acabit mais plantés dans le sol ; la hauteur permettait les échauffements de danseurs que pratiquent aussi les athlètes et qui consistent en la pose d’une cheville sur la barre en se touchant le genou avec le nez, mais ça se fait aussi dans l’autre sens, une jambe tirée en arrière on pose le coup de pied sur la barre et on s’allonge sur elle en avant ; il s’appuya sur une rambarde comme un entraineur : beaucoup couraient, encore que d’autres, allongés sur la pelouse faisaient des galipettes arrières et d’autres encore s’élançaient en sautant à la manière de danseurs étoiles. Il cru reconnaître au loin la fille qu’ils appelaient Coco courant lentement le long des barrières comme sur des chaussures à coussins d’air et accélérant brusquement par intermittences en quelques petits pas saccadés, les genoux montant et descendant comme des aiguilles de machine à coudre.
– « Pierre ! »
La voix venait de derrière et il se retourna. Fatima était habillée comme il ne l’avait jamais vue au judo. Sa robe longue qui lui descendait jusqu’aux mollets était d’une sorte de soie imprimée d’animaux sortis d’une peinture du douanier Rousseau. Le foulard gris clair bien serré sur les oreilles ovalisait son visage. Elle s’était fait les cils et dessiné les yeux.
– « C’est Coco qui me la cousue ! » elle voyait le regard étonné de Pierre monter et descendre sur elle. Elle souriait sans gêne.
– « Tu connais mon prénom ? »
– « Oui, par Jacques ! »
– « Ah bon, tu le connais aussi ? »
– « Bien sûr puisque c’est ton émissaire ! Tu l’as envoyé me porter le sac l’autre jour ! Mais on se connaît du judo non ? Même si on ne se parle pas. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu t’intéresses à l’athlé ? Ou alors c’est Coco qui t’intéresse ?»
– « Non j’attends personne. Coco j’la connais pas. »
– « Ben et le sac ? »
– « Elle m’a juste demandé de te le donner quand j’arrivais. C’est tout. Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?»
– « On va ensemble à une soirée Coco et moi, chez le copain d’une de ses clientes. Mais toi tu n’as pas répondu, qu’est-ce que tu attends ici si c’est pas pour Coco ?» Fatima regarda le visage de Pierre et ses mains qui tremblaient un peu.
– « Je me promène en attendant l’heure. Moi aussi j’ai une soirée. »
– « Tu n’as pas mangé ce midi? »
– « Hein ? »
– « Je dis que tu n’as pas mangé ce midi! »
– « Comment tu le sais ?»
– « J’ai l’habitude à cause du Ramadan. Tiens, j’ai un petit pain au fromage . » Elle fouilla dans le sac et sortit un sachet de papier marron clair.
– « Prends le ! T’es mon frère ! »
– « Je suis pas ton frère ! »
– « Non mais tu lui ressembles. C’est à cause des cheveux. Ton père il est arabe ? »
– « Non, mais ma grand-mère. »
– « Ah tu vois ! Tiens, mange ! »
– « Choukourann ! »
– « T’es pas arabe mais tu sais dire merci?»
– « À cause de ma grand-mère, elle disait ça souvent. »
– « Elle s’appelait comment ? »
– « Latifa. »
– « Alors elle était gentille.
– «Ah ça tu peux le dire! »
-«Pourquoi tu n’as pas mangé à midi ?»
Pierre regarda un peu les nuages du ciel se déplaçant rapidement, là-bas au-delà des collines, plus loin c’était la marée montante, il la sentait, pas vraiment l’odeur, plutôt un souffle. Son regard revint sur Fatima.
– « Toi t’as eu une dispute de famille ! Sûrement avec ton père ! »
– « Tu devrais t’acheter une roulotte tirée par un cheval, bien maigre de préférence, et gagner ta vie avec une boule de verre, tu sais comme les flotteurs de filets de pêcheurs! Il est bon ton petit pain ! » Pierre avait mordu dedans à pleines dents et il en éprouvait le même plaisir que celui du verre d’eau après deux heures sur le tatami.
– « Tu veux bien faire le cheval ? Tu n’est pas trop gros non plus ! Tiens, à propos, voilà la trotteuse ! » Le regard de Fatima se portait à l’extrémité Est du stade vers les vestiaires et la porte ouverte que Coco venait de franchir, sac en bandoulière.
– « Tu vas toujours aux soirées avec un casse-croûte ? »
– « Ben oui, pour être sûre de ne pas avaler du cochon, tu fais pas ça toi? »
– « Je ne vais pas aux soirées.Mais tu n’auras rien à grailler alors! »
Coco n’était plus qu’à quelques mètres quand Pierre se retourna. Ils se regardèrent et puis Coco détourna les yeux et, s’adressant à Fatima:
– « Vous avez fait connaissance je vois » et puis elle siffla comme un garçon en regardant Fatima :
– « Mazette ! Qu’est-ce que t’es belle! »
– « C’est ta robe qui est belle ! Le garçon là, il me l’a déjà dit avec ses yeux tout à l’heure. C’est un pauvre enfant abandonné qui avait faim et qui s’est disputé avec son papa, alors je lui ai donné mon petit pain. Il ne pouvait pas aller à sa soirée avec le ventre creux. » Coco eut un moment de silence, inspira, se planta devant Pierre et lui demanda le visage bien en face :
– « On y va ensemble ? »
– « Où ça ? »
– « Ben à la soirée chez Daniel »
– « Ah bon ! C’est la même soirée ? »
– « On y va ? Ton copain Jacques t’attend ! »
Pierre interloqué opina. Ces filles semblaient avoir un don de voyance.

