Prologue

Le chevalier du guet
ou
Les pérégrinations d’un Garçon en Fille.
illustration de: www.yukiryuuzetsu.de

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Prologue

Les champs et les villes émergeaient lentement de l’obscurité en s’étirant pour les uns et s’ébrouant pour les autres, l’édredon de brume qui ne laissait dépasser que la tête de quelques monts et les beffrois recouvraient le pays jusqu’aux pieds des falaises en débordant sur le sable et les galets, on entendait la mer sans la voir.
On tira les rideaux à l’est et le soleil apparut comme un phare anti-brouillard et puis se dévoila éclairant en rase-motte les terres meubles et déjà verdissantes, les pavés et trottoirs défoncés des rues, les fermes et les usines, les maisons de vacances et les immeubles d’appartements modestes, l’asphalte noir et brillant des routes, les fossés; les collines sombres des mines épuisées toussèrent un peu et enfilèrent des bas résille sur leurs jambes osseuses, les interstices étroits laissèrent passer des traits de lumière sur les veines bleues et des yeux gonflés affleurèrent dans les poches de sang stagnant dans le creux des varices. Les plages et les rochers restés dans l’ombre frissonnaient encore du bain de pieds matinal. L’ombre du Mont Castel en pleine terre s’étendit pour quelques minutes jusqu’à la bouée en pleine mer. On entendait encore quelques cornes de brumes mais les marins aux mains gercées tirant les treuils des chalutiers distinguaient les côtes blanches de l’Angleterre.Des poissons encore vivants glissaient sur des étals de pierre et tombaient dans des bassines, les mareyeurs criaient en reniflant.
À la ferme Saint Jean du village de mer, le paon Léon s’était fait la malle et se promenait sur les toits et dans les jardins potagers, Pédro, le pigeon voyageur égaré, avait trouvé refuge dans un abri côtier et roucoulait près de l’ amour de sa vie: il avait eu le coup de foudre. Foxy, chien errant cherchait dans les poubelles de la ville son déjeuner tandis que Josette, la chatte abandonnée encore jeune par ses propriétaires dans un jardin botanique, mettait au monde cinq petits dans un massif de rhododendrons en mordillant les cordons. Les grisards luttaient contre le vent, les mouettes plus audacieuses, remontaient rus et canaux jusqu’aux décharges des grandes villes pour disputer la pitance aux choucas. Les vaches des fermes usines secouaient de la tête leur indolence nocturne en cherchant à toucher leur voisine de droite ou de gauche qu’elles sentaient respirer derrière les cloisons de fer. Dans les fermes traditionnelles, dans les collines et sur la côte, leurs sœurs plus chanceuses et un peu frileuses sortaient des étables pour déjeuner dans la prairie avec leurs amies qui avaient passé la nuit dehors, sous un bosquet.
Madame Harduin appela ses deux poules pondeuses ménopausées en faisant : « petit, petit ! », les autres poules dans leurs bunkers de tôle verte sans fenêtres pondaient indifférentes à l’aurore comme au crépuscule. L’odeur du pain frais parcourait quelques rues de quartiers populaires ou de petites villes alors que les super-marchés préparaient leur ouverture matinale avec des baguettes campagnardes qui se courbaient comme du caoutchouc quand on les tenaient par un bout, déjà quelques embouteillages s’annonçaient sur les autoroutes, des jeunes femmes bondissaient hors de leur voiture un bébé dans les bras qu’elles jetaient dans les bras d’une autre debout sur un seuil de porte, les quais éventés des gares se peuplaient de dames pas minces mais pas grasses habillées de manteaux sans couleurs avec des mains caleuses et d’hommes bientôt vieux et fatigués, mais des jeunes filles et garçons surgissaient des couloirs souterrains, balançant des sacs sur le dos et les épaules et se hélant de loin, certains s’accroupissaient sur des cartables ouverts, d’autres s’isolaient dans la foule un casque sur les oreilles, on entendait des rires.
Le train à grande vitesse se précipitait vers la capitale en transperçant des villages aux clochers sans cloches.
Les fenêtres des écoles et collèges s’allumaient, des colonnes de femmes quittaient les bureaux leurs instruments de ménage à la main, on entendait des bruits de poubelles qu’on cogne. Les parking des usines et des administrations se remplissaient, les infirmières de nuit écrivaient dans le cahier en saluant l’équipe de jour avec un soupir, des rideaux de fer s’ouvraient devant les devantures.
Pierre saisit son sac de sport et l’enfila sur le dos, il y avait coincé ses cahiers de math et sa calculatrice pour éviter d’en porter deux. Il claqua la porte de rue derrière lui et entama un petit trot, ses pieds ne semblaient pas toucher le sol. Il ne rentrerait pas le midi à cause des TP de chimie et irait ensuite directement au judo.

Chapitre 0: TATAMI

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