Épilogue

Illustration: yukiryuuzetsu

Épilogue.

Les souris ont déserté la pièce secrète fermée à clé, celles qui ne l’on pas fait ont été mangées. Les familles se sont agrandies depuis quelques jours, ce n’est plus un grenier, c’est une auberge, un foyer, une classe d’école maternelle : ça crie de tous côtés. Germaine n’est pas sortie depuis deux jours, et les petits ont faim. Elle commence à se sentir un peu faible mais elle doit les allaiter tous les cinq. Ça faisait déjà quelques jours que les déplacements étaient devenus difficiles et une nuit elle n’est plus sortie du tout. Renée là-haut semblait aussi être interdite de sortie depuis un certain temps déjà et la lune était entre-temps passée d’un quartier à l’autre et puis un autre, mais elle n’était pas seule, elle la chouette : Ernest prenait son envol chaque nuit et lui apportait des proies bien juteuses, musaraignes étourdies, mulots rêveurs à la lune, crapauds égarés, tous emportés par surprise comme par un courant d’air sur la joue, passés à la trappe, tombés dans un espace sans fond. Renée était en forme quand le premier œuf craqua sous elle, puis un autre et encore ! Treize à la douzaine comme on dit, famille nombreuse, et l’infatigable Ernest toujours en route, à faire la navette :
– « Ah, rester un peu au nid ! Moi aussi ça me plairait ! Moi aussi je les aime ces petits gueulards, ah oui, être un peu chouette un jour ou deux, hibou au foyer : »
– « Hé beh ! Vas y si ça te chante, ça tombe bien, j’ai les pattes complètement endormies et les ailes me démangent.»
Ce soir là Renée a pris son envol nocturne et Ernest est resté à la maison pour s’occuper des petits, se saisissant à chaque retour de Renée des provisions apportées et les nourrissant non sans en prendre sa part. Germaine les regarde avec envie pendant que ses chatons lui sucent les dernières gouttes de lait, elle ne pourra pas tenir longtemps comme ça, il faudra partir et chasser elle aussi, et ses petits ? Qui les protégera pendant ce temps ? Et si Ernest ou Renée était pris d’une envie subite de chats nouveaux nés ? C’est tendre des petits chats de lait. Et Germaine des oisillons, quand elle en a l’occasion, elle en mange elle aussi, tout chauds, à peine sortis du nid et c’est bon ! Ça vaut le gigot d’agneau ou le cochon de lait. Alors pourquoi ils se gêneraient eux ? Renée elle a de la chance d’avoir un Ernest de cet acabit. Une chatte pour un matou ce n’est qu’une chatte, ça te prend par derrière sans même te voir et puis c’est tout ! Ah ils se sont disputés les deux pour se la payer cette nuit de pleine lune où elle s’est fait engrosser. Du reste elle ne sait pas qui est le père, le premier s’étant fait chasser par l’autre et puis il y a eu le troisième le lendemain, le plus jeune, avec celui là elle l’avait fait pour le plaisir, il lui plaisait celui là, ils l’ont fait en cachette, dans l’ombre pour ne pas être vus par les tueurs, les tireurs de couteaux, les rixeurs de gouttières. Mais lui aussi a disparu. Une fois l’apprentissage terminé il est parti, en roulant les mécaniques, il était un devenu Chat, un vrai, un Matt ! Il l’avait fait, il est parti en chasse lui aussi, à la chasse aux chattes, pour en essayer d’autres, plus on en a, plus on est Matou et plus tu es quelqu’un parmi les matous. Les matous, ils ne sont pas fidèles, tu peux pas compter dessus. Le jeune puceau l’a plaquée aussi et c’est elle qui lui avait appris pourtant. Les matous auraient à apprendre des oiseaux dont ils se nourrissent, eux ils couvent à tour de rôle et puis quand ils sortent de l’œuf ils les nourrissent ensemble et j’te dis, aller chercher des vers et des limaces dans les potagers, c’est du boulot ! Les jardiniers pourraient leur dire merci au lieu de dresser des épouvantails ! Ils sauvent leurs salades ! Bon, nous on s’occupe des souris et sans nous, leurs navets, ils les feraient pousser pour des prunes. Ensuite de quoi faut les élever, leur apprendre à voler ! Il y en a qui, à peine sortis du nid, quelques battements d’ailes et hop ! C’est l’un de chez nous qui le bouffe. Tout ce travail pour rien ! Germaine lève la tête de nouveau et voit Renée atterrir dans un claquement d’ailes qui gonfle les toiles d’araignées comme les voiles d’un bateau fantôme, elle dépose un panier plein aux pieds de Ernest et s’éclipse aussitôt. Germaine, la bonne mère miaule avec envie et Ernest l’entend et la regarde de ses grands yeux de pleine lune. Il est bon père de famille. Il donne un coup de bec dans la boule de poils qu’il tient entre les pattes et quelques débris tombent devant Germaine qui s’en saisit aussitôt et les sucent comme des biscuits d’apéritif. Renée repasse de nouveau avec un nouveau sac de provisions et repart. Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un hibou qui voit sous lui une chatte affamée et ses petits piaillant comme des moineaux sous le ventre ? On ne sait pas. Difficile de croire qu’un hibou puisse lâcher une proie sans intention précise. Germaine relève la tête après la dégustation et reçoit le plat de consistance tout saignant en plein sur le museau, solidarité de colocataires.

Catherine ouvre les yeux dans la chambre du Midi qui regarde au Levant et au Couchant, là où Pierre avait dormi seul, ils ont couché ensemble dans le vieux lit de Catherine assez large pour deux enfants, la fenêtre côté Aurore est ouverte, des formes filantes projettent leurs ombres sur le papier fleuri dans la lumière de bientôt Mai. Elle a le bonheur au ventre et soudain une frayeur, un vide ; elle se tourne, son bras fait un moulinet dans l’air frais et s’étale sur la plage blanche et déserte du drap ; elle se redresse d’un coup, s’assoit dans le lit et fait « Pierre, Pierre ! » Des larmes lui montent aux yeux. Un cri dans l’escalier, la queue du chat ? Un second miaulement, la porte s’ouvre. Pierre en chemise de nuit tient un plateau fumant de café et de tartines grillées. Un courant d’air venu de la fenêtre entrouverte traverse la pièce et lui passe entre les jambes vers l’escalier, la chemise de nuit suit le mouvement et se colle aux cuisses ; sous le plateau, en bas du ventre et sous la toile apparaît la forme d’un petit pain à mettre au four. – « Et Marie, elle est où? »
– « À côté sur la poutre. »
–  » Hein? »
– « Elle s’entraîne au dinosaure! Elle dit qu’elle s’appelle Rex! »
Catherine s’esclaffe, elle respire la joie et Pierre se met à gourglouter de rire, les tasses et la cafetière s’entrechoquent.
« Qu’est-ce qui s’passe ici si tôt, compagnons de la marjolaine ? »

*

Ainsi se termine les aventures de Catherine, dit Coco, Fatima, Jacques, dit Le Roux et Pierre en Chevalier Du Guet.
J’espère trouver un éditeur; si ça ne se fait pas je le distribuerai au format ePub.

Chapitre 27 Le Chevalier Du Guet

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Chapitre XXVII.

Le chevalier du guet

*

– «On joue à la fille et au garçon?».  Catherine s’est levée tôt, les nuits rapetissent comme champignons dans la poêle, elle ne fait plus de feu le matin dans la cuisinière ; elle verse l’eau de la bouilloire électrique sur le filtre à café. Pierre est descendu sans bruit en évitant la marche qui crie, il s’est approché de Catherine doucement par derrière et lui a fait un tout petit baiser dans le cou. Catherine a eu un petit cri de fille. Elle se retourne et Pierre a une secousse et une grimace, de l’eau bouillante a giclé du bec de cygne sur son pied nu, Catherine pose la bouilloire sur la table, s’agenouille et embrasse le pied, se relève, baise sous la chemise le pansement sur la blessure dans le creux, entre le ventre et la cuisse, Pierre tressaille : – « Arrête ! » – « T’aime pas ? » – « Si, mais ça me fait mal en même temps. » Elle se redresse complètement la toile sur la tête et dit : « Je suis un fantôôômm ! ». Elle se découvre le visage et recouvre Pierre en lissant avec le plat des mains le drap blanc sur la poitrine et le ventre. Pierre est encore pâle mais il sourit et elle se sent fille: il est beau, elle l’aime, elle entoure sa taille de ses bras, pose la joue sur sa poitrine et redit :
– «On joue à la fille et au garçon?». Pierre lui caresse les cheveux : – « Qui fait la fille ? Toi ou moi ? ». Ils rient.
– «Si tu préfères on peu jouer à Ulysse.»
– «Oui mais sans les furies sur le chemin de la falaise!» Il réfléchit « mais on n’a pas la mer ici.»
– «Elle arrive!»
– «Qui ça?»
– «Beh, la mer! Elle revient toujours!»
– «Alors on attend qu’elle remonte jusqu’ici?»
– «En l’attendant on ira se promener, au parc, et on jouera aux amoureux. Tu veux bien faire la fille ? »
– « Euh ! J’voudrais faire le garçon de temps en temps si tu veux bien. »
Après la douche Pierre a voulu enfiler le pantalon et il n’a pas su le tirer sur la taille à cause de la blessure, Catherine lui a dit :
– « Tu vois ! Alors ce sera une jupette !Tu feras la fille, tu le fais bien.»
Pierre s’est plaint : – « C’est toujours toi qui fait le garçon ! »
– « Même pas vrai ! T’as oublié que c’est moi qui faisait Fifi brin d’acier ? »
– « Ouè, une garçon manquée ! Ça compte pas ! »
– « Et l’ondine, tu l’as oubliée ?  C’est ton tour ! De toutes façons t’as pas le choix ».
Catherine a apporté la robe mi-courte de sa fabrication, mais Pierre n’a pas non plus pu passer le juste au corps et Catherine lui a enfilé un léger jupon à la place, qui du reste améliore la chute de l’étoffe sur la cambrure des reins. Le haut d’un bikini aurait fait l’affaire pour la poitrine, mais ça ne lui plaisait pas à Pierre et encore moins un vrai soutien-gorge. Ils y renoncèrent et constatèrent devant la grande glace du salon que la silhouette générale n’en était pas affectée, en respirant en haut et en rentrant un peu le ventre c’était même parfait. Pierre s’était lui même ébouriffé la tête après le shampoing et la frisure naturelle s’était épanouie en séchant. Catherine avait soigné particulièrement les cils et lui avait ajusté le masque en tissu fleuri de sa fabrication, mais pas plus :
– « T’es mignonne  » dit elle en se serrant la ceinture, sa ceinture à elle. Elle rabaisse la visière de la casquette, ajuste son masque en tissu pourpre uni et se campe jambes écartées et mains sur les hanches devant Pierre. -« T’es pas mal non plus ! » dit Pierre et ils sortent la main dans la main en sautillant comme deux gosses à la récré :
– « On fait la course ? jusqu’à l’arrêt du bus ! Partez !»
– « C’est pas du jeu, avec ma blessure .»
– « Je te laisse 20 mètres d’avance ! »
– « D’acc ! » Pierre tire le masque et s’élance en ménageant cependant la jambe gauche, sa course en est quelque peu boiteuse, Catherine l’a rattrapé, elle est là, il sent son souffle mais elle ralentit et reste derrière. Pierre arrive le premier, le car vient d’arriver, il est en avance et doit attendre cinq minutes, mais Pierre n’a pu arrêter son élan et il s’est accroché des deux mains à la rampe de montée à l’extérieure de la porte de devant à droite du chauffeur et Catherine du coup s’affale sur Pierre en riant ; le bus même en est un peu secoué et le chauffeur de derrière sa vitre en plexiglas fait : « Holà ! » et puis il voit Catherine et dit : 
– « Tiens, la rescapée de l’attaque nocturne, je t’ai reconnue même avec la casquette, et la fille, c’est pas une fille, c’est ton copain ! J’ai tout compris en lisant le journal. Qu’est-ce qu’elle dirait Irène de ça ? », « Hep Là ! Haut les masques avant de monter ! »
– « Ben quoi ? On fait rien d’mal ! » Ils montent dans le bus, Catherine passe sa carte sur le lecteur, une fois, puis deux.
– « C’est pas réglementaire, tu l’as déjà fait l’autre fois ! Normalement c’est tarif plein pour ton copain. »
– « Même pour les blessés ?»
– « Vas y, passe judopette ! C’est bien parce que t’as sauvé Catherine »
– « Bonjour Clémence ! Alors cette hanche ? » Une dame âgée habillée de gris des pieds au cou et coiffée d’un grand foulard en tissu voilette grise entreprend à son tour l’escalade du car cramponnée des deux mains à la rampe verticale, elle demande au chauffeur :
– « C’est qui ces deux demoiselles ? »
– « Tu n’as pas reconnu Catherine ? Celle avec la casquette !»
– « La petite de Irène? Elle s’habille en garçon maintenant? »
Elle se tourne et regarde dans l’allée, Catherine a baissé le masque, passé les bras autour du cou de Pierre et lui suce le lobe d’une oreille, l’autre ferme les yeux en souriant.
– « Hé beh ! On aura tout vu ! Des filles qui s’embrassent ! Et sans se cacher en plus ! »
Le car traverse la campagne du printemps nouveau né, tout frais, comme étonné d’être là, tendant timidement des boutons verts sur les branches et pleurant quelques larmes jaunes dans les fossés des routes. Ils descendent à l’arrêt du parc, passent la fontaine et se dirigent vers le porche en fer forgé. Deux jeunes joggeurs y pénètrent avant eux en culottes et maillots de sport. Ils ont une belle allure, régulière et comme synchronisée. Catherine les regarde spontanément en jaugeant les foulées. Ils s’éloignent tandis que Pierre et Catherine franchissent l’arche, ils se regardent et baissent leur masque :
– « C’est dommage qu’on ne puisse pas plutôt mettre des loups comme pour les bals masqués ! »
Ça sent le mois de Mai déjà en Avril, on ne voit pas de muguet mais ça sent. Ça piaille dru dans les branches et les pelouses sont animées de petites boules de plumes qui font des bonds raccourcis en se croisant sans se cogner et disparaissant subitement comme les lutins des bois. Les arbres cachent leurs verrues d’hiver sous des habits vert clair encore transparents. Le petit gravier rouge crisse sous les pieds. Les deux coureurs apparaissent au bout de l’allée. Ils ne courent plus mais marchent décontractés en balançant les bras. Pierre et Catherine ont remonté les masques avant de les croiser. Catherine regarde en connaisseuse les jambes d’athlètes et Pierre en suivant son regard tombe sur les mollets, genoux et cuisses du plus jeune, il porte les yeux au visage encore enfantin du garçon qui détourne les yeux en rougissant. Mais les deux s’éloignent. Le plus âgé regarde l’autre et dit :
– « T’as fait une touche on dirait .»
– « Hein ? »
– « T’as pas vu comment elle te regardait la fille ? »
– « C’est pas mon genre » répond l’autre pour jouer l’indifférent « Et puis j’aime pas les nageuses ! Et puis elle a un mec.»
– « Qu’est ce qui te fait dire ça que c’est une nageuse ? D’ailleurs elle a un beau cul.»
– « Hé ! T’as pas vu la carrure ? »
Ils se retournent tous les deux pour voir de loin la fille au beau cul :
elle tient d’un bras le garçon à la renverse en position de déséquilibre et on dirait qu’elle lui roule un patin à la mode parisienne du mois d’août 1944, genre « Libération de Paris ». Le plus grand émet un sifflement :
– « Hé beh ! Serre bien les genoux si t’as à faire à elle ! » « Bon, allez, on court ! »
Ils repartent au trot vers la sortie. Le soir arrive mais il fait encore jour. Avant ils fermaient les grilles le soir, mais plus maintenant. De toutes façons il serait très facile de passer par dessus. Ils ont encore marché dans le jardin désert et sont arrivés au saule rieur, il n’a pas pu se retenir le saule en les voyant arriver, il les a reconnus tous les deux, l’une en garçon et un autre en fille, il en a les larmes aux yeux et se tient les côtes pour ne pas crouler de rire. Mais le couple dévale la pente vers le plan aux cygnes lesquels en se précipitant à l’eau projettent dans le ciel encore clair des gerbes qui retombent en gouttelettes sur l’arbre. Catherine et Pierre ont franchi le rideau vert qui, en s’épaississant, est devenu impénétrable aux regards. Ils sont comme dans une tente d’indien éclairée par le sommet. Pierre a saisi Catherine de nouveau et l’embrasse dans le cou, sur les joues, sur la bouche. Il l’appuie contre l’arbre et lui dit :
– « Attend un peu ! Je vais t’apprendre à faire la fille! Tu vas voir ce que tu m’as fait. Moi aussi je sais le faire ! »
Il lui ouvre les deux boutons à la taille, lui baisse la braguette et aussi son pantalon à la fille et, à genoux, lui fait un baiser sur le mollet, puis le genoux, puis la cuisse, puis dans l’aine et pour finir lui tire le slip et lui passe la langue.
– « Moi je ne t’ai pas passé la langue sur ton zizi ! »
– « Et ben ! Moi non plus ! » Catherine a crié un peu en lui croisant les doigts dans ses cheveux bouclés et lui a mis les mains sous la jupe quand il s’est relevé, elle s’est laissée renverser sur l’herbe en lui tenant les fesses et l’a entraîné sur elle tandis qu’elle écartait bien les jambes pour qu’il ne se fasse pas mal à cause de sa blessure. Un écureuil égaré dans le saule les apercevant s’est demandé : « Qu’est-ce qui s’passe ici si tard ?» La graine que l’animal tenait s’est échappée, a dégringolé les branches, a atterri sur le dos de Pierre et s’est logée au creux des reins, elle y restera toute la nuit malgré le roulis, même que Catherine l’ayant découverte au hasard de ses caresses s’amusera à la faire rouler du bout des doigts. Pierre et Catherine se sont vus dans les yeux et Pierre a dit :
– « Je l’ai jamais fait ! »
– « moi non plus ! Tu m’aimes ? »
– « Oui, je t’aime ! »
– « Dans ce cas vous pouvez passer ! »