*

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Chapitre 4: Retour de manif

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Chapitre IV.

Retour de manif

Il avait gelé au matin mais l’après-midi s’annonçait chaude pour la saison, certains élèves déambulaient dans les couloirs en chemise, le chandail roulé en boule et attaché sur le sac avec un élastique de vélo ou bien posé sur les épaules comme un boa ; les filles qui en portaient tiraient leurs bas. Daniel aperçut Pierre sous les arcades des classes de lettres et de math dans la première cour et il s’approcha à pas rapides. La pause ne durait que dix minutes. À vrai dire il ne le connaissait que de vue mais ils s’étaient quand même côtoyés deux ans dans la même classe. Il était en mission pour ainsi dire : le convaincre de venir à la soirée. On le lui avait demandé avec tellement de gentillesse, il ne pouvait pas dire non à Claire mais il la soupçonnait de ne pas agir pour son compte non plus, « elle était en opération commandée ! » s’était il dit a lui même.
– « Salut Teddy ! »
Pierre tourna la tête :
– « Tu connais plus mon nom ? »
– « Tu fais toujours du judo non ? J’disais ça à cause de Teddy Riner . »
Pierre eut un petit rire :
– « Ah ! Tu t’y connais je vois, je ne suis pas de son niveau, je n’y serai jamais d’ailleurs. »
– « Mais tu seras à ma soirée samedi, j’espère ? »
– « Ah ! C’est Jacques qui t’envoies ? »
Daniel ne répondit pas tout de suite et puis choisit le mensonge passif, souvenir d’instruction religieuse:
– « Si tu le dis ! ».
– « Il veut me trouver une fille qu’il dit ! »
Daniel se gratta la tête et fronça les sourcils.
– « Et si c’était une fille qui te cherchait ? »
– « Quand on me cherche on me trouve ! »
Daniel décidément touché par la grâce ce jour là répondit :
– « Cherchez et vous trouverez »
– « Trouver quoi, des prunes ? »
– « Et le reste te sera donné par surcroît »
– « Amen ! »
– « Alors tu viens seul ? »
– « J’vais voir, mais je resterai pas longtemps, j’ai le bac ! Et puis mon père devrait rentrer samedi soir, il était parti toute la semaine. »

Pierre quitta la classe à quatre heures la tête au carré, avec une envie exponentielle de pisser, il suivit une courbe dérivée qui dessinait une droite menant directement aux toilettes, se jouant de l’asymptote, il libéra la primitive devant l’urinoir. Il quitta le Lycée la vessie et l’esprit libre. Il n’allait pas au judo le vendredi, c’était le jour des benjamins, et il pensait se faire une bonne tartine grillée en rentrant avec un chocolat chaud, il avait gardé cette habitude de son plus jeune âge, c’était comme une récompense, non pas de l’effort mais d’avoir été appliqué, consciencieux. Il se sentait souvent plus garçon que jeune homme malgré les quelques poils qui apparaissaient sous le nez et qui seraient restés invisibles s’ils n’étaient pas noirs comme ses cheveux. Il avait gardé des pensées et des rêves de gosse plus longtemps que d’autres à cause de ses petits frères avec qui il jouait mais avait appris dans le même temps à maîtriser sa force physique face à des plus faibles. Le temps passant il organisait leurs jeux, définissait les règles et il prenait plaisir à les voir s’oublier dans leurs simulacres : ils étaient d’Artagnan, Jim Hawkins, Fanfan la tulipe et même plus tard Frodon, il jouait le rôle du méchant et les faisait courir. Ils grandirent et prirent pour ainsi dire leur indépendance et il y eu Marie.
Hélène était fatiguée après la naissance de Marie, Pierre s’en occupait souvent et, s’il n’était pas un deuxième papa, il était plus qu’un grand-frère, un peu grand-frère poule même : il lui arrivait de lui faire des crêpes à Marie et il lui avait donné une poupée, parce que personne n’y avait pensé et que, après la fille aînée, il y avait eu trois chiots à la maison qui avaient mordillé le baigneur et les deux demoiselles articulées qu’ils avaient déshabillées pour voir comment elles étaient faites ; plus grands ils se sentirent des vocations inquisitoriales, ils soumirent les trois à la question, les démembrèrent et les malheureux finirent sur un bûcher au fond de la cour. Bref, il n’y avait plus de poupée et Pierre en obtint une d’une copine de Lycée qui lui expliqua que c’était une arme de conditionnement des filles et que Pierre devait montrer l’exemple en y jouant aussi : comme ça Marie verrait que les mecs aussi sont des mamans. Pierre s’efforça de suivre ces conseils, un peu, pas trop : il berçait à l’occasion la poupée devant Marie et collait une joue sur son visage en gazouillant pour imiter un bébé.
Le père le vit faire un soir avant de manger et il faillit s’étouffer avec le biscuit d’apéritif qu’il venait de mettre en bouche.
– « Je croyais avoir un aîné après la fille et j’ai une nourrice ! Il lui a donné le biberon, la tétée quoi et maintenant il joue à la poupée ! À quand la couture ? »
– « Marc, laisse le! Il s’est aussi occupé des p’tits frères avant, y’a pas d’mal à ça et ça m’aide en plus! Et puis Marie elle est contente quand il est là, il te remplace tiens! Il est le deuxième papa. Tu est souvent parti! À propos de couture, tu n’as jamais entendu parler de Pierre Cardin?»
– « Est-ce que j’y peux si je suis souvent parti? Tu le savais non quand on s’est mis ensemble! Dis leur de rester chez eux aux gilets! Je pourrai prendre mes récup’, tiens! Ils n’ont rien d’autres à foutre le samedi? Il se reposent la semaine sans doute. En tous cas, pour être papa, il faut des couilles! Il a trop joué avec Isabelle quand il était gosse.».