*

Lundi prochain

Chapitre 26 Demain est un autre jour

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Chapitre XXVI.

Demain est un autre jour.

*

Arrivées au centre sanitaire de Montaban les deux ambulances s’immobilisèrent dans la petite cour avec un préau, reste du temps où ces bâtiments étaient une école. Pierre fut transporté à la salle de transfusion sanguine, c’est à dire l’ancienne infirmerie de l’école qui avait servi quelques jours auparavant pour le don du sang. On conduisait Fatima aux examens, elle serrait l’essuie qu’elle s’était mis sur la tête dans la cuisine entre les mains et sur le ventre, elle marchait les yeux au sol comme une coupable, la policière l’accompagnait un bras sur ses épaules.
Un infirmier accueillit Pierre sur sa couche roulante dans la salle, il se tourna vers sa collègue :
– « Tu poses le cathéter et je prends son groupe pendant ce temps là ! »
Il ouvrit une armoire et sortit une sorte de carte d’une boite en carton. L’infirmière se plaça à gauche de Pierre avec une aiguille et l’autre à droite piqua la pulpe de l’index, recueillit une goutte de sang, la déposa sur la carte et jeta la spatule de plastique dans une poubelle, il pris une autre goutte avec une autre spatule et la déposa sur la carte qu’il fit chavirer légèrement de droite et gauche comme un radeau sur l’eau, il demanda à sa collègue :
– « Tu m’as bien dit qu’il est moins ? »
– « Oui, négatif ! »
– « Alors il est B- ! »
– « Hein ? »
– « B- ! »
– « On n’en n’a pas ! »
– « Mais on a du O- ! »
– « Non, le dernier est parti hier pour un accident de la route ! »
– « Mais ! On avait au moins dix culots il y a deux semaines ! »
– « Ils en ont pris sept depuis pour Marquise, pour mieux gérer les stocks ! C’est ce qu’ils ont dit. »
– « Hé ben ils ne manquent pas de culots ceux là ! T’as posé un cathéter pour rien ! Qu’est-ce qu’on fait ? Une solution salée comme en Quatorze ? »
Une autre dame en blouse se profila à ce moment dans l’entrée :
– « Tu peux me donner un kit ADN, c’est pour la fille agressée, elle a des traces de sperme sur elle ! »
L’infirmier fit le tour et se rendit à la même armoire d’où il avait extrait le test de groupe sanguin et lui tendit une grosse boite carrée.
– « Qu’est-ce que c’est ton groupe Jacqueline, c’est pas B- je suppose ? »
– « Moi non mais la fille à côté oui ! »
– « Quoi ? »
– « Je viens de faire le test, elle est B- et elle demande des nouvelles de son frère! »
– « Quel frère ? »
– « Ben celui là ! »
– « Ah bon ? Elle s’appelle Charbonnier ? »
– « Non ! Fatima bint al… et je sais pas, en tous cas elle est B- »
– « Demande lui si elle donne son sang à son frère ! Ça urge ! »

Du côté de chez Catherine l’homme au pantalon jaune avait été emporté par le fourgon médical tandis que le médecin légiste examinait les trois nuques cassées. Un policier prenait les dépositions des trois personnes restées présentes.
– « Votre ami Pierre devra passer devant un juge madame. »
– « Quoi ? »
– « Vous vous appelez Jeannette ? »
– « Non Catherine, mais j’ai une copine qui s’appelle comme ça. »
– « Alors ne pleurez pas, il ne sera pas pendu ! Il y a beaucoup d’éléments concordants pour fonder la légitime défense mais, vous comprenez : il y a trois morts ! Votre copain si j’ai bien compris est pour ainsi dire ceinture noire de judo ou presque, le judo n’est pas une arme mais on pourrait juger qu’il a abusé de la maîtrise d’une technique de combat. » Un policier debout à la porte intervint:
– « oui, mais orienté sur la défense si vous permettez collègue, je le pratique depuis tout gosse! »
Le chef d’unité avait serré la main de Marc quand il avait vu sa carte de la Gendarmerie Nationale et son grade.
– « Alors vous êtes le père du blessé ? Un fameux gaillard, il en a couché trois à mains nues !»
Le gars avait dit ça avec admiration : « Il en a couché trois ! » Mais Marc avait sursauté, « mon fils a tué ! » Lui, Marc avait blessé une fois, un type dangereux, ouèp ! Il avait dégainé quand il avait compris qu’il voulait couvrir sa fuite avec un gosse, il n’en avait pas dormi pendant deux semaines, il se levait la nuit en priant le bon dieu que le gars à l’hosto ne clamse pas. Est ce qu’il en rêvera Pierre, sûrement, après coup, dans quelques années mais pour toujours, avoir tué, ça ne s’oublie pas, tout au plus se trouve-t-on des raisons et Pierre en avait ; il avait pour lui qu’il avait sauvé sa copine, ça aide ça, on est un peu chevalier, quand on tue pour la femme aimée. Marc cependant s’était un peu redressé, oui, il se sentait fier de son garçon, il était fier d’être son père. Pas parce qu’il avait tué mais pour son courage. Il serra un peu les dents pour ne pas montrer que les larmes lui montaient aux yeux : Un CRS, ça pleure pas. Un policier se présenta devant le policier Dejouvenel avec le téléphone de service :
– « La préfecture chef ! » Le Brigadier chef Bertrand Dejouvenel prit l’appareil, se présenta, écouta et devint pâle, il raccrocha et s’adressa à son subalterne :
– « Tu n’as pas rappelé pour corriger le rapport verbal ? »
– « Corrigé quoi chef ? »
– « Le ministre a tuyauté sur les réseaux sociaux concernant une attaque islamiste ! »
– « Oh putain ! » Catherine tourna la tête et puis passa Marie à Jacques :
– « Tu peux lui sécher les cheveux et lui faire une soupe ? Il y a des sachets à la cuisine ! »
– « Je m’occupe de la soupe dit Rachid et toi des cheveux, tu pourrais en mettre dedans ! De la soupe dans les cheveux je veux dire, pas le contraire. »
Les trois quittèrent le salon. Catherine retourna à la douche avec une robe pour Gérard qui se lavait la figure, ses vêtements déjà normalement peu ragoûtants collaient comme des limaces, le seul pantalon de la maison, c’est Pierre qui l’avait pris.
– « Alors ? Ils étaient quatre ou cinq ? » Un policier en costume civile fripé reposait la question pour la troisième fois à François Ferdinand Fladhault.
– « Je sais plus ! J’ai bien cru voir un cinquième quand j’ai mis les phares mais peut être qu’ils n’étaient que trois à l’intérieur ! »
De nouveau le policier au téléphone s’approcha du brigadier chef :
– « Chef, c’est votre chef au téléphone ! » Le brigadier chef Bertrand Dejouvenel semblait avoir attrapé la tremblotte, ses lèvres avait des petits spasmes rapides, il porta l’appareil à son oreille et eut la présence d’esprit de couper le son d’ambiance. Sur la ligne quelqu’un le félicitait de son zèle imbécile, on lui fit un shampoing à sec, on lui racla le cuir chevelu, un traitement anti-pelliculaire vigoureux. Ça courait sur internet, non ça galopait, l’article du journal avait été copié par d’autres avant de disparaître des sites, mais il avait été copié et recopié, le tuyau du ministre aussi, pas les suivants, les rétropédalages, non, le premier, celui sur « l’attaque islamiste et la responsabilité de ceux qui excusent le crime… ». Il y avait du remaniement ministériel dans l’air. Jacques était en cuisine avec Marie et lui servait la soupe, il avait posé sur la table son téléphone qui, semblait t-il avait attrapé la danse de saint Guy, il finit par y jeter un œil : encore une vidéo avec des milliers de vues en cinq minutes, il dut patienter un peu et puis il vit : une sorte de clair-obscure et une ombre menaçante, ça ressemblait à un vieux film policier, une lame brillait à la lune, le visage apparaissait parfois dans un faible rayon de lune, et puis une autre ombre, de dos celle là, les deux semblaient danser une gigue et Jacques reconnut Pierre, à cause de ses cheveux d’abord, et puis son visage calme et attentif s’éclairait après une inversion de placement des protagonistes ; on voyait nettement l’attaque fulgurante, la parade de Pierre et sa conclusion par le Morote Gari, on entendait la tête claquer sur le plancher ; Jacques parcourut rapidement les commentaires, les premiers venant du club, d’autres du Lycée et puis une masse d’inconnus : « La judopette en a elle, des c… ! » « Respect » « Il mériterait une médaille » »Il est blessé ? On dirait qu’il saigne ! » Catherine revint de la douche avec Gérard rafistolé d’une robe : policiers, gendarmes et les autres le regardèrent ahuris.
– « Je vais vous raccompagner chez vous monsieur . » Marc avait déjà tiré les clés de la voiture, Gérard passa devant François Ferdinand et lui fit un sourire, François Ferdinand se troubla, rougit et baissa les yeux. Mais Jacques pénétrant au salon tendit son appareil à Catherine qui se mit la main devant la bouche en voyant les images, Jeannette avait fait un montage rapide et en quelque sorte lancé une contre attaque de communication. Son téléphone sonna, c’était le centre de Montaban :
– « Votre époux est en route pour Marquise, il est hors de danger, sa sœur lui a donné du sang . »
– « Sa sœur ? »
– « Oui, madame Fatimata bint al…euh » Catherine hurla la nouvelle : « Pierre est sauf ! On peut le voir demain à l’hôpital de Marquise, Fatima y est aussi.» Sur le seuil de la porte Marc dit :
– « Je raccompagne ce monsieur et je reviens. Je peux dormir ici ? » Catherine n’eut pas de gros problèmes d’intendance pour loger les trois messieurs, Jacques, Rachid et Marc, invités impromptus de la situation et de l’heure tardive. Marc revenu de la ferme de la Malcense, elle les conduisit au dortoir déjà connu de Rachid et ouvrit la grande armoire avec les couvertures, plusieurs modèles du défilé y pendaient encore, la poutre du défilé de mode était restée en place. Elle avait retrouvé un vieux pyjama du grand-père qui conviendrait à peu près à Jacques mais elle n’avait déniché que d’anciennes chemises de nuit de sa mère pour les deux autres. On pris un matelas d’un lit pour installer Marie dans la chambre de Catherine. Elle fit encore une soupe pour l’équipe avec les poireaux rescapés, c’était un peu faible pour les estomacs des trois hommes et elle y cassa des spaghettis.
Le jour était encore trouble quand Catherine se réveilla dans sa chambre! Quelle heure pouvait il être ? Très tôt sûrement car le soleil se levait déjà de bonne heure en cette saison. On entendait des coups sourds sur le plancher, comme ceux d’un déménagement dans un immeuble ancien, elle s’assit dans le lit et constata que la couche de Marie était vide, on entendait des voix aussi, des cris qui ressemblaient à des rires ; la porte s’ouvrit et Marie pointa son nez de souris dans l’entrebâillement :
– « Maman Coco ! Il y a une grosse bête ! »
– « Hein ! »
– « On dirait une girafe blanche avec plusieurs bouches ! »
Catherine jeta les draps sur le côté et se leva, les bruits continuaient, ça venait du dortoir, elle ouvrit la porte et regarda, Marie se serrait sur une de ses jambes. Son cœur bondit dans sa poitrine et sa face se tordit dans un rictus d’épouvante :
La bête devait avoir entre douze et treize pieds de haut et deux coudées de largeur, elle se déhanchait sur la poutre et se contorsionnait comme un être torturé et en proie à d’atroces souffrances. Elle possédait trois têtes qui se tordaient en tous sens et aboyaient comme le chien Cerbère, l’une au centre à six pieds en partant de la poutre, et la seconde à dix pieds. La tête surplombant la créature semblait brûler et lançait de ses yeux des éclairs verts qui embrasaient la charpente, celle sous-jacente sortait du poitrail de la bête, elle avait la bouche ouverte comme une murène affamée et lançait des cris de sirènes de bateau dans la brume entrecoupés de bruits de prouts sifflants, la troisième tête sortait du ventre de la bête et se gonflait dans des efforts violents, passait du rouge au violet et hurlait. La bête progressait en titubant sur la poutre et s’approchait menaçante quand la tête du sommet heurta l’abat jour du premier plafonnier suspendu qui entama une révolution planétaire autour de la tête solaire, la partie du corps qui en était la base se plia en avant et des mains surgirent de ses entrailles et glissèrent sur les yeux du milieu, le volume de la sirène augmenta de volume tandis que des membres se déployaient de chaque côté comme des tentacules, la partie basse s’affaissa en pliant sur les genoux et se retrouva à califourchon sur la poutre, le reste se courba sur la poutre, des doigts s’y agrippèrent et la tête en flamme se posa comme la foudre à son extrémité et roula à terre. La bête exhiba ses trois croupions au plafond et puis se disloqua dans un hurlement de dindons pour se transfigurer en trois corps distinctes se roulant sur le sol dans des positions fœtales ; les trois êtres engendrés se redressèrent un à un à genoux et retombant en avant comme pour une prière coranique et tapant du plat des mains les planches et, se relevant, se frappant le ventre et la poitrine, comme pour un acte de contrition évangélique en éructant de formidables : « Ha !Ha!Ha ! »
– « Vous êtes tombés sur la tête ou quoi ? »
– « On savait plus dormir, alors on s’est dit que, en attendant d’aller chercher Pierre … »
Marc dans sa chemise de nuit mitée faisait d’amples gestes bibendomiques pour s’excuser d’avoir fait du bruit, il fut interrompu par Jacques dans son pyjama rappé à larges rayures bleues qui ajouta :
– « et d’aller chercher Fatima ! »
Rachid ajouta que avec ce confinement c’était pas tous les jours qu’on avait l’occasion de s’entraîner un peu.
– « Bon ! » dit Catherine, « je vais voir si j’ai assez de café ! Je n’ai pas de pain mais j’ai deux rouleaux de pâte brisée au frigo, ce sera mieux que rien. Ne vous disputez pas pour la douche hein ! Et laissez de l’eau chaude pour les suivants ! »
– « Oui maman ! » répondirent ils en chœur. Catherine tira un coin de la bouche vers le bas, elles font souvent ça les filles, vous avez remarqué ? Encore que certaines préfèrent tirer le même coin de la bouche vers le haut ou des fois les deux coins de la bouche plissés vers le bas et elles se mettent les mains sur les hanches en écartant bien les coudes et les pieds sur le sol et elles semblent dire : « Attends un peu mon gaillard ! Approche toi et tu l’auras ! »
– « J’aurai quoi ? »
– « Ça ! » et ça claque ! Catherine se tourna vers Marie en riant :
– « Viens Marie, on va laisser les gamins s’habiller ! »

À l’hôpital de Marquise Pierre est chouchouté comme un prématuré sorti de la couveuse, la porte de la chambre est ouverte et les soignantes qui traversent le corridor d’un pas pressé ou poussant de petits charriots lui adressent de larges sourires tandis que leurs collègues dans leurs sacs poubelles bleus d’azur, le saluent de la main comme un copain. Fatima est assise à côté du lit, elle attend elle aussi Catherine et les trois autres pour rentrer chez elle. Des journaux couvrent le lit de Pierre, on voit sa photo, celle de Fatima, des gros titres: « Le foulard accusait la victime ! », « Pataquès du ministre », « Le sang de Fatima sauve le chevalier », il y a un article sur le club de judo et l’entraîneur Rachid ; Marc arrive avec Marie à la main, elle court jusqu’au lit et sautille en tapotant sur les couvertures, le personnel a fermé les yeux sur le nombre de visiteurs, on a fait un test rapide, ils portent les masques. Catherine et les deux autres entrent à leur tour dans la chambre.
– « T’as vu la vidéo de Jeannette, la deuxième, je veux dire »
– « Ouè Jacques, je l’ai vue ! C’est la suite de la première ! Elle pourra en faire une série et la vendre à une plateforme de vidéos.»
Ils éclatent tous de rire. Catherine embrasse Fatima, elle lui demande :
– « Alors il paraît que Pierre est ton frère ? »
– « Oui, c’est mon frère ! On est du même sang comme Moogly et les loups. Mais, tu sais pas, Latifa était la sœur de mon grand-Père Allan ?»
Pierre tourne la tête :
– « Ma grand-mère a le même prénom. »
– « Forcément puisque c’est de elle dont je parle : Latifa bint Ahmadou Allrayar et mon grand-père c’est Allan ben Ahmadou Allrayar. »
Marc intervient :
– « Alors ton grand-père est le frère de ma maman ? » et Rachid se tournant vers Marc :
– « Alors moi je suis ton neveu, mon père c’est Bachir fils de Allan ! Nous sommes tous frères et sœurs. »
– « Donc vous êtes tous de la même famille sauf moi ? »
– « Tu seras toujours ma sœur Catherine ! »
– « Moi je m’appelle Vandenbrouck de toutes façons ! » Jacques a haussé les épaules.
– « Oui mais moi je t’aime ! » Fatima regarde Jacques qui la regarde aussi, il y a comme un arc électrique et on dirait que le feu capillaire de Jacques donne du henné aux cheveux de Fatima. Les autres les regardent un instant pétrifiés, on dirait une peinture d’église.
– « Tu pourras pas faire de trait dans ton carnet ce coup ci Fatima ! » finit par dire Catherine.
Un brouhaha discret s’infiltre par la fenêtre entrouverte et puis s’enfle comme le vent quand la mer monte, on entend des voix, des chuchotements comme des chamailles amicales qui gonflent comme un bourdonnement de ruches, des rires mal étouffés se changeant en vocalises d’opéra, ça sonne comme les instruments d’un orchestre qui s’accorde avant le concert et le chant s’élève de la petite cour de l’ancienne école vers la fenêtre de la chambre:
« Qu’est ce qui s’pass’ ici si tard, compagnon de la Marjolaine … »
Rachid va vers la fenêtre et l’ouvre, le chœur se fait plus audible:
Rachid se penche et dit, se tournant vers Pierre:
« Si tu pouvez voir Ça! Heureusement tu l’entends! » «  C’est le chevalier du guet, compagnon de la marjolaine … » Le téléphone de Catherine sonne, elle regarde, c’est Jeannette qui fait un direct d’en bas: on voit toute la troupe du judo! Mireille avec les filles mais mélangées aux garçons, Bernard, le viel entraîneur souriant au milieux des filles et ils chantent:
« Gai! Gai dessus le guet!»
Elle donne son téléphone à Pierre couché sur le lit et il se met à pleurer, comme une fille.
– « Bon, c’est pas tout ça mais moi Hélène m’attend ! Pierre, je suppose que tu va rester un peu avec Coco ou je me trompe ? »
Ces deux là se regardent à leur tour avec un grand sourire.
– « Non, tu ne te trompes pas ! De toutes façons on n’a cours que par internet pour l’instant ! Il vont prendre le contrôle continu pour le Bac ! Et oui je pourrai apprendre à tricoter !»
– « Avec des aiguilles ? »
– « Non, avec une machine ! »
– »Ah bon ! Avec une machine ! » fait Marc rassuré.
– « Je peux rester avec Coco et Pierre ? »
– « Tu vas t’ennuyer Marie. Qu’est-ce que tu vas faire ? »
– « On va jouer au papa et à la maman ! »
– « Et qui fera la maman ? » demande Catherine.
– « Moi je serai la maman, toi le papa et Pierre une petite fille ! »

*

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Chapitre 25 Le farfadet et le galibot

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Chapitre XXV.

Le farfadet et le galibot

Après l’éclair qui l’avait abasourdi et projeté sur le sol, Gérard était resté un moment prostré assis devant la porte, portant la main à son nez, il avait senti quelque chose de collant et s’en était barbouillé la figure en voulant s’essuyer. Il s’était relevé à quatre pattes et avait rejoint la guimbarde sur le chemin avec l’intention de s’y reposer, il avait tiré sur les portes arrières, l’une après l’autre, même celle du coffre, il n’aurait pas eu l’outrecuidance de penser s’asseoir sur le siège avant, mais elles étaient fermées toutes les trois. Il s’était assis un moment sur une souche d’arbre et les esprits lui revenant il s’était dit que la meilleure des choses à faire était de rentrer à la ferme et de se coucher. Il allait se mettre en route quand il vit des phares jaunes, peu puissants, sautiller en rase-mottes sur la route en terre, il eut le réflexe de se cacher dans un fourré où il se tint accroupi. Il vit la petite voiture orange qui se garait derrière l’autre voiture rouge sang de bœuf. Deux hommes en sortirent et il entendit une voix grave qui disait : « attends … ». Il y avait apparemment une troisième personne dans la voiture. Le pommier continuait de pleurnicher. Gérard ne broncha pas et vit les deux autres qui s’approchaient de la cuisine, ils les vit s’activer et dresser l’échelle contre le mur, il la connaissait cette échelle, c’était celle de la ferme qu’il avait lui même transporté jusqu’ici avec le patron. Un moment plus tard, une demi-heure peut être, une portière arrière du véhicule orange s’était ouverte toute seule, comme par un esprit de nuit, un farfadet, elle s’était ensuite refermée de la même façon, doucement, sans enclencher la serrure. Gérard était encore quelque peu étourdi du coup reçu dans le nez quelques heures plus tôt et c’est comme dans un rêve qu’il vit une espèce de luciole, une fée, un lutin en jupe qui prenait sa douche sous la pluie de pétales de l’arbre à côté de la voiture rouillée qui s’était transformée en champignon amanite tue-mouche, l’apparition dansait sans toucher le sol. Gérard se souvint d’histoires entendues à l’orphelinat lors de veilles de dortoir en l’absence du surveillant ; il y avait disait on dans le coin des marais, aux anciennes carrières inondées, des phénomènes étranges la nuit. Le couple Dutertre chez qui on l’avait placé à l’âge de douze ans et chez qui il était resté après ses dix-huit ans, le lui avait confirmé et il y était allé quelques fois jusque là, mais seulement le jour. Il avait vu comme des murailles blanches, des murs de forteresses dans lesquelles étaient emprisonnés des géants attachés à des chaînes, on entendait le bruit des fers traînés sur le sol par grand vent. De l’eau suintait des parois et humidifiait à leurs pieds une étendue spongieuse qui bouillonnait ici et là sporadiquement en faisant des blubs qui sentaient, on entendait des bruits de succion qui laissait à penser que quelque chose qui respirait vivait là dessous, il arrivait d’ailleurs parfois que des cuvettes se vident d’un coup, comme d’un lavabo de salle de bain, on distinguait alors des êtres éphémères se glissant dans des interstices connus d’eux seuls, des visages tristes, souvent en pleurs, émergeaient quelques instants et puis disparaissaient comme des aquarelles saturées, et puis l’eau remontait on ne sait comment et le miroir vert se rendormait en songeant, soucieux et traçant quelques rides sur sa surface. Les parois même dissimulaient des passages obscures dans leurs fondations mais elles n’étaient visibles qu’à la fin d’un été sec, c’était de ces passages que sortaient les fées pour tracer leurs cercles sur le plateau de craie. Gérard pensa que le farfadet ou l’esprit follet qui dansait sous le pommier en venait, la preuve, les animaux s’en approchaient : un lapin, un vrai, marron et de grande taille, de celle d’un jeune kangourou, peut être attiré par les sautillements, s’était présenté et avait exécuté quelques pas de gaillarde avec lui, cela fit un bruit de tam-tam, il s’était ensuite éloigné sur le chemin de la Malcense comme pour l’inviter et l’autre, donc le fadet, le suivit joyeusement avec un rire de clochette, Gérard en fit autant mais d’assez loin car il avait eu peur de les effrayer et qu’ils disparaissent. Gérard distinguait parfois sous la demi-lune l’ombre du grand lapin, qui faisait des pauses, se tenant immobile comme un sphinx, les oreilles dressées, comme pour attendre son compagnon et puis subitement il obliqua à hauteur du sentier blanc, on l’appelait comme ça à cause de la craie grasse qui le striait, traces laissées jadis par le passage des charrettes qui transportaient les blocs de marbres découpés. Le fadet y disparut aussi et Gérard courut alors pour les rattraper, il connaissait le sentier, il descendait doucement jusqu’aux pieds des falaises blanches où s’étendaient les eaux glauques dans lesquelles on le voyait s’enfoncer vers une demeure inconnue. On racontait que des promeneurs l’ayant contemplé trop longtemps en avait été étourdis et, leur esprit se confondant avec le marais, s’étaient engagés sur le sentier et l’avait suivi jusque dans ses profondeurs. La terre de craie devenait aux abords de plus en plus molle et collante. Gérard y avait une fois trouvé le corps d’une biche restée collée dedans, l’arrière enseveli et le poitrail dehors. La tête sans yeux pendait sur le côté. On ne s’y aventurait jamais la nuit et c’est avec précaution que Gérard s’y engagea en posant les pieds bien à plat. Les buissons murmuraient doucement en remuant des branches blanchies de poudre de craie déposée par le vent un jour de temps sec et collée dessus par la pluie du jour suivant, certains bosquets ressemblaient à des toiles d’araignées géantes. Marie s’était arrêtée à quelques mètres de là, elle avait perdu le lapin et levant la tête vit une ombre large qui passait en planant sans bruit, on entendait des gargouillis moqueurs à droite et puis à gauche, des bruits de branches cassées, des ricanements étouffés et des chuchotements : – « Qu’est-ce qu’elle fait là cette petite fille ? Tu crois que ça se mange ? » Marie se dit qu’il était temps de retourner à la voiture et tourna la taille sans pouvoir décoller les pieds, elle tirait sur les genoux et ça faisait des « slurp ! » et des « pchiii ! » comme quand on boit le fond d’un verre de limonade, elle remua un peu plus en faisant des « Han ! » et s’enfonça jusqu’à mi-mollet, elle se mit à pleurer. Elle leva les yeux au ciel et revit l’ombre planante et silencieuse, la moitié de lune disparut une seconde et dispersa de nouveau son faible halo sur la surface verdatre des marais sur laquelle glissaient des mollusques boudineux. Elle voulut s’aider des mains en s’appuyant sur la croûte plâtreuse qui l’entourait mais elles s’enfoncèrent et y restèrent encastrées, en tournant la tête elle eu le temps de distinguer sur la berge des formes grises et poilues se dressant sur les pattes arrières pour l’observer de leurs petits yeux rouges comme des lueurs de cigarettes et agitant de leur croupion des lassos qui se tortillaient comme des lombrics. Elle cria et les falaises de craie lui renvoyèrent sa voix plusieurs fois, elle tordit le buste et s’enfonça encore un peu. L’ombre planante balaya de nouveau les eaux dormantes, éclipsa de nouveau la planète et une masse grise s’abattit d’un coup mais sans bruit sur la berge et reprit son envol emportant avec elle deux de ces incandescences rougeoyantes et disparut dans les branches d’un fourré et Marie se sentit alors à son tour saisie aux côtes comme par des serres puissantes et soulevée dans les airs; ses pieds sortirent de la vase avec un bruit de tire-bouchon et y laissèrent les chaussures, des grumeaux visqueux lui collaient au corps. Elle hurla et gesticula.
– « N’aie pas peur Mirabelle ! » Gérard avait pensé que Mirabelle était un joli nom pour une fadette de ce genre.
– « N’aie pas peur Mirabelle, je vais te ramener à ton arbre. » La voix était calme et les bras ne la serraient pas trop fort, le visage semblait noir mais les yeux scintillaient. Elle sut alors que c’était tout simplement un gardien de mésanges qui faisait sa ronde. Gérard lui fit faire le tour de son corps et la mit sur son dos.
– « Mets tes bras autour de mon cou pour ne pas tomber ! » Marie posa une joue sur le dos du maître des mésanges pour écouter son cœur battre, ils regagnèrent le chemin du bois Madeleine et Marie demanda à être prise sur les épaules pour mieux voir et Gérard s’exécuta. Arrivant de Montaban la petite voiture blanche et carrée de Marc progressait à vitesse modérée, il s’en était sorti facilement sans GPS, il s’en servait peu d’ailleurs dans le privé, pour lui le GPS, c’était comme les armes : uniquement en service. Les phares de sa voiture n’éclairaient pas plus loin qu’une cinquantaine de mètres mais il y avait un peu de lune et le ciel était clair. Il aperçu à distance, progressant en boitant sur le bas côté, une forme étrange, plutôt grande, en arrivant à sa hauteur il vit un homme aux habits de campagne un peu sales et au visage barbouillé et comme marqué de croûtes qui portait un petit enfant sur les épaules ; l’enfant chantait. Marc s’arrêta.
– « Vous allez loin comme ça ? »
– « Oui, on va jusqu’à la maison avec l’arbre qui pleure et on va ramener Pierre à la maison ! » La voix était familière à Marc, il descendit de voiture et les bras lui en tombèrent. L’homme qui portait l’enfant le regardait en souriant un peu niaisement mais pas comme un fou. Il observa l’enfant la bouche grande ouverte et celui ci répéta tranquillement :
– « Papa ! On va chercher Pierre ! »
Accourus à la voiture Jacques et Rachid avaient ouvert les portes et constaté l’absence de Marie, ils se regardaient sans un mot, Rachid secoua les portes de la vieille guimbarde roussie tachetée des pétales du pommier et se cassa un ongle, les mains de Jacques tremblaient. On entendit un bruit de moteur et les faibles lumières de la voiture de Marc éclairèrent le pommier, le pare-choc vint cogner un peu sur l’arrière de la voiture à Rachid. Marc descendit en laissant le moteur tourner et les phares allumés, il ouvrit la porte de derrière :
– « C’est de cet arbre dont tu parles Marie ? »
Elle descendit de la voiture et courut à pieds nus vers Jacques dont les cheveux semblaient avoir roussi, de la fumée s’en échappait, ses genoux s’entrechoquaient comme des boules de billard.
– « Marie ! Tu était où ? »