Marc n’était pas à la maison ce vendredi quand Pierre rentra et jeta comme toujours son sac avec ses affaires de Lycée sur le tapis du salon. Il se dirigea tout droit à la cuisine. Pierre touillait dans le bol quand Marie entra dans la cuisine tenant la poupée baigneur d’une main. On entendait le cliquetis de la cuillère sur les bords, Pierre faisait mousser le cacao avec un peu de lait dans le fond avant de verser le reste du lait quand il était satisfait de l’aspect. Marie lui dit que ça faisait le même bruit que les clochettes de chèvres, elle en avait vu avec la maîtresse sur le terrain vague de l’ancien peignage.
– « J’peux en avoir ?»
Pierre lui tendit la petite cuillère remplie de chocolat épais à la bouche et Marie la suça des deux lèvres et se passa la langue dessus. Il la regardait amusé.
– « Et Frédérique il peut en avoir aussi?»
– « Frédéric ? C’est pas une fille?»
– « C’est un garçon habillé en fille!» Pierre lui dit de faire semblant avec une cuillère vide pour ne pas en mettre partout et Marie fit semblant de donner la cuillère à son garçon habillé en fille.
– « On fait semblant, tu comprends!»
Pierre lui sourit et porta le bol de cacao à la bouche et le but d’un trait puis le reposa sur la table avec un grand « Ha ! ». Marie rigola en voyant les moustaches et son bout de nez qui avait trempé dedans.
– « On dirait un clown!»
Il y eu un courant d’air et la porte de rue claqua. Éric avait traversé le salon en tirant la valise à roulette et pénétra dans la cuisine. Il était en T-shirt et jean, les tennis étaient craquelées sur les bords.
– « Salut grand-frère»
– « Salut frérot, de retour pour le week-end ? »
– « Ouèp, je laisse la valise ici, elle est pleine de linge sale ! Je monte à la salle de bain. Tu le dis à maman ? J’suis crevé. J’ai du rester debout dans l’allée tout le trajet avec un gros à côté qui puait. Si j’attrape le virus je saurai d’où ça vient ! Qu’est ce que t’as au nez ? Tu t’es battu ou c’est un coup de soleil? » Pierre se passa la manche sur le nez.
– « C’est Frédéric qui l’a pincé ! »
– « Bonsoir Marie. C’est qui Frédéric?»
– « Ben c’est lui ! » Marie tendit la poupée à bout de bras devant les yeux de Éric qui s’était penché pour lui faire la bise.
– « Frédéric c’est un nom de garçon ! C’est une fille ta poupée!»
– « Non c’est un garçon!»
– « Ah! Faudrait l’habiller autrement alors ! Bon je monte ! Tu dis à maman que je suis là?»
Pierre le regarda avec un sourire en coin :
– « D’accord Fred ! »
– « Hein ! »
– « Ben oui Fred, Éric »
– « Ha, ha, ha ! Elle est bien bonne celle là ! Rions, rions!»
– « Alors je vais appeler ma poupée Éric ! » dit Marie en tirant sur la robe de sa poupée pour cacher la culotte de linge blanc que portait la poupée sous la jupette rose brodée» Éric fit une drôle de tête et répéta:
– « Je monte ! » Éric allait franchir le seuil de la cuisine mais se retourna croyant entendre Marie l’appeler : elle parlait à sa poupée assise sur une chaise sous le regard hilare de Pierre:
– « Sois bien sage Éric je reviens tout de suite!». Éric haussa les épaules et se dirigea vers l’escalier.

* Hélène avait mis une bûche dans l’ancienne chaudière et jeté les spaghettis dans l’eau bouillante. Les jours se rallongeaient et il faisait encore clair sous la verrière. Elle posa le saladier sur la table devant Fabrice:
– « Tiens, mêle la salade pour tes frères et ta sœur! Si tu n’en manges pas comme d’habitude alors tu auras travaillé pour les autres. Tu ne t’es pas changé?»
– « Je viens de rentrer, m’man ! J’avais pu l’temps.»
– « Tu as joué en route ou quoi? Le judo finit à 6 heures et demie non?»
– « Mireille est arrivé en retard et elle a continué jusque sept heures.»
Pierre leva les yeux étonnés:
– « C’est Mireille qui a fait l’entraînement? Il était où Rachid?»
– « J’sais pas ! Il était pas là !»
– « Passe moi le saladier, je vais mêler, tu ressembles à un manchot, un pingouin qui regarde son œuf entre les pattes. Et c’est moi qui te servirai, si tu veut du vert sur ta ceinture faut manger de la salade!»
– « J’suis trop p’tit, je dois d’abord faire passer le jaune.»
– « Oui le jaune, tête d’œuf !» fit Pierre en passant les doigts dans les cheveux de Fabrice et lui secouant légèrement la tête. Fabrice rigolait en se laissant secouer comme une poupée de chiffons.»
Hélène arrivait avec les spaghettis fumants en déplaçant le nuage tiède au dessus de la table, elle y déposa le récipient.
– « Mangez la salade, je rapporte la sauce et le fromage!»
– « Il rentre pas papa ? »
– « Hé t’as des dents vertes, regardez Éric a les dents vertes.» Pierre rit aussi :
– « On dirait la sorcière aux dents vertes ! Ça donne faim!» Éric se passa la langue sur les dents de devant pour enlever les morceaux de salade.
– « C’est ma fête ou quoi ce soir ? Alors il ne rentre pas ? Je repars dimanche moi!»
– « Tu peux partir lundi matin par le train de 5 heures trente.»
– « C’est tôt ! Je dois me lever avant cinq heures et je ne peux pas déjeuner!»
– « Je te préparerai une thermos si tu veux et tu peux dormir encore pendant le trajet! Ah oui, ton linge sale, il ne se nettoie pas en boules, mais moi ça me met en boule, pour ne pas en dire une autre qui va bien aux garçons ! Les chaussettes trouées je ne les lave pas, tu aurais pu les jeter ! Ah oui, j’ai trouvé ça en vidant tes poches de pantalon !» Hélène lui tendit un petit étui plat de couleur rose. Éric était devenu tout rouge et Fabrice tendit la main :
– « Montre ! Qu’est-ce que c’est ? »
– « Laisse ça ! » dit Pierre « Tu dois passer la verte avant ! »
Hélène s’assit après son intervention et vidant le plat dit :
– « Ah ! Fabrice m’a laissé de la salade je vois ! Merci Fabrice . » Elle observa avec une moue Fabrice en train de couper une feuille de salade au couteau.
Pierre du se lever vers deux heures à cause du grand verre d’eau vidé devant l’écran : il avait un peu joué, un truc d’attaque de rue, deux bandes qui s’affrontent avec du Roméo et Juliette comme support narratif. Il avait tout arrêté quand Éric l’eut rejoint pour se coucher. Encore dans la cage d’escalier du grenier il entendit les voix dans la chambre des parents et sut que son père était là. Il dormit ensuite d’une traite jusque sept heures au matin.