*

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Chapitre 24 RiXe à la maison

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XXIV.

Rixe à la maison.

Pierre arrivait au sentier menant à la maison, l’ombre massive du chêne venant à sa rencontre, la grande fenêtre du salon était obturée par les volets ; il ne remarqua pas la vieille voiture Peugeot rouge de rouille endormie dans l’herbe sous le pommier qui l’arrosait délicatement de ses premiers flocons qui se posaient sur la tôle en dansant comme des papillons de nuit. Sa gorge le serrait, une angoisse, comme un étirement sur le sternum : le remord peut être, est-ce qu’elle avait remarqué la disparition de la clé ? Il passa la barrière dans l’ombre, comme un voleur et contourna la bâtisse pour rejoindre la cuisine. Les grands volets de la porte vitrée étaient également clos mais de la lumière filtrait à travers les rainures du bois et la corde invisible qui l’étranglait se serra d’un nœud de plus, quelque chose clochait, il lui sembla entendre des voix et il s’apprêtait à frapper, mais la main resta suspendue à deux centimètres du battant, il entendit gémir ou pleurer, c’était difficile à dire, il colla l’oreille sur le panneau et entendit comme des voix d’hommes, il retenait son souffle pour mieux entendre : « tiens la bien je l’attache », « tu lui tires le foulard ? » « Je lui tire tout ! » un rire puis de nouveau un gémissement ou plutôt un cri étouffé. « Dépêchez sinon Léonce va s’faire la blanche tout seul là haut !», « T’aime pas l’orient ? » « On partage ! Deux en haut et deux en bas ! ». Une mauvaise projection : la cuisine, Fatima, une boule de chiffon dans la bouche, le ventre sur une chaise la tête en bas, jambes en l’air ! Les mains attachées à la cuisinière, la robe tirée, et là haut, Catherine ! Son cœur bondit. Appeler ? Qui ? Le portable vide, bien sûr ! Il ne l’avait pas rechargé au matin. Il leva la tête vers la fenêtre fermée de la chambre et crut y voir des ombres, il enjamba les salades et les poireaux et fit le tour de la cuisine. L’échelle ? Passer par l’œil de bœuf ! Il contourna la cuisine jusqu’à l’endroit où elle était restée couchée, il la saisit, la tira pour la soulever, elle frémit un peu et retomba lourdement dans sa couche. « Salope ! » La lune montrait le bout de son nez, le thym exhalait, les roses rouges des ronces de la douche s’allumaient progressivement comme les éclairages d’autoroute entre Mons et Liège. Un soupir, est-ce lui qui avait soupiré ? Un claquement d’ailes, la dame blanche prit son vol rapace dans un éclair blanc et disparut dans la pénombre. Au chêne !

Monter par le chêne et gagner l’ouverture, le passage à hiboux. Pierre courut jusqu’aux rosiers entremêlés qui enserraient l’énorme tronc dans un treillis qui ne laissait passer que la lumière et les musaraignes. Pierre vit à l’étage la chatte qui sortait à son tour par le trou à chouette, ses yeux s’allumaient comme des ampoules de glissières de route de montagnes, street cat’s eyes comme on dit en face du cap. Elle fit un petit saut à l’est et disparut. Pierre contourna les ronces, atteignit le petit mur de pierres effondré délimitant le jardin au nord, il y monta à quatre pattes et progressa sur son faîte comme une bête des champs et eut juste le temps de voir la chatte sauter de la grande branche qui se tendait vers le sol comme un bras y ramassant quelque chose. Il s’avança encore sur les pierres branlantes, quelques unes dégringolèrent et s’affaissèrent sans bruit sur les longues tiges aux ongles crochus du fourré ; encore un peu et il se redressa, il attrapa la branche d’une main, juste à temps, son point d’appui s’était dérobé, la pierre avait fait un bruit de masse en tombant dans la terre molle, il resta suspendu dans l’ombre, balançant une jambe en avant, il saisit de l’autre main la branche qui se tordait comme un serpent boa; ce ne fut pas exactement  un enchaînement de gym impec  mais il réussit son renversement et se retrouva à plat ventre sur l’écorce, il s’y mit à cheval et progressa vers le toit par à-coups avec les bras et les fesses, comme un cul de jatte, il atteignit le chéneau et s’en saisit. Rampant sur les tuiles il accrocha son pantalon neuf sur un clou, ça fit « schrch », il se tourna en arrière et vit le lambeau de toile déchirée s’agiter sur la cuisse comme une langue de caméléon : « Merde ! Qu’est ce qu’elle va dire Catherine ? ». Il se tira sur la pente jusqu’à la chatière assez large pour trois matous et passa les ongles sous le cadre du vantail vitré qui s’entrouvrit un peu, l’espace d’un doigt, bloqué par le loquet intérieur. Pierre en avait le souvenir : il s’agissait d’un fer plat à plusieurs trous qui permet au besoin d’entrouvrir plus ou moins le panneau. Pierre retourna jusqu’au chêne en se laissant glisser, cassa une fine branche et remonta à la chatière haletant et se griffant le ventre dans la précipitation. Il souleva de nouveau le cadre de la tabatière et y introduisit le morceau de bois par la partie la plus épaisse qu’il cassa: le gros bout resté coincé dans l’ouverture maintenait un espace libre pour passer la tige effeuillée ; Pierre la faufila sous le fer plat pour faire levier, ses pensées tourbillonnaient en spirales et des solutions alternatives se proposaient en cas d’échec : au besoin casser le vitrage ! Il poussa le coin de bois et secoua le vantail d’une main tout en continuant à agiter la tige sous le fer, la fenêtre s’ouvrit et il s’introduisit immédiatement dans la pièce, les mains à plat sur le toit, le nez sur les ardoises, d’abord les jambes, ensuite le derrière, il se laissa descendre doucement en tenant la vitre sale avec les épaules puis la tête qui déposa finalement la trappe sans bruit sur les doigts encore accrochés au rebord saillant. Il pendait dans l’ombre, les pieds à vingt centimètres du coffre : il le voyait en regardant vers le bas, il lâcha prise en s’écorchant le dos des phalanges sur le fer du cadre de la fenêtre, écarta les pieds au premier contact avec le couvercle, puis les jambes et atterrit dessus à califourchon, il embrassa le coffre en s’y affaissant comme un enfant sur un poney. Il y resta un moment sans bouger, oreilles dressées comme un lièvre, il y avait quelqu’un dans la pièce, il en eut l’instinct et il leva la tête : le hibou était assis sur un coin de madrier, une toile d’araignée au dessus du bec en guise de moustiquaire, il semblait inquiet et remua le derrière avec précaution, comme si il était assis sur des œufs. « Ils sont deux maintenant ? » Celui-ci semblait plus petit que l’autre, celui qu’il avait vu prendre son vol à la tombée de la nuit, ils s’observèrent un instant tous les deux, puis Pierre dévia son regard, la chouette qui n’avait pas de carnet fit un trait avec l’ongle dans le bois, Pierre fixa la porte et tendit l’oreille. Il y avait comme des coups sourds, des frottements sonores, des gémissements étouffés et une voix masculine nasillarde articulant des sons qui semblaient sortir d’un ancien phono. Pierre abandonna sa monture et s’approcha de la porte à pas de velours, il sortit la clé et la tourna lentement. Quelqu’un montait les escaliers, il retint sa respiration, la porte n’était qu’entrouverte, en la poussant elle tournerait sur le palier du côté de la montée, il ne comptait pas les marches, il attendit simplement comme un chat, il était sur le tatami, la dernière marche de l’escalier cria, il fit le salut, la marche poussa son second crie en même temps que lui: « Hajime !» Il projeta la porte vers l’extérieur, elle heurta avec violence une masse et surgissant de la pièce secrète, il vit l’ombre noire et la bouche béante avec le visage abassourdi, sidéré, pétrifié, il s’en approcha vivement et lança un pied en partant bien du genoux dans l’entre-jambes et décocha, en partant bien de l’épaule le coude plié et se déployant sur la fin, son poing fermé sur la mâchoire qu’il avait devinée dans l’obscurité ; ça il ne l’avait pas appris au judo, c’était l’instinct. La forme s’écroula la tête en arrière dans l’escalier dans un vacarme de caisse de fanfare, on entendit un clac dans le silence, c’était la nuque qui avait heurté l’arrête de la septième marche et le corps s’immobilisa aussitôt, inerte, puis glissa un peu plus bas.
Dehors, juste avant le pommier, des pneus écrasaient quelques branches mortes et une petite voiture orange s’immobilisait derrière la guimbarde rouge sombre qui dormait sous les pétales tombées, elle ressemblait à un champignon. Mais il s’était mis à pleuvoir. Jacques se tourna vers Marie la petite sœur sur le siège arrière : « Attends nous deux minutes, on vient te chercher tout de suite ! » Jacques descendit de la petite voiture orange et Rachid coupa le contact. Ils gagnèrent tous deux le portique à pieds.
Pierre en haut de l’escalier contempla l’espace d’un soupir l’immobilité du corps dégringolé, il ouvrit la porte sur le dortoir éclairé par un seul plafonnier. Il ne voyait pas Catherine, mais il la devinait là, sur le deuxième lit, la tête sous une couverture, les mains attachées sans doute à la tête du lit et le cul à l’air, l’autre lui tenait les jambes écartées de ses mains grasses, son pantalon et le slip aux chevilles, les yeux révulsés et les lèvres tremblantes, les joues de son visage rougi ballottaient de chaque côté comme des vessies de porcs fraîchement éventrés. Pierre ne pensa pas, il n’y avait pas non plus de technique de judo pour ça, pas de salut ou de saleikum ! Il fut torpille, il fonça tête en avant et percuta le gaillard sur le côté, l’autre avec les pieds prisonniers de son pantalon sur les talons tomba à la renverse, le zizi se dégonfla d’un seul coup; une rage sauvage s’était emparée de Pierre, il sauta à pieds joints sur la tête et ressauta, donna un coup de pied dans ce qui pouvait être le dos, mais c’était le ventre et, sans comprendre à l’instant son geste, s’affala sur le gisant, lui attrapa la tête par la nuque et la claqua sur le plancher, le reste du corps se ramollit d’un coup et s’étala sur le plancher comme une tache de sauce tomate sur une jupe. Il inspira, ses yeux voyaient sans voir, des lueurs célestes projetaient des formes par les fenêtres du toit, il flottait à cet instant et puis toucha le sol, il se jeta à quatre pattes sur Catherine, lui arracha de la bouche la boule de chiffon, et cria : « C’est moi Catherine ! Pardonne moi ! » Ses mains agrippèrent les cordes et les dénouèrent; ils se regardèrent, Catherine respira un grand coup, il y eu un courant d’air puis un bruit de pas, ses oreilles bouchées par la fureur s’ouvrirent, le sang lui battait les tempes : il se retourna et vit la lame du couteau grande comme celle de ceux pour couper de la viande, elle lançait des éclairs sous la demi-lune qui les observait d’un œil dans un coin de lucarne et prenait des notes pour son rapport aux étoiles qui clignaient vainement des yeux pour voir. Pierre eut juste le temps de rouler sur lui même, de se relever et faire face.
Jacques et Rachid eux avaient franchi le portique resté grand ouvert, traversé le potager et ils atteignaient la porte de la cuisine inondée de pénombre. Ils s’approchèrent des volets fermés qui dessinaient des lignes de lumière brisée dans la terre et sur les buissons. Ils entendirent des bruits étouffés et Jacques colla un œil sur une fente puis recula d’un coup, la main sur la bouche, ses yeux vert-laitue avaient tourné aux épinards pour atteindre le vert de gris. Il articula d’une voie rauque :
« Il viole Fatima ! » Rachid prit Jacques par le bras, le tira et l’entraîna vers la façade : la grande échelle de bois gisait toujours sur un côté, à terre, appuyée contre le mur. Il leva la tête et secoua Jacques en pointant l’œil de bœuf de son doigt. Il agrippa l’échelle.
– « Putain ! T’es lourde ! »
– « À qui tu parles ? »
– « À l’échelle ! Aide moi! »
– « Attends deux secondes ! » Jacques pianota sur son portable : un,un,deux: 112.
Pierre était calme, il évaluait le danger indifférent au ton menaçant : – « Hé, hé ! Mais c’est notre garçonnette ! On va la faire sauter la garçonne ! On va te les couper ma garce, ça t’aideras à en être, on va te débarrasser du superflu ma salope ! Tu en seras une vraie, c’est ça écarte bien les cuisses !» Adrien était un habitué des rixes, il sautillait devant Pierre qui se tenait en effet les jambes écartées devant l’autre qui exhibait le couteau à la hauteur des yeux, il en remuait la pointe par des mouvements secs des poignets et faisait mine d’attaquer par petits bonds successifs vers l’avant. Pierre connaissait ça du judo et lui aussi sautillait accompagnant l’autre dans sa danse, ce faisant il se déplaçait et faisait le tour de l’adversaire qui se croyait fort mais, pivotant sur lui même, perdait son orientation. Il était nettement plus grand que Pierre et il avait une bonne allonge. Le type déclencha son attaque, sûr de lui et sans retour possible, le pied gauche en avant il jeta la jambe droite devant en même temps que l’épaule, suivi du tronc, le bras se tendit comme un ressort vers le bas du ventre de Pierre qui s’était plié sur les jambes en les écartant comme un lutteur sumo, il écarta du bras comme à l’escrime dans un moulinet vers l’extérieur le membre adverse qui tenait la lame dont la pointe lui effleura le sexe sans l’atteindre, Pierre plia encore plus sur les jambes, le derrière presque à terre, embrassa le ventre de l’autre tout en passant les bras derrière les jambes dans le creux des genoux et se releva d’un coup sans lâcher prise, ses coudes à lui bien serrés au ventre : ce fut la bascule, la renverse à la façon d’une benne de chantier suivie d’un coup sourd de massue qu’on assène sur un piquet de clôture de champ et puis rien. La nuque avait heurté le plancher avec violence, le crane ayant auparavant un court instant ballotté comme une boule de bilboquet. Adrien ne souffrit pas. Morote Gari. Il l’avait faite, la prise interdite, celle qui peut tuer, elle avait tué. Catherine était assise sur le lit, les jambes écartées sur le drap, elle regardait Pierre, hagarde, le corps de l’étranger à terre et puis subitement se redressa et plongea pour ainsi dire, juste à temps pour ralentir la chute de Pierre et placer sa main sous la nuque avant son atterrissage. Elle l’allongea sur le dos, il était pâle, le pantalon humide au pli inguinal. Elle baissa le pantalon précipitamment et vit au creux de l’aine le petit bouillonnement, comme des bulles à la surface de la lave d’un volcan, ça éruptait le sang pour tout dire, ça pissait rouge, elle prit le chiffon qu’elle avait eu dans la bouche, reforma la boule et l’écrasa sur l’hémorragie. La porte s’ouvrit d’un coup, elle se retourna effrayée en maintenant le chiffon sur l’hémorragie. Le visage de l’homme qui apparut lui était familier, il ressemblait un peu à Pierre mais en plus grand et ses traits étaient plus durs, plus âgés aussi. Rachid s’avança rapidement ignorant la quasi-nudité de Catherine, il vit les deux macchabées dans la pièce, les deux sur le dos et les yeux grand ouverts au croissant de lune qui grattait encore un peu de ses cornes la lucarne. L’un d’eux serrait encore un long couteau à lame rétractile dans la main. Un petit clappement se fit entendre, il se retourna et vit l’écran de veille de l’ordinateur, une petite lueur rouge clignotait sous la caméra fixée sur l’écran. Son regard revint sur Catherine à genoux et le corps aux jambes nues, pantalon aux pieds et cheveux noirs frisés. Elle pressait toujours le chiffon dans l’aine. – « C’est Pierre ? » – « Oui » – « Qu’est ce qu’il a ? » – « Il pisse son sang ! » Catherine fit un signe du menton vers l’autre avec le couteau. – « Surtout ne bouge pas ! Je vais voir en bas et je reviens ! » Rachid se précipita à l’escalier et sauta juste à temps pour ne pas tomber au dessus du corps à la nuque tordue, on aurait dit que la tête était déboîtée comme celle d’un baigneur en plastique, Jacques lui, avait auparavant buté dessus et avait poursuivi sa course à quatre pattes en piétinant les côtes du mort, il avait pénétré dans la pièce comme la foudre dans une cheminée, les cheveux incandescents et les yeux comme des feuilles de houx. L’autre salop tenait Fatima sur le ventre en travers du banc et les mains attachées aux pieds de la cuisinière en fonte. Jacques arrivé par derrière l’avait tiré brutalement par les pieds et traîné sur le ventre, il avait fait un gros nœud double avec les jambes du pantalon jaune pipi de cadavre baissé autour des pieds et puis tordu le bras dans le dos, ça avait craqué. Rachid passa la porte de la cuisine et vit la forme sous la table ligotée en diagonale aux deux pieds de bois opposés qui se tortillait comme un ver de terre blessé, les bras étaient emprisonnés dans le dos dans un tablier de cuisine en guise de camisole, un des pieds de table lui passait entre les jambes et lui écrasait les couilles, la tête était fixée à l’autre pied par une ceinture autour du cou, le cul était bien à l’air, blanc cassé, on aurait cru à un gros œuf tombé de la boite dans l’allée d’un supermarché, le jaune du pantalon avait coulé. Jacques était agenouillé devant Fatima assise sur le banc, il entourait sa taille de ses bras, il avait posé la tête sur ses genoux et Rachid l’entendit dire : « Fatima, je t’aime ! », elle tremblait et sanglotait, les doigts écartés dans les cheveux rouges de Jacques.
Rachid lui, courut à l’évier, il ouvrit les portes du meuble de dessous et cria à Jacques de trouver un robot Marie et un essuie de vaisselle propre.
– « Qu’est-ce que tu veux faire ? »
– « Un garrot pour l’aine ! Dépêche ! Pierre va crever ! »
Rachid avait trouvé une éponge neuve encore dans l’emballage, il monta et brancha le robot marie que lui avait tendu Jacques et emboîta le cylindre à rapper le sellerie, celui avec des plus gros trous que pour les carottes. Contact ! La machine bourdonna et rappa l’éponge dans un saladier. Jacques se tenait debout, l’essuie en main. C’est alors que des lueurs puissantes et blafardes transpercèrent les volets de bois et tracèrent des raies blanches sur les murs de la pièce et les visages comme des ratures de rage. Des moteurs grondaient et aboyaient en marche avant et arrière, des portières claquèrent. La porte du salon s’ouvrit dans un grand fracas en même temps que celle de la cuisine. Rachid et Jacques aveuglés par des tirs de lumière s’étaient figés comme pour une photo, des talons frappaient le carrelage et le cuir frotté contre un autre cuir faisait un raffut de blaireau. Tout se passa en un éclair ! Ils furent saisis par des bras, tirés sur le dos et couchés sur le sol, ventre à terre. Un ordre fusa : « à l’étage ! » Fatima détachée par Jacques put à peine rassembler ses vêtements et se rhabiller, elle resta assise sur le banc, effarée. Elle se tira un torchon sur la tête et fut elle aussi bousculée et couchée à plat ventre sur le banc. Deux policiers s’affairèrent sous la table et libérèrent le garçon au pantalon jaune qui tourna des yeux affolés et resta assis par terre appuyé contre un pied de table, la bouche grande ouverte. Le brigadier chef Bertrand Dejouvenel dirigeait les opérations calmement et professionnellement, il communiquait par le canal sécurisé avec la hiérarchie : « Affirmatif, il y a de l’islamisme dans l’air ! L’un des agresseurs a le type maghrébin, il y a une femme aussi avec un voile, euh non! Pas une bourka, un foulard, aussi de type arabe. Et puis un roux aussi ! Oui un roux, type nordique.» L’un des gendarmes montés à l’étage se montra dans l’embrasure de la porte du salon :
– « Il y a gars qui saigne dru en haut, c’est urgent ! »
– « Ils sont déjà en route ! »
– « Chef, sauf respect, c’est très urgent, il faut l’hélicoptère ! »
– « J’envoie le message ! Et sinon quoi ? »
– « Une fille à moitié nue mais en vie et qui presse l’hémorragie du blessé avec un chiffon, un corps dans l’escalier et deux autres à l’étage, dont l’un avec un couteau encore en main.»
– « Ça saigne aussi ? »
– « Non ! La nuque pour les trois, le coup du lapin.»
Un type à la porte habillé en blouson et jeans, des sacoches en bandoulière tenait un petit enregistreur en main, il prenait des photos tout en parlant : « La police a les choses en main ! Au moins trois agresseurs dont une femme arabe, la victime était attachée comme pour un sacrifice. Le troisième a le type tchétchène. Ce sera une bonne une ! Oui sur le web mais contacte les annonceurs ! Ça va nous faire le mois.»
Un autre policier se présenta accompagné de François Ferdinand pour la tentative d’identification et le témoignage. Le gendarme Bertrand Dejouvenel se tourna vers lui et le salua obséquieusement par un « bonjour monsieur Fladhault! Vous reconnaissez les agresseurs et la victime ? »
– « Oui c’est bien la jeune femme agressée, je crois bien, j’ai pu voir ses cheveux et ses habits de loin. Celui là en faisait partie, je le reconnais à son pantalon, ils étaient quatre dedans pour la tenir et celui là en était. Il y en avait un autre dehors qui bloquait les persiennes, non le volets. Et les deux autres que j’ai conduites jusqu’ici? La couturière et la joueuse de tennis ? Elles sont où ?»
Jacques et Rachid reprenaient leurs esprits, ils étaient toujours couchés à terre, les mains derrière le dos, Jacques s’écria :
– « Je suis Jacques Vandenbrouck, c’est moi qui vous ai appelés, vous avez délivré l’agresseur ! Lâchez moi ! Mon copain Pierre va crever !».
Ils étaient quatre gendarmes à ce moment dans la cuisine, puis cinq avec la policière qui venait de pénétrer. Ils se regardèrent bêtement, il y eu un silence, et puis celui au téléphone se tourna vers le journaliste avec l’enregistreur :
– « Dehors ! »
On poussa l’homme sans brutalité mais avec conviction vers l’extérieur.
– « Détachez moi les deux là et prenez leur identité, à celui là aussi ! Et mettez lui les menottes.» Il désignait l’autre au pantalon jaune. « Ah oui, occupez vous de la fille ! » La policière se précipita vers Fatima pour l’aider à se relever, elle sanglotait.
– « Ça va aller madame ! » Elle l’aidait à se reboutonner.
– « Je veux aller à la douche ! »
– « On doit attendre le médecin madame, pour les examens et les prélèvements ! Vous allez faire un petit tour à l’hôpital. Est-ce qu’il vous a pénétré ? » Fatima secoua la tête en tirant sur sa chemise collante!« Il s’est lâché sur moi ! »
Jacques ayant récupéré l’essuie de vaisselle se précipita dans l’escalier suivi de Rachid avec le saladier. Ils pénétrèrent au dortoir, Catherine était toujours assise à côté de Pierre, une jambe repliée sous elle et l’autre tirée sur son flanc, une main ouverte à plat sur le sol et bras tendu pour se tenir, comme si elle dessinait d’un doigt avec l’autre main dans le sang mais elle ne faisait que presser le chiffon rouge dans le creux en haut de la cuisse près du ventre ; elle se redressa en voyant Rachid et Jacques :
– « Ça pisse toujours !» dit elle d’une voix de petit chien battu. Rachid s’approcha et s’agenouilla à côté de Catherine. Il se dit que les stages de secourisme ne sont pas utiles que pour les petits incidents à l’entraînement. Il plaça la main à la place de celle de Catherine qui se recula sur les genoux. Il souleva une seconde le tampon et le replaça de suite.
– « On ne saura pas faire un vrai garrot, c’est trop haut ! On fait la compresse. Fais moi un hamac avec l’essuie Jacques. Madame, prenez le saladier, là et versez l’éponge dans l’essuie ! »
– « C’est Coco ! » dit Jacques. De nouvelles lumières tournantes se manifestaient à ce moment comme des phares de côtes par les fenêtres du toit, la cage d’escalier clignait de son œil de bœuf. On entendait des moteurs et des voix fortes et puis des pas dans l’escalier, presque un galop, le piétinement d’un troupeau et puis le double cri de l’avant dernière marche. Deux grands gaillards, vestes et pantalons blancs surgirent comme des spectres dans la pièce accompagné d’un courant d’air à cause des portes ouvertes au rez de chaussée.
– « On peut faire de la lumière ? »
L’un des deux ectoplasmes avait parlé, Catherine s’était précipitée aux interrupteurs. Les deux petits plafonniers émergèrent de l’ombre, d’abord timidement puis augmentant en puissance. Les deux spectres blafards se transfigurèrent en anges bibliques, puissants, des bras comme des cuisses, capables de combattre toute une nuit sans faiblir dans le désert, c’est ce que se dit Rachid. Le premier s’approcha et s’agenouilla à côté de Rachid, l’autre, resté debout, contemplait la marre noire qui baignait Pierre :
– « Oh ! Putain ! »
– « Non, c’est un mec ! » répondit l’autre qui examinait l’entrecuisse saignant.
– « L’hélicoptère est occupé à cause du Covid ! Il faut le transporter de suite sur Montaban, on a encore le matériel du dernier don du sang là-bas et on a des culots au frais ! »
C’était l’ange debout qui avait parlé. Il se tourna vers Catherine :
– « Vous connaissez le groupe sanguin de votre conjoint, madame ? »
Catherine fit signe que non. L’infirmier se baissa et écarta la main de Rachid pour voir :
– « C’est vous qui avez fait le tampon ? »
– « Oui ! »
– « J’ai vu faire la même chose en Afghanistan. Vous avez bien fait. Bon, on le descend.  Accompagnez nous et maintenez la pression monsieur. »
Les deux descendirent Pierre à bout de bras, Rachid avec eux, se glissant le long du mur et maintenant la pression. Une deuxième ambulance était arrivée, la policière y accompagnait Fatima ; voyant les deux autres arriver portant Pierre, le chauffeur cria vers les infirmiers brancardiers :
– « Passez par la Malcense et prenez le sentier agricole, il y a une voiture qui bloque la route là-bas ! »
Catherine arriva alors haletante, elle courut dans la lumière blafarde des phares tournants, elle remuait et articulait largement les lèvres comme dans un film muet, elle voulait accompagner Pierre qui gisait inconscient sur la civière de la première voiture, une sorte d’attelle avait été serrée en haut de la cuisse.
– « Pas de place madame ! Je regrette» lui dit l’infirmier assis derrière, le pouce sur l’artère carotide de Pierre.« Appelez là dans deux heures ! » Il lui tendit une carte et croisa le regard de Catherine fixée sur Pierre:
– « Ça ira madame, ce n’est qu’une question de sang ! Et on en a.»
Jacques et Rachid regardèrent la manœuvre des deux véhicules de secours, effectuant des marches en arrière pour se placer en direction de la ferme de la Malcense, les quatre grands phares balayaient le potager et ses poireaux couchés dans la terre comme des poilus à Verdun, la maison avec l’œil de bœuf et le bois Madeleine derrière ressemblait à un décor en carton pour un film d’épouvante, la guimbarde rouge là-bas, piquée de blanc comme une varicelle à l’envers suait sous le pommier qui continuait de pleurer ses fleurs et derrière, la petite voiture de Rachid se tenait bien sage, comme un zeste d’orange. Un fourgon était arrivé équipé lui aussi de matériel médical mais noir celui là, avec des fenêtres renforcées, le passager à l’avant, en costume gris était descendu une mallette en main. Il portait des petits lunettes rondes. Un des policiers l’accueillit et l’accompagna dans la maison :
– « Il y en a trois à l’intérieur, leur compte est réglé. Peut être faudrait il examiner d’abord le quatrième, il est en cuisine, ça tombe bien car l’inspecteur est justement en train de le cuisiner ! »
François-Ferdinand était à côté, entre deux gendarmes, il tourna la tête vers l’un d’eux et dit :
– « Mais ! Mais ils étaient cinq ! Il y en avait un dehors ! Il est retourné à la voiture, je l’ai eu dans les phares en partant ! »
Jacques et Rachid se regardèrent : « Marie ! »