Hélène était toujours la première levée même si Marie, les yeux ouverts dans le lit se levait aussitôt dès les premiers bruits de casseroles dans la cuisine. Pierre en profitait pour prendre la salle de bain et descendait pour le déjeuner qui, chez eux, comme déjà mentionné, était le petit dej’. Fabrice ne tardait pas et Éric lui, depuis quelques temps, faisait des nuits de dix et même onze heures mais se tirait hors du lit quand Marc était là. Quand à Marc, un lève-tôt de nature, les services de nuit et les déplacements de plus en plus fréquents depuis deux ans l’avaient fortement dérangé: il ne trouvait plus le sommeil avant deux heures du mat’, se levait vers huit heures fatigué et dormait dans le fauteuil l’après-midi. Sorti du lit à cette heure là, il trouva la salle de bain occupée et ça l’avait énervé. Il descendit et trouva Hélène affairée à la vaisselle du soir, la bouilloire sautillait légèrement sur la gazinière. Hélène vit qu’il avait sa tête des mauvais jours, elle tendit une joue, les bras nus dans la bassine. Marc lui donna un coup de museau et versa l’eau dans l’entonnoir du filtre à café.
– « Heu ! Marc, je n’avais pas encore mis le café dans le filtre ! »
On entendit comme le bruit d’une source dans le pot et Marc regarda le filtre humide et vide. Il vida la cafetière et se rendit à l’armoire avec la tête qu’il avait déjà en descendant. Il saisit le paquet de café par la taille, pour ainsi dire, qui, en s’amincissant gonfla la poitrine jusqu’au cou d’où s’échappa une pluie de grains qui se répandirent sur l’étagère en sautillant sur le sol. Marc en écrasa plusieurs en se déplaçant pour prendre le balai.
– « Laisse va, je vais l’faire ! »
Marc se poussa et, laissant la place à Hélène, remplit avec succès le moulin électrique ; il l’actionna en appuyant sur le couvercle qui glissa entre ses doigts et tombant par terre se brisa, il eut un instant d’hébétude, une poudre noire recouvrait le sol et les meubles comme après un coup de colère du Vésuve, il en avait plein les cheveux et autour des yeux. Pierre venait juste d’arriver, propre et habillé, il contempla son père et dit :
– « ’jour p’pa ! »
Il vit Hélène dans le fond, la mère et le fils se regardèrent et ils éclatèrent de rire, du rire qui fait mal au ventre avec des larmes dans les yeux et qui empêche de respirer. Hélène se tenait au dossier d’une chaise qui bascula et elle faillit tomber, elle sortit à petit pas rapides les deux mains fermées sur le bas du ventre :
– « J’dois pisser ! » Hélène avait adopté le vocabulaire de ses garçons. Marc ne riait pas :
– « Tes affaires traînent encore une fois au salon ! J’ai buté dedans cette nuit en rentrant ! Bon, la salle de bain est libre maintenant ? »
– « J’crois bien ! »
Marc ouvrit un pot de café en poudre et le pencha sur le bord d’une tasse, il ne se passa rien. Il y avait comme un sédiment gluant dans le fond du bocal.
– « P’pa faut verser un peu d’eau bouillante dessus, tu veux que je le fasse ? » Pierre versa l’eau bouillante dans le verre, remis le couvercle pour secouer le tout et versa un peu de jus noir dans une tasse.
– « Avec du lait ça devrait aller » il en mis une bonne rasade. Marc pris la tasse et s’assit. Hélène revenait des toilettes. Pierre se précipita à la salle de bain et fit sortir Fabrice qui courut totta en râlant jusquà sa chambre, serrant des deux mains un essuie autour de la taille. Marc était en route dans l’escalier, il pénétra dans la salle de bain et glissa sur la flaque d’eau laissée par Fabrice, on entendit le bruit de la chute et Marc qui gueulait, il y resta assis un moment, le cul dedans, tandis que Pierre redescendait l’escalier sur la pointe des pieds.
La matinée s’écoula comme l’eau d’une descente de gouttière cassée par forte averse. Fabrice mit la table pendant que Éric épluchait les patates en cuisine pour les frites. Hélène déballait les sacs de courses, il y aurait du jambon avec des frites et une salade de concombre pour changer de la frisée. Pierre rangea l’aspirateur derrière la porte de la cuisine qui restait toujours ouverte et où on rangeait aussi le balai. Marc ouvrit le frigo et dit :
– « Y’a pas de bières ? »
– « J’y ai pu pensé ! » répondit Hélène « Ils étaient tous comme fous, les rayons de pâtes et de PQ étaient vides ! J’sais pas ce qu’ils ont ! »
Marc se servit un verre de rouge et s’assit à table.
– « Il y a un virus, qu’ils disent, ça va les calmer ! »
– « J’vois pas l’ rapport avec le PQ » dit Pierre qui aidait Marie à nouer la serviette de table autour du cou de la poupée posée devant elle sur ses genoux.
– « Va me ranger ça ailleurs, on ne joue pas à table ! »
Pierre leva les yeux vers son père, muet, une main sur la tête de Éric, la poupée.
– «  Me regarde pas comme ça ! Et arrête de faire la maman, bon sang ! Marie mets moi ça ailleurs, à table on mange ! »
Marie se glissa de sa chaise en sanglots et s’éloigna la poupée serrée sur elle. Hélène arrivait avec les frites et demanda où était Marie.
– « Dans sa chambre je crois, je vais la chercher ! » Pierre repoussa sa chaise quand Marc lança d’une voix plutôt forte :
– « Tu restes assis ! »
Hélène était toujours debout, le plat de frites dans les mains et regarda Pierre qui avait pâli. La colère monta en partant de la poitrine, resta un moment contenue au niveau du cou et s’exhala dans les quelques mots :
– « P’pa ! Je vais chercher Marie » Pierre fixait son père dans les yeux. Marc se redressa d’un coup et la chaise tomba à la renverse, il tendit un doigt vers Pierre :
– « Alors ramasse ton sac en passant au salon et dégage ! Va gâter la p’tite ! Fais la nounou mon garçon. Elle se fera engrosser à dix-huit ans comme la grande ! »
– « Dis pas d’mal d’Isabelle, elle gagne sa vie ! » avait cru bon Hélène de rajouter, non sans avoir auparavant posé le plat sur la table. Pierre était resté un moment sans bouger mais un peu tremblant, et il dit:
– « je ne suis pas là ce soir, je vais à une soirée. Pour ce midi, je n’ai plus faim ».
Il traversa le salon, pris son sac déposé sur le tapis du salon la veille, attrapa sa veste à capuche et sortit en claquant la porte. Marie dévala les escaliers en criant après lui.
– « Il est parti où Pierre? »
– « Chercher des bières pour papa » chuchota Fabrice assis à côté de Éric son grand frère.
– « Mangez sans moi ! » dit Hélène – « j’ai du repassage, ça me détendra. »
Les deux garçons rescapés se tenaient à table le buste droit comme des cariatides, leurs têtes tournées comme des mannequins dans une vitrine vers le père et piquaient les frites dans l’assiette avec des gestes saccadés à la manière des automates d’églises de Bavière frappant les douze coups de midi sur une enclume. Ils débarrassèrent la table et firent la vaisselle à deux dans le silence de l’eau tiède qu’on remue et des verres qui se cognent. On entendit le carillon de l’église Saint Christophe.
– « Drôle de samedi ! » fit Fabrice.
– « Tu peux le dire ! Sandra et moi on a prévu de faire un tour à la médiathèque, tu veux venir avec nous ? »
– « J’vais faire un tour au canal en vélo, je verrai sûrement des copains. »
– « Comme tu veux. »