*

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Chapitre 23 François Ferdinand et l’agression

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Chapitre XXIII.

François Ferdinand et l’agression.

François Ferdinand était arrivé à la ferme en fin d’après-midi accueilli par ses gens. Berthe Harduin n’avait survécu que quelques années à la mort de son petit chien et c’est sa fille Yvette qui avait repris la ferme avec Émile, elle avait en effet trouvé à marier sur le marché à Marquise. Émile, lui, n’avait pas de ferme mais cultivait des fleurs et des plants de légumes dans son potager, et il faisait ça très bien. François Ferdinand qui faisait la navette entre Londres et Paris avait évalué les avantages à en tirer : le BIO, le Végé et le Végan, les herbes, la médecine douce. Il avait fait installer des serres qui produisaient presque toute l’année sous l’œil expérimenté de Émile, elles profitaient du soleil levant sur la bute de Tourghem avec sa chapelle romane et couchant sur la bouée-phare qui dansait la gigue à mi-chemin des hautes falaises blanches anglaises; deux garçons y œuvraient, plus ou moins, suivant les saisons, quand on leur disaient de venir. Émile et Yvette n’étaient pas salariés puisqu’ils tenaient la ferme, du reste ils ne comptaient pas les sous, ils n’avaient pas la tête pour ça, il y avait un petit pot dans lequel ils mettaient les pièces et petits billets que leur procurait la vente directe à la ferme et les petites largesses du bon monsieur, ils y puisaient quand ils en avaient besoin, pour payer le ramoneur une fois par an et l’épicier ambulant une fois par semaine; François Ferdinand payait les impôts, l’eau et l’électricité et confiait le reste à son comptable, le coût du travail était compétitif. La petite production transitait sous la Manche en petites caisses de bois par le tunnel et se vendait à très bon prix dans une boutique macrobiotique de la City. On s’efforçait de relever les petits murs effondrés autour de la ferme et l’on replantait des haies pour protéger les cultures BIO des surfaces louées à la Green Petroleum public limited liability company destinées au topinambour transgénique et au colza. François Ferdinand aimait à rendre visite à la Ferme des Marais chez les Vanderbeeken et y saluer Godeliebe pour qui il avait gardé beaucoup de tendresse, elle terminait sa vie près de la cheminée en hiver ou l’été dans un fauteuil d’osier sous le merisier ; elle était entourée de sa fille Guerda et de son gendre Guido qui lui avaient fait trois petits enfants ; Guerda avait une petite sœur à la maison beaucoup plus jeune mais solide, encore célibataire, avec une bonne poitrine, des cuisses puissantes et des gros doigts. François Ferdinand lui apportait à chaque visite un cadeau et puis se rendait à la grange en sa compagnie, Guerda fermait les deux portes et les ré-ouvrait une demi-heure plus tard; il était question de mariage. Il accompagnait parfois Henri-Pierre Delafosse, président de région, dans ses déplacements sur le terrain, ce qui lui valait d’être connu et respecté. François Ferdinand donc, après avoir dîné, gagna la nouvelle salle de bain, pris une douche, se rendit en peignoir à sa chambre-appartement sur l’aile sud, se prit un pyjama frais dans la garde robe entretenue par Yvette, se couvrit d’une robe de chambre en laine de mouflon qui lui descendait jusqu’aux chevilles et ouvrit sur la table-bureau près de la fenêtre son ordinateur portable. Il avait fait monter sur le mat de son éolienne privée une antenne qui lui assurait une bonne liaison au réseau. Il trouva rapidement la page « Cocoricomode » et en examina les articles. Jeannette avait bien travaillé pour Catherine qui l’avait rémunérée de la confection d’une robe et du tissu nécessaire. Il y avait une sorte de mannequin en trois dimensions que l’on habillait soi même avec les modèles choisis ; haut, bas, haut et bas, le prix s’affichait suivant les combinaisons : du bon boulot. François Ferdinand se disait que Catherine devrait faire aussi pour les hommes, elle doublerait sa clientèle potentielle, son esprit des affaires se mettait à tourner, en roue libre : «  faire des sous-vêtements, oui, des sous-vêtements femmes, ça attire la clientèle masculine qui en achète pour les faire porter par leurs amies et le client mâle se commande en même temps des vêtements pour lui même. » François Ferdinand s’attarda sur quelques modèles ambigus, il se disait que quelques uns pourrait faire ravage chez les jeunes traders et dans la communauté : « L’androgyne ! C’est une idée ça ! Un seul modèle pour les deux sexes ! Économie d’échelle mais surtout de création et de pub ! »
François Ferdinand s’était excité, les idées se bousculaient dans sa tête. Sa tentative d’appel échoua trois fois, mais c’était la porte à côté. Il était comme ça François Ferdinand, quand il avait une envie il devait la satisfaire. Il lui ferait une proposition à cette fille. Elle avait du talent ; il voyait déjà la deuxième boutique à la city ! Les synergies avec la boutique Végan ! « Yey boy ! Go ahead !». Il prit sa veste, descendit par l’escalier extérieur et démarra la limousine grise cristalline arborant trois cercles dorés enchaînés l’un à l’autre sur la calandre.
Pierre s’était regardé dans la vitre du train, il ne voyait plus la plaine, le reflet de son visage la cachait. Il avait gardé sa veste de pluie sur le dos et fit un geste pour la retirer. Il y avait comme un poids du côté gauche, c’était la poche qui tirait vers le bas, à cause de ce poids exactement. Il y mit la main et reconnut la forme au toucher: la clé ! Il la saisit. « J’ai la clé ! La clé de la pièce fermée ! Je lui ai volé sa clé ! Et le cahier, je dois lui rendre .» « Catherine ! »
Le cri résonna dans sa tête comme dans des montagnes. Avait t’il crié vraiment ? Il se leva et remit le cahier dans le sac. Il le ferma bien, contrairement à son habitude, avec les cordons bien serrés et il courut au palier de sortie. L’omnibus ralentissait et crissait en stoppant à la petite gare de Marquise où personne n’attendait. Pierre sauta du train, traversa la voie ferrée sans regarder et courut vers la petite route qui mène au bois Madeleine en passant par le hameau de « Lamalcense. Il coupa à travers champs.

Mais déjà au bois Madeleine une voiture couleur sang de bœuf à cinq portes, sale et boursouflée de plusieurs côtés clopinait en crissant et lâchant sporadiquement de son arrière fétide des gouttes noires et grasses sur les cailloux blancs du chemin. Catherine était montée à l’étage, pensant soigner sa peine en rangeant les toilettes du défilé. L’ordinateur était resté allumé et affichait la pièce en vue plongeante comme une caméra de surveillance. Elle eut l’idée d’appeler Jeannette, pas pour lui demander des comptes, ça n’avait pas de sens, Jeannette faisait partie de ces gens qui ne voient pas la méchanceté, qui en ignorent l’existence même, ces gens font des boulettes sans conséquences pour eux même car, comme ils sont sans arrière-pensées, ils n’offrent pas de résistances aux projectiles, les flèches empoisonnées ne font que les traverser sans dommages pour les organes mais poursuivent leur course pour en toucher d’autres, s’y ficher et les faire souffrir là où ça fait mal. L’écran afficha une imitation de caillou tombé dans l’eau pour indiquer l’appel en cours et abandonna les dernières ondes sur les bords de l’écran : « Votre interlocuteur n’est pas en ligne ». Catherine programma un nouvel appel pour une heure plus tard. Fatima était à la cuisine, elle profitait des dernières lueurs, assise à la table pour travailler ses maths, sans goût, avec le vide du « à quoi bon ? ». Un bruit dehors lui fit lever la tête et vit derrière la fenêtre à petits carreaux des ombres se déplaçant rapidement, son cœur bondit, elle sentit la menace et se précipita à la porte pour la verrouiller, un pied dans l’embrasure l’en empêcha et elle entendit dehors le bruit des volets que l’on ferme.
La limousine grise de François Ferdinand Fladhault scintillait sous le croissant de lune, on ne voyait plus que la moitié des étoiles. Elle progressait débonnairement sur le chemin de terre bordé de haies et de pruniers. La battisse apparut, ou plutôt son ombre qui dessinait sa silhouette sur le clair obscur du ciel et des champs. De la lumière filtrait des volets de la façade que l’on venait de fermer. Une vieille guimbarde mouchetée de blanc entravait la moitié du sentier et François Ferdinand dut parquer la voiture dans un trou de haie qui donnait accès à une petite prairie, il se dit que ce serait un bel espace pour un cheval. Il sortit du véhicule, franchit le portique et se dirigea vers la partie éclairée de la maison en marchant sur les poireaux ; quelqu’un fermait de dehors les panneaux de la cuisine éclairée, il accéléra le pas, entendit des cris, s’arrêta, puis refit quelques pas et distingua les ombres mouvantes, il en vit quatre à l’intérieur qui agitaient les bras comme des branches dans la tempête, l’une d’elle portait un pantalon jaune criard dont les jambes semblaient sauter comme des flammes et il crut voir… non, c’était sûr ! Il vit par la porte encore ouverte la jeune fille bâillonnée par une main et se débattant tandis qu’une masse accroupie la serrait aux jambes. Son cœur bondit, il courut à la voiture et chercha vainement son téléphone sur le siège, sous le siège, dans la boite à gants : il l’avait laissé à la ferme. L’ombre qui avait clos les fenêtres se profila dans l’embrasure de la porte mais celle ci se referma sur son nez. Il vit le personnage hésiter puis se retourner. Il marchait dans sa direction, sans doute pour gagner la guimbarde. François Ferdinand démarra la voiture et quitta les bosquets en marche arrière . Agir au plus vite ! le plus court, c’était Montaban. Il dépassa la guimbarde qui prenait trop de place sur le chemin en roulant de travers, la roue gauche avant sur le bord du fossé s’enfonça et tourna à vide, il glissait dedans, il activa les deux roues arrière et ressortit, lentement mais sûrement. Il alluma les grands phares qui illuminèrent tout le bois Madeleine et le gars qui venait à sa rencontre s’arrêta net comme un lapin, les yeux écarquillés, le teint blafard ; c’était un presque jeune homme avec une gueule de gosse, un corps râblé dans des vêtements de campagne. François Ferdinand accéléra malgré les trous et les gouttières, il dépassa le hameau « Le Lumbres », à partir de là, la route était asphaltée, il fonça vers Montaban. Au bois Madeleine le grand garçon avait regardé les feux arrière de la voiture disparaître et fait demi-tour en courant. Il avait frappé du poing plusieurs minutes à la porte qui s’était ouverte brusquement et il avait senti comme une décharge dans l’œil, il avait vu un éclair blanc et il était tombé sur le dos, la porte avait claqué sur ses pieds. Il était ensuite resté là assis un long moment, les jambes écartées.