Marc entendit la porte d’entrée se refermer une première fois et puis un bruit de garde-boue tordu et de pédales qui cognent contre le mur. De nouveau la porte et puis plus rien. Il s’entendit respirer et se mit la tête dans les mains. Une odeur de vapeur d’eau et de linge humide planait parmi les dernières effluves de la friteuse, on entendait le cliquetis et les soupirs du fer à repasser. Il se leva et rejoignit Hélène dans l’arrière cuisine. Il vit que Hélène avait pleuré et il lui demanda si elle voulait un café, elle lui fit remarquer que le moulin était cassé. Elle voulait bien un thé avec les biscuits de la boite en fer. Ils s’assirent quand même et burent le thé en trempant les biscuits dedans. Hélène dévisageait Marc. Elle le revit quelques vingt ans plus tôt.

C’était « au Poney blanc » au sommet du mont de l’enclume, une montée un peu raide appréciée des cyclistes suivie d’une belle descente. C’était une sorte de guinguette mais sans rivière et une grande salle qui faisait l’affaire par temps de pluie. On s’y rendait à pieds à partir de seize ans ou un peu moins en trichant pour y passer les dimanches après-midi, avec une orangeade qu’il fallait tirer jusqu’au bout. On s’y observait timidement et on était content de danser une ou deux fois. Hélène avait remarqué le petit frisé, mais pas si petit que ça, qui gesticulait souvent des bras et même des jambes et ça riait toujours aux tables où il s’asseyait, ça oui ! Il faisait des gestes pour raconter et on le regardait de loin. Au printemps on l’entendait même à l’extérieur. C’est un de ces dimanches d’avril, Hélène était attablée avec trois copines près du marronnier et elles berçaient leur ennui au son des musiques de mode du moment et du piaillement des moineaux sautant sur les plateaux.
Elle l’avait vu de l’autre côté du jardin, faisant le clown comme à son habitude sous les regards de copains croulés de rire. L’un d’eux s’était tourné et avait, semble t-il montré du doigt Hélène ou une de ses copines, mais Hélène l’avait pris pour elle. Le frisé avait alors entamé une pantomime de traversée de l’océan en trois mats, montant les voiles, prenant le cap au sextant, se cognant aux bômes, tombant parfois à l’eau et s’agrippant à la coque et progressant malgré la tempête vers une terre inconnue qu’il aborderai le premier : la table des filles.
Posant les pieds sur l’île, l’aventurier des mers n’en avait vu qu’une, qu’il avait saluée à la manière des mousquetaires mais sans le chapeau et avait dit dans un accent étranger, oriental ou d’outre-Méditerranée:
– « Vous dansez chère madame ? » Hélène avait rit et assuré le spectacle pour ses amies ébahies :
– « Mais oui mon ami, je vous prie ! » Elle lui tendit la main pour qu’il la baise, et il le fit, elle l’accompagna sur la piste pinçant de deux doigts la jupette, coude écarté, avant bras et paume de la main vers le haut, le menton un peu tendu. Le garçon lui donnait l’autre bras et ils se regardèrent, ils se regardèrent si bien qu’ils se virent dans les yeux. Les copines et copains respectifs rentrèrent en fin de soirée sans Marc et sans Hélène.
C’est après la naissance de Isabelle que Marc avait passé le concours de sous-officier mais il avait perdu ses bouclettes comme adjoint volontaire. Il y eu Pierre, et puis Éric et puis Fabrice. Hélène abandonna pour de bon son travail au labo. Elle revit pourtant les bouclettes quelques années plus tard, même s’il en manquait un peu devant. Les vacances de Marc s’étaient prolongées de dix jours de récup’ et trois semaines au mobile-home avaient suffit à la résurgence de la chevelure rimbaldienne mise en plis par l’air marin : il y eu Marie.
Et puis les manifs, qui loi travail, qui retraite et puis gilets jaunes et les services de nuit et de week-ends et les jours non récupérés et les vacances écourtées et les cheveux qui rient restèrent au raz du crâne.

Marc ne disait rien, Hélène le regardait, elle dit :
– « Je vais voir Isabelle et son gosse cet après-midi, tu m’accompagnes Grand-Père ? »
– « J’ai le temps, ils m’ont dit de récupérer mes heures . »
– « Ah ! C’est bien ça ! Tu seras un peu avec les enfants. » C’est à ce moment que Marie entra dans la pièce les mains vides. Hélène lui demanda où était son bébé et elle répondit qu’il était malade et dormait, il lui faudrait une tisane de thym.
– « On va lui en faire ! » dit Marc et il la prit sur les genoux.
– « On va aller voir ta grande sœur et son petit garçon, d’accord ? »
– « Isabelle ? »
– « Oui, Isabelle la grande sœur. Son petit garçon il s’appelle Luc ».
En route vers la ZUP, au premier feu rouge, Hélène, le pied sur la pédale d’embrayage, se tourna vers Marc, il était occupé à se tirer un grain du coin de l’œil avec un coin de mouchoir en papier en se regardant dans la glace du pare-soleil.
– « Tu reprends le service quand ? »
– « J’sais pas. »
– « Quoi tu sais pas ? »
– « J’attends ma nouvelle affectation. »
– « T’es muté ? »
– « Ça va se faire. »
– « Et pourquoi ? »
– « Vulnérabilité psychologique, inapte au maintien de l’ordre. »
– « Qu’est-ce que ça veut dire ? T’as fait une faute ? »
– « Pas une , quelques unes … »
– « Et quoi alors ? Qu’est-ce que t’as fait d’mal ? »
– « La dernière c’est quand j’ai relevé une manifestante tombée devant moi à terre. »
– « Et c’est mal ça ? »
– « On ne doit pas s’arrêter dans la manœuvre. »

*

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Chapitre III.