*

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Chapitre 22 La fuite à rebours//

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XXII.

La fuite à rebours

Pierre avait pris son sac, il était sorti par la cuisine, sans réfléchir, il ignorait d’ailleurs la porte d’entrée principale qui donnait sur le salon, Coco ne s’en servait pas non plus. Il sortit par derrière, par le jardin qu’il avait pris le temps d’aimer, il partit comme un voleur qui s’ignore, il le savait mais il se le cachait, il volait quelque chose, mais sa colère lui donnait raison.
– « Je vole une tricheuse ! » Voilà ce qu’il se disait, « ce sont des masques qui portent des masques, leur visage même est un masque ! » Il passa devant les rosiers en se bouchant le nez et en écrasant les herbes avec ses chaussures de ville. Il poussa la petite grille qui donnait, et donne encore aujourd’hui, sur l’ancien chemin forestier et prit tout de suite à droite pour rejoindre la route de Le Lumbres, il accéléra le pas, il courait presque et atteignit l’arrêt de bus. Il n’avait rien calculé mais le car arriva à cet instant. Il monta dedans, le chauffeur préféré de Coco ne le reconnut pas : il était de nouveau un mec. Il se sentait un peu serré dans le pantalon, question d’habitude, mais le cœur serrait aussi, il réalisa qu’il avait envie de pleurer. Il se concentra sur sa colère : « des connasses ! Des salopes ! » Il s’imaginait les copains en train de rire à plusieurs devant les photos d’un portable, il entendait leurs commentaires. Le jour n’en finissait pas de finir, des champs et des prés défilaient indifférents en balançant des herbes et des tiges qui rigolaient en titubant bêtement sous le vent tiède, comme des ivrognes. Une secousse survint, il se cogna presque le menton sur le dossier du siège devant lui, le car avait freiné sur la route sèche et Pierre vit deux biches disparaître en sautant dans les blés. Le bus redémarra aussitôt, et puis le bourg fut là. Pierre descendit à l’arrêt « des Lyciets » et marcha rapidement vers la gare. « Je rentre ! Qu’est-ce que je leur dirait aux autres ? Et ta mère ? Et ta sœur ? Comme ils disent. » Le quai était quasiment désert, un train arriva, ce n’était pas celui pour Bourgoin, celui qu’il devait prendre mais il y monta quand même, l’essentiel était de partir, on verrait après. Les voitures étaient aussi vides que le quai, il prit la première place en entrant et observa les deux rangées de sièges inoccupées alignées comme des soldats de plomb. La voiture sursauta et cria quelques injures de ferraille et le quai glissa comme un tapis roulant. Il se demanda ce qu’il pourrait bien dire au contrôleur s’il passait. Il ferma les yeux un instant, les ouvrit et vit les arbres en fleurs s’enfuir à la queue leu-leu. Il eu envie d’en sentir l’odeur et se leva pour baisser un peu la fenêtre, il en fut recoiffé et ses cheveux s’accrochèrent l’un à l’autre, il sentit comme un poids sur la tête, se rassit et l’oiseau sauta sur la banquette qui lui faisait face. Pierre retira le sac de son dos et le cahier volé tomba sur le sol, Pierre ne fermait jamais son sac, Irène le ramassa et le lui tendit. Pierre le prit et le regarda bêtement.
-« Ouvre le Pierre! » Il l’ouvrit par le milieu et lut au hasard:
11 Mars : « C’est lui, j’en suis sûr » Les deux pages sont salies par le passage d’une gomme usagée.
13 Mars : «  Oui, c’est lui »
L’écriture était hachée, pas tremblante mais aiguë, avec des fins de lettres qui traînaient comme pour durer plus longtemps. Il y avait des pages blanches qu’il fallait tourner pour poursuivre.
18 Mars : Encore une page blanche mais gommée. Pierre croit voir le nom « Pierre » effacé et réécrit en grand par dessus.
22 Mars : Il ne m’a pas reconnue, moi si, je ne pense qu’à lui, c’est mon bonheur d’avant que Mamie reine ne revienne pas. ! »
23 Mars : Il a sûrement une copine, laisse tomber.
26 Mars : De toutes façons, les rochers aux crabes et Fifi brin d’acier il s’en fout maintenant, c’est un mec comme les autres, il veut des filles à baiser ! Laisse tomber Catherine, laisse tomber. Il y avait comme une trace claire au milieu de la page qui avait bleui le papier, un peu plus au centre et s’évaporant vers l’extérieur.
27 Mars : RIEN, c’était vraiment écrit: rien.
28 Mars : Rien et puis plus rien et encore rien.
31 Mars : Il est là, à la maison. Je rêve, c’est pas possible!
Pierre lâcha le cahier, il flageolait, le film passait en accéléré comme si il allait mourir : Le chauffeur de car l’avait appelée Catherine ! Et même Irène dans l’atelier de la machine à tricoter avait dit « ma Cathie ». « Elle s’appelle Catherine pas Coco! Elle joue ! À quoi ? »
Il eut froid et sentit l’humidité de sa peau, mais c’était un souvenir, quand leurs joues s’étaient touchées. Il ferma les yeux et la revit .

« Ils ont dix ans, non onze puisque il avait eu monsieur Stefanzick cette année là, dernière classe avant le Lycée. Il n’y avait pas grand monde à l’époque dans ces villages côtiers qui font face à l’Angleterre, la mer reste froide presque tout l’été. Catherine et Pierre sont du même âge et ils se sont retrouvés ensemble à jouer tous les jours, dans les rochers, les galets et sur la falaise. Il y avait aussi François Ferdinand qui était sans doute plus âgé mais pas dans la tête et pas du même monde : il ne parlait pas comme eux, par exemple il prononçait le mot plage en tirant longuement la lèvre inférieure vers le bas et une pince à linge invisible sur le nez: « plâage » et il parlait de crustacés pour un crabe alors que Catherine elle disait des clapards et des tourteaux. Il portait la plus part du temps des maillots légers blancs avec un petit crocodile vert clair et des shorts sans plis qui lui descendaient jusqu’aux genoux. Sa conversation était étrange, il appelait par exemple les pêcheurs ou paysans de la côte des indigènes sauf le couple Harduin qui tenait la ferme où il séjournait, ceux là étaient « NOS gens ». Il avait une fois invité Pierre à goûter et la mère Harduin leur avait servi une tarte aux pruneaux ma foi tout ce qu’il y avait de bien, François Ferdinand, lui, en avait écarté tous les pruneaux, avait avalé une bouchée de flan pas marron, que du jaune, et avait finalement extirpé d’une armoire une boite ronde dans laquelle se trouvaient des barres de céréales caramélisées. Ils avaient ensuite joué avec de drôles de grands maillets en bois qu’il fallait tenir par le manche, pieds légèrement écartés, un peu courbé, on s’en servait pour taper dans des boules de bois qui devaient franchir des cerceaux en fil de fer. Pierre s’était bien ennuyé, il avait de plus cassé un marteau en frappant, volontairement, une pierre et envoyé deux boules dans la fosse à purin. On ne l’avait plus réinvité. Du reste François Ferdinand n’était présent en été que par intermittence, une grosse voiture gris argentée le déposait, un soir le plus souvent, un homme avec une casquette en sortait et lui ouvrait la portière, et puis la voiture repartait pour revenir quelques jours plus tard le chercher. François Ferdinand sortait un peu et marchait parfois sur la plage tenant en laisse un petit chien frisé habillé d’une sorte de chandail plus jaune que ses poils et qui laissait dépasser la tête et la queue.
Catherine connaissait des chansons et Pierre finit par les apprendre à force de les entendre, surtout celle des « compagnons de la marjolaine » qui eut leur préférence car l’une chantait la question et l’autre y répondait et le « guet guet dessus le guet » était repris en chœur. De plus Pierre était chevalier et ça lui plaisait. Ils jouaient souvent aux pirates et découvraient des îles inconnues sur les cartes et puis Catherine, un jour, avait ouvert devant Pierre son livre illustré de « Pipi Grandes Chaussettes », Pierre avait ri car il pensait qu’elle faisait pipi dans ses chaussettes et Catherine décida de l’appeler « Fifi brin d’acier ». C’était un de ces livres pour lecteur débutant, pas une bande dessinée mais avec quelques illustrations quand même qui semblent avoir été faites aux crayons de couleur. Il y avait celle du lit en fer qui monte au ciel accroché à une montgolfière et les enfants debout dedans, ça les avait inspirés Catherine et Pierre et avec des vieilles palettes échouées, des grosses cordes vertes incrustées des coquillages que la mer apporte à marée haute et coince dans les rochers comme des trophées pour les reprendre plus tard, ils s’étaient construit une nacelle amphibie avec la quelle ils se déplaçaient aussi bien dans les airs avec les mouettes que dans les cavernes sous-marines avec les pieuvres. Au cours d’une halte dans une île chevelue peuplée de dromadaires à plumes, Pierre avait sorti de son sac un album illustré avec des images de géants ne disposant que d’un seul œil au milieu du front et qui jetaient des pierres du haut des falaises, il y avait aussi des éclairs lancés par une main puissante sur des voiliers en perdition, une jeune dame seule dans une grande sale sombre tirant des fils sur un ouvrage sans fin, et des femmes poissons sautant comme des dauphins autour d’une grande barque avec un mat : Au mat était attaché un homme. Ils lurent l’histoire et décidèrent d’y jouer, Catherine avait prétendu jouer le rôle d’Ulysse mais céda aux protestations de Pierre et opta pour un rôle de sirène qu’elle préférait à celui de Pénélope. Ils avaient donc aménagé la nacelle aérienne en navire phocéen et arrimé un mat au milieu à l’aide des cordages déjà rassemblés pour Fifi brin d’acier. Ils attendirent que les premières vagues de marée haute cognent sur la coque et Catherine baissa les bretelles de maillot pour se découvrir la poitrine sans seins, mais on pouvait les imaginer, et laissa pendre les bretelles sur les côtés et la partie dorsale de la pièce de tissu bleu élastique sur les fesses et l’arrière des cuisses, ce qui donnait, avec de la bonne volonté, l’illusion d’une queue de poisson, au moins pour elle et Pierre et c’est ce qui comptait puisqu’il étaient les rêveurs. Il fallait encore attacher Pierre au mat avec les cordes ébouriffées ramassées sur la plage. Il y eut discussion pour savoir si Pierre devait être lié nu au poteau, ils consultèrent le livre attentivement dans le texte comme dans l’image, il n’y avait aucun doute, Ulysse était attaché tout nu au mat et Pierre enleva le tee-shirt et le slip. Catherine l’attacha mais sans serrer trop fort et descendit par le rocher de proue dans les vagues haletantes. Elle se mit à chanter en inventant des mots : « Viens Ulysse, je t’aime, mon amour, vient me prendre, je languis … » et elle s’essayait aux mélodies envoûtantes comme dans les films. La mer montait et les vagues se fracassaient maintenant sur l’embarcation factice, la position de Catherine devenait difficile et elle chercha à grimper sur le rocher en se hissant avec les mains. Elle crut y arriver mais les bretelles du maillot de bain s’étaient prises dans les lassos de plantes gluantes et Catherine se retrouva prisonnière du rocher avec des vagues de plus en plus brutales. La situation devint critique et elle cria après Pierre qui, voyant le danger, se détacha et se déplaça à quatre pattes sur le rocher pour ne pas glisser sur les algues marrons agitant leurs enflures dans les ressacs, il arriva au bord du rocher, un peu en pente, tendit la main à Catherine qui la saisit et réussit à progresser lentement vers le haut tandis que des créatures avides, des tritons sans doute, lui tiraient le maillot vers le bas par les bretelles et découvraient progressivement ses fesses. C’est à ce moment précis que François Ferdinand arriva sur la corniche qui offrait un point de vue exceptionnel sur la mer et la plage et il aperçut Pierre, sur le rocher incliné et glissant, nu, à quatre pattes, le derrière aux mouettes, se penchant vers la nymphe qui se pendait à son cou, les cheveux dégoulinants et fessée par les vagues. De loin on aurait dit qu’elle tendait les lèvres à Pierre tout en l’attirant dans le chaudron écumant. Ferdinand en eu le souffle coupé, il s’étrangla et partit en courant et tirant le chien par la laisse. Ce dernier ayant buté dans un trou de lapin fut traîné comme une boite de conserve vide accrochée à une voiture de mariage jusqu’à la ferme. Ses gens accoururent aux cris et la dame relevant ses lourdes jupes traversa le champ d’avoine fraîchement coupé jusqu’à la ferme des goguettes. Celle ci était tenue avec son mari par une tante de Catherine qui l’hébergeait elle et sa mère Irène pendant l’été. Irène apportait avec elle sa machine à coudre et réalisait en échange de nombreux travaux de couture pour la famille de sa tante mais faisait aussi quelques affaires avec les autres paysans. Irène racontait aux gens, pour ne pas dire qu’elle était fille mère, que son mari était en chantier tout l’été. La dame arriva dans la cour essoufflée et toute rouge mais parvint à sortir quelques sons signifiants, Irène courut à la falaise tandis que la coursière poursuivait son marathon champêtre jusqu’au mobile home des parents de Pierre. Entre temps Catherine avait du abandonner son vêtement aux crabes et Pierre ne put remettre la main sur son caleçon emporté par une autre ondine, envieuse peut être. Catherine se noua la grande serviette de bain sous les aisselles, ce qui lui couvrit tout le corps mais laissait une large ouverture sur le côté dans les déplacements. Pierre enfila son maillot, heureusement assez long pour atteindre le haut de la cuisse, il l’étirait des deux mains vers le bas pour mieux se couvrir et en pliant légèrement les genoux comme le clown Zavatta. Ils prirent le chemin de la falaise, Pierre trottant comme un petit âne kabyle et Catherine marchant fière et droite comme une reine d’Afrique portant en équilibre sur la tête la jarre d’eau au village. Ils aperçurent les deux mères en furies qui s’approchaient à grandes enjambées, elles semblaient crier. Pierre et Catherine s’arrêtèrent et se regardèrent lèvres serrées, et l’instant d’après Pierre, qui n’avait même bébé jamais reçu de fessée, reçu la gifle de sa vie, il recula d’un mètre, il fut ensuite poussé dans le dos par sa mère qui criait « je t’apprendrai moi à respecter les filles, avance petit con ! » Elle lui donnait des tapes sur la nuque en le faisant trotter devant son ventre déjà assez rond : la petite sœur naquit quelques mois plus tard à l’anniversaire de l’armistice de la première guerre mondiale. Pierre entendit aussi derrière lui des pleurs et des cris : « Linotte ! À ton âge ! Tu n’as pas honte ? Tu sais pas ce c’est que les hommes !» Mais c’est la mère qui pleurait. Catherine n’avait pas honte, mais elle eut la tristesse que l’on a à cet âge, celle d’un déchirement. François Ferdinand, resté en arrière après avoir accompli ses devoirs d’informateur, réalisa qu’il tenait encore la laisse du chien et il se retourna : une masse grise et rouge agitée par des convulsions émettait des sons aigus comme un animal de caoutchouc pour bébé, il y avait des traînées de sang sur le trajet parcouru. François Ferdinand se plaça au milieu de la cour et, tournant sur lui même à la manière des lanceurs de marteau, mais sans la grâce et la technique, projeta la bête qui traversa les airs comme un volant de plage et tomba dans la fosse à purin où elle commença à s’enfoncer au milieu des bulles puantes éclatant à la surface. Emporté par son mouvement, François Ferdinand n’avait pas pris garde à la bouse que Martha, la plus expérimentée des dix vaches laitières de la ferme, avait délicatement posée sur le plateau en se rendant au pré et il exécuta un saut piqué avec réception sur le ventre et la tête dedans. Berthe, rentrée de sa course sortait les fers du four de la cuisinière pour le repassage et vit la scène par la fenêtre, elle sortit affolée en criant : « C’est t’y pas malheureux ! » Elle enfila ses sabots qui séchaient sur le seuil et se précipita dans la cour, saisit la louche à purin en bois avec un manche grand comme celui d’un râteau et courut à la fosse pour repêcher la pauvre bête sanglante et dégoulinante de merde, elle courut à la citerne, ses sabots éclaboussèrent de fiente de canards Ferdinand au passage qui en avala, elle rinça abondamment l’animal et courut à la cuisine pour le mettre dans le linge chaud qui lui servait de pattemouille. Godeliebe arrivait à ce moment précis, les bras chargés de rhubarbe.
– « Ma fille, va voir si tu peux faire quelque chose pour le petit monsieur dehors ! »
Godeliebe n’était pas sa fille, mais elle l’appelait toujours « ma fille ». C’était une dame de haute tradition flamande qui, en plus de son homme et de ses quatre gosses, s’occupait aussi à ses moments perdus, pour la détente, le commérage et quelques sous, de menus travaux dans les fermes voisines. Elle laissa tomber la rhubarbe sur le carrelage, mais peut être que c’était du sellerie en branche, et déboula dans la cour comme un bonhomme Michelin, saisit de ses grosses mains Ferdinand, une entre les jambes et l’autre sous la poitrine et courut à la même citerne que pour le chien, juste à côté de la soue. François Ferdinand fut dévêtu et douché à l’eau froide grâce à l’action d’une chaîne qui en libérait de grand paquets.
François Ferdinand, nu comme une grenouille, hurlait devant la truie étonnée en se touchant l’orifice anal et poussant des cris hystériques. Godeliebe eu des réflexes de bonne mère et elle réagit aussitôt avec le même amour que pour les siens : elle lui donna une bonne taloche et, s’asseyant sur le tabouret à vache, le coucha sur les genoux, le cul en l’air et dénicha d’entre ses fesses molles la motte dure qui gênait : elle l’extirpa avec ses gros doigts et lui flanqua une bonne claque sur les deux fesses :
– « Het verwarmt! »
Elle le pris sous le bras et rentra à la cuisine. Berthe donna à « sa fille » d’autres pattemouilles bien chaudes pour frotter le corps du petit monsieur de la ville, on l’enveloppa dans une grosse couverture qui gratte et puis :
– « Au lit !»
François Ferdinand garda pour pour lui l’évènement et il en rêvait encore quelques années plus tard dans son école de management en Angleterre. L’expérience lui fut utile après « the final examination » comme conseiller de campagne électorale du président de région : – « Il connaît le terrain ! » avait affirmé ce dernier.
Le petit chien eu quelques années de bonheur malgré les séquelles. On le poussait parfois gentiment du pied quand il était sur le passage, sommeillant sur la pierre bleue de l’entrée. Berthe prit l’habitude de le prendre le soir après le souper et il s’endormait dans le hamac du tablier entre ses jambes. Mais Pierre et Catherine eurent un autre destin. Pierre fut reclus au mobile-home trois jours et s’occupa de ses petits frères, et puis son père arriva, il avait un repos de quatre jours. Hélène ne raconta rien et Pierre eut quand même du plaisir à aller aux crabes comme un grand et à chercher des vers pour la pêche sur la plage à marée basse avec une grande pelle carrée. Quand ils remontaient par le chemin de la falaise Pierre jetait un œil à son embarcation disloquée dont le père ignorait l’histoire mais qu’il avait remarquée et qualifiée de cabane de Robinson Crusoé car son père aussi avait été gosse un jour. Pierre lui, cherchait des yeux l’ondine disparue et sans doute incarcérée dans une grotte sous-marine. Ils quittèrent la côte la semaine suivante et l’école reprit : Pierre débutait au Lycée.
Et Catherine ?