Coco

Coco avait été surnommée Coco par ses anciennes copines de Lycée à cause de Chanel, et il est vrai que la maison de Coco plus proche de la côte, était pour ainsi dire sur la Manche, pas loin du tunnel et donc le surnom, même avec un seul N, convenait parfaitement. Fatima était une camarade de classe mais Coco avait arrêté sa scolarité à seize ans pour ainsi dire; même si elle avait été inscrite un temps à une école de couture dans une ville du Nord elle ne l’avait pour ainsi dire pas fréquentée, elle avait appris avec sa mère encore toute petite : ourlets, biais, boutonnières, fermetures et puis plus tard les patrons et la conception. L’école l’ennuyait, elle en savait trop, et puis elle aimait la maison de son enfance, elle aimait y vivre et elle pouvait y travailler avec les machines de Irène, elle les connaissait bien ces machines avec leurs défauts, elle les entretenait et réparait elle même. En les utilisant elle maintenait en quelle sorte sa proximité avec « maman reine » comme elle avait dit, avant, quand elle était petite et que sa maman était encore là. Elle n’était pas encore majeure à la mort de Irène et son grand-père maternel à qui appartenait la maison qu’il tenait lui même de son père avait exercé le tutorat pour quelques mois et puis Coco reprit à son nom la petite affaire de couture qu’elle baptisa « Cocoricomode ». C’est cette année là que Coco cessa de fréquenter l’école. À un peu plus de dix-huit ans Coco avait un passé. Un samedi de Novembre, deux ans auparavant, elle rentra pour le week-end après sa semaine à l’école de couture. Irène avait une cliente amie en ville qui hébergeait Coco dans la chambre de son fils : il menait sa vie maintenant dans une autre ville encore plus grande. Les posters du garçon étaient restés suspendus aux murs de la chambre et Coco s’amusait à feuilleter les revues abandonnées, quelques unes avec des femmes nues, mais aussi des sportifs, des footballeurs. Coco s’était liée d’amitié au Lycée avec Fatima, Fatimata Bint Abdelzaïd Alrayaru ben Allan Allrayath, elle aimait son calme et sa façon de l’écouter sans indiscrétion et de parler d’elle même, de sa mère, de son père, de ses frères, sans gêne mais sans exhibitionnisme. Fatima-ta avait pris l’habitude assez jeune de porter un grand madras en soie qu’elle prenait soin d’enlever en cours en le pliant soigneusement. Elle venait aux cours en baskets, pantalon et veste et n’en changeait pas beaucoup. Coco en parla avec sa mère et elles étudièrent ensemble des modèles arabes. Elles lui firent une blouse pour ses quinze ans, une de ces blouses qui tombent au dessus du pantalon presque jusqu’aux genoux. Le résultat plut à Fatima et à d’autres filles : Coco débuta sa carrière de couturière, on ne l’appela plus que Coco en laissant le Chanel au point d’en oublier son vrai nom, ils l’appelaient tous Coco, les professeurs témoins de la nouvelle mode vestimentaire dans leurs cours furent également contaminés et passaient du temps à rechercher son nom officiel quand ils devaient noter. Les commandes arrivèrent aussi de ce côté de l’estrade. Les deux filles se promenaient ensemble après les cours à la place et au centre commercial, elles se mirent à se noircir les cils et s’amusèrent du résultat : les garçons qu’elles croisaient les regardaient dans les yeux. Elles s’entraînaient à tenir le regard pour que ce soit eux qui baissent les yeux ou tournent la tête, elles en riaient parfois aux larmes et additionnaient les points dans un carnet comme d’autres les barbus , elles comptaient les garçons timides, ceux qui rougissent, par paquets de cinq traits dans le carnet, quatre traits droits et un en travers ; la compétition était serrée, un coude à coude et ça convenait à Coco. C’est Fatima qui emmena Coco au sport, elle voulait lui faire découvrir le judo. Les salles étaient intégrées dans un terrain de sport et on voyait souvent des jeunes gens courant sur le périmètre. Le judo ne fut pas son truc à Coco. Elle vit comment Fatima s’agrippait au kimono adverse, était immobilisée sur le sol, se dégageait, les jambes en l’air, avec des mouvements de ciseaux ; ce qui l’épatait c’était de voir les corps se tortiller tête à l’envers pour s’écraser sourdement sur le tapis comme des sacs de sable avec des bruits de presse de chantier et les filles se remettaient tout de suite debout après la chute, tout au plus renouaient elles la ceinture et se replaçaient les cheveux, Fatima, elle, les serrait dans un filet. Coco aimait bien regarder mais pas plus. Mais elle l’accompagna cependant plusieurs fois et un soir elle prit avec elle sa tenue de sport de l’école et se joignit aux filles qui couraient dehors. Il y avait aussi des garçons pour tout dire. Elle y prit goût et elle se mit à fréquenter l’autre stade, pas très loin mais de l’autre coté du canal, celui avec des couloirs de craie blanche tracés sur un sol rouge et l’entraîneur la persuada de s’inscrire au club : il avait besoin d’une relayeuse sur le quatre cents mètres. Au besoin on la mettait aussi sur le deux cent mètres. Et puis lors des championnats régionaux le relai du cent fut amputé au dernier moment de la finisseuse. On lui demanda de prendre sa place. L’équipe du quatre fois féminin avait pu se qualifier au petit trot : c’était la seule équipe complète car les autres clubs avait du faire appel à des sauteuses en longueur ou des coureuses de fond pour compléter. L’entraîneur joua fin et donna les instructions pour ménager à Coco le plus long parcours possible, elle prenait le premier relais et la deuxième ne devrait pas l’attendre. L’équipe accéda à la finale qu’elle remporta : son accélération finale sur les dix derniers mètres donnait à l’équipe l’avantage décisif aussi longtemps que les passages se passaient bien et le premier était impeccable grâce à la puissance des quelques mètres courus au-delà des cents. Le club lui en fut reconnaissant ; elle fit à cette occasion de nouvelles clientes de travaux de couture et même des garçons du foot lui passèrent commande de chemises, vareuses et même pantalons. Un samedi donc Coco pris congé de Fatima en milieu d’après-midi, descendit du train à Marquise et pris le bus de Montaban qui faisait un arrêt à la Malcense, elle faisait le reste à pieds. Elle trouva un mot de Irène sur la table, écrit au crayon de bois sur un papier de cahier d’école. Irène avait cette habitude, elle gommait parfois le mot précédent et périmé pour en écrire un nouveau. C’était leur messagerie à elles, le crayon et la gomme. Il n’y avait personne d’autres à la maison. Coco n’y avait jamais vu d’autre homme que son grand-père Paul qui avait récupéré sa fille Irène à l’âge de dix ans quand sa compagne dont il était séparé avait eu « une opportunité » comme elle disait et s’était déplacée aux USA. Paul était souvent en déplacement à cause des analyses d’eau qu’il menait sur plusieurs départements et Irène fut souvent seule le soir. Les restes du métier à tisser, qui dataient d’un aïeul de Paul, dans la partie atelier du rez de chaussez l’avaient intriguée et nourrissaient son imagination, elle se renseigna d’abord sur le textile, puis sur la confection. Il y avait aussi des outils à bois dans cette pièce et même des sabots, à moitié finis, le temps les avait patinés, presque des reliques. Elle eu quelques copains et fut mère à dix huit ans. Le copain s’évapora et Irène, après la tristesse et l’amertume en éprouva de l’aigreur et ne voulut d’homme à la maison que son papa à elle. Quand Coco eu quatre ans, mais on ne l’appelait pas Coco à l’époque, Paul déménagea en ville en leur laissant la maison. Ce samedi de novembre donc, Coco découvrit le message sur la table de la cuisine : Irène était en route chez une cliente de la côte, elle avait profité du déplacement en voiture d’une connaissance et serait de retour assez tard : « Ne m’attend pas pour manger ! ». Elle n’attendit pas et puis attendit quand même avec comme un serrement au ventre. Elle se résolut à se coucher, tard dans la nuit. Au petit jour elle entendit la voiture s’arrêter devant la maison et courut à l’entrée. Ce n’était pas Irène mais une petite voiture de police ; les deux agents, l’un un peu gros, l’autre un peu maigre, tous deux affables et calmes lui annoncèrent la mort de Irène : un camion de l’Est, comme ils disaient, égaré, qui avait voulu éviter à la fois le péage et l’embouteillage sur l’autoroute les avait percutés dans le virage du bois d’Abrizelle. Le procès serait long car l’entreprise n’était pas identifiable. Elle était restée dans la maison de Irène mais avait arrêté complètement l’école : sans loyer à payer elle pouvait vivre de la couture. Le Grand-père avait lui même laissé l’usufruit de sa maison à son unique fille, il en fit de même pour sa petite fille.

*

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