*

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Chapitre 21 Marc et Jacques mènent l’enquête

illustration: yukiryuuzetsu

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Chapitre XXI.

Marc et Jacques mènent l’enquête.

Delestrain était dans son bureau au sud est des bâtiments quand Marc arriva, le soleil pénétrait droit dans la pièce et éclairait la porte sur la quelle était peinte une pêcheuse nu-pieds sur la grève, jupe relevée jusqu’au genoux et arc-boutée sur un madrier. Les gens du coin pas trop jeunes savaient ce qu’elle faisait : quand les flobards, ces bateaux coque de noix, rentraient de la pêche, il fallait le replacer sur le rail en bois du chariot à deux roues tiré par un cheval ou un petit tracteur. Pour ce faire, le flobard ne devait pas sortir complètement de l’eau pour en diminuer le poids, on plaçait bien la pointe de la proue à l’arrière du rail et la femme la soulevait avec le madrier tout en la guidant, tandis que le pêcheur à la poupe, cul au large, avec le soutien des dernières vagues du rivage, poussait un grand coup et le bateau glissait sur sa rampe, on criait et frappait un peu le canasson chaussé de planches pour ne pas s’enfoncer dans le sable mouillé, la bête hochait la tête comme pour dire : « J’ai compris ! » et tirait l’embarcation au sec. Marc fut ébloui en ouvrant la porte et Delestrain vit son collègue apparaître en pleine lumière, comme un revenant, la porte refermée derrière lui, on aurait cru que la pêcheuse de la porte le poussait dans le dos.
– « Assied toi ! » lui dit Delestrain, « j’ai des nouvelles ; j’ai contacté le poste de Montaban, ils ont vu ton gars, mais tiens, tu peux l’appeler toi même, il est prévenu, il s’appelle Bertrand, Bertrand Dobbelaere, je te fais le numéro ! » Il lui tendit le casque. Marc ne compta que trois sonneries et entendit la voix énoncer selon le protocole l’identité du policier, ce n’était pas des CRS là-bas, et celle du commissariat qui n’était en fait qu’un poste dépendant de celui de la sous-préfecture, mais il était question dans l’administration de restructurer tout ça. Marc se présenta et fit référence à Delestrain.
– « Ah, vous êtes le père ! » Marc soupira.
– « Oui, je suis le père de Pierre Yves Marie Charbonnier, on me dit que vous avez des nouvelles de mon fils mineur. »
– « Affirmatif ! Sauf votre respect il ne le sera plus dans trois semaines ! »
– « Qu’est-ce qu’il ne sera plus ? »
– « mineur ! J’ai le rapport du contrôle devant moi, il est du mois de Mai.»
– « Et qu’est-ce qu’il dit ce rapport à part l’âge de mon fils ?
– « Il n’y a pas grand-chose, ce n’est qu’une liste des personnes contrôlées, je peux vous l’envoyer par la messagerie. »
– « Oui mais qu’est-ce que vous savez de plus que son anniversaire ? »
 « Je sais chez qui il habite, c’est moi qui l’ai contrôlé à la descente du bus avec mon collègue. »
– « À la descente du bus ? »
– « Oui, à Montaban. C’était le début des restrictions de déplacements à cause du virus. Les décrets n’étaient pas encore publiés mais on a fait pour ainsi dire de la prévention, c’est à dire qu’on contrôlait les domiciles des promeneurs et on informait les gens. Le couple était descendu à l’arrêt du jardin botanique à la fontaine, on venait d’ailleurs de repérer un petit groupe connu sur le coin, des petites crapules mais un seul qui connaît le ballon, on sait où ils habitent ceux là, bref on demandait les papiers aux gens à la gare, aux arrêts de bus et sur le grand parking. On a bien été surpris quand on lui a contrôlé ses papiers à votre gars, on l’avait appelé « Mademoiselle », une belle fille, bien foutue qu’il avait dit mon collègue, on va lui demander ses papiers ! Ce sera plus agréable que de questionner un gros qui pue. Et c’est vrai qu’elle était mignonne avec ses cheveux noirs frisés et sa robe courte de printemps, son copain lui tenait la main.
– « Ben, vous auriez du écrire un rapport et l’envoyer à un éditeur, vous auriez eu un prix à la rentrée ! Et mon fils dans tout ça ? »
– « C’était la fille ! »
– « Quoi la fille ? »
– « Bon oui, en regardant les papiers on a du lui demander de confirmer son genre et son copain riait sous cape ! Je veux dire sous son masque en tissu. »
Marc était devenu un peu rouge et le ton de sa voix devenait agressif.
– « Alors il faisait la fille avec un mec ? »
– « Non, pas vraiment, parce que quand on a contrôlé le garçon on a constaté que c’était une fille ! »
Il y eut un silence pesant de presqu’une minute, Delestrain, derrière son écran, faisait mine de taper quelque chose au clavier et jetait des coups d’œil sur Marc. Marc demanda finalement si ils connaissaient la fille ; oui, ils la connaissaient sur le coin, mais ils ne l’avaient pas reconnue tout de suite, habillée comme ça et puis c’était plutôt les dames de la ville qui la connaissaient à cause de la couture, parce qu’elle était connue pour ça au pays, une couturière. Oui on connaissait son adresse, au lieu dit «  Le bois Madeleine » :
– « il n’y a qu’une maison, la sienne, les gens disent « La maison du chêne ».
– « C’est une maison en sucre et en pain d’épice, je parie ! Elle s’appelle comment cette sorcière ? »
– « Catherine Laignée, elle a à peine dépassé ses dix huit ans. Sa mère a été tuée par un camion il y a deux ans. La maison appartenait à son grand-père, un ingénieur des eaux et forêts, mais il lui en a fait don l’an passé avant de se caser tout seul dans une maison de retraite. Delestrain regarda Marc dans les yeux et puis lui dit :
– « Tu vois, il a trouvé chaussure à son pied ton gars ! »
– « Oui, avec une fille garçon manqué ! »
– « J’dis ça, j’dis rien, mais t’aurais préféré avec un garçon fille manquée ? »
– « Beh … » On aurait presque cru à un grognement d’ours des Pyrénées du temps de la république espagnole.
– « Marc, j’te mets en récup’ jusque dimanche ! Va t’en laver tes gambes à’l’jetée! » Marc était resté sans bouger sur sa chaise et Delestrain le regardait aussi en souriant de toutes ses dents blanches et aussi de celle qui manquait à gauche derrière la canine, immobile, on se serait cru au musée Grévin et puis Marc s’était levé, avait fait le salut militaire et dit :
– « Merci min fieu ! » Il fit le demi-tour réglementaire sur les talons, fit un pas vers la porte et puis se retourna :
– « Hé ! Min fieu ? »
– « Oui Marc ? »
– « Pourquoi t’as jamais fait mettre une prothèse pour ta dent ? »
– « J’en ai plein d’autres ! »
– « Avec des dents pareilles t’es comme une fille avec des belles jambes et qui en aurait perdu une ! »
– « Alors ça lui ferait une belle jambe ! »
Marc hocha la tête, refit son demi-tour et quitta la pièce lentement, ferma la porte derrière lui et courut dehors, monta dans la voiture et démarra, il voulait passer par la maison avant d’aller jusque Montaban, il voulait en parler avec Hélène d’abord.

Jacques avait sonné chez les Charbonnier un peu avant dix-neuf heures, la porte s’ouvrit et le carillon de Saint Christophe égrena son petit air, la porte s’était ouverte doucement, hésitante et Marie avait montré son nez dans l’entrebâillement puis sa tête blonde pas coiffée et elle avait demandé en ouvrant la bouche toute grande :
– « T’es qui, toi ? »
– «  Jacques, un copain de Pierre ». Il l’avait entendu courir dans le long couloir carrelé en criant, « Maman ! Maman ! C’est un copain de Pierre ! ». Hélène était apparue au bout du couloir en tablier, les manches retroussées et des gants en caoutchouc rose sur les mains, elle avait déjà entraperçu Jacques à l’occasion de rencontres sportives auxquelles elle avait assisté, le prénom lui était familier et puis, un roux pareil, ça ne s’oublie pas.
– « Entre au salon Jacques, je termine mon carrelage et j’arrive ! Montre lui Marie ! » Marie était revenue toujours en courant, elle avait ouvert la première porte à gauche au début du couloir et fait pénétrer Jacques dans la première partie du salon, celle que l’on fermait jadis avec des grandes portes en accordéon et où l’on faisait attendre les visiteurs sur des chaises Louis Philippe. On y servait le thé ou le café aussi. On ne fermait plus ces grandes portes depuis plus d’un demi-siècle, elles avaient disparu d’ailleurs, il n’en restaient que les paumelles fixées sur les battis encastrés dans les murs et qui avaient survécu aux vagues culturelles comme des vestiges archéologiques, mais on y mettait toujours des chaises chez les Charbonniers, quatre, avec des pieds et un dossier droit en bois laqué blanc, les même qu’à la cuisine, il y avait une table assez grande qui avait du être de style Henri IV, en bois noir et avec des traces de vernis. On lui avait coupé les jambes balustres à mi-hauteur pour en faire une table basse. Il y avait ce tapis rouge usé avec comme des cheveux gris tout autour et sur lequel Pierre avait l’habitude de jeter son sac en rentrant du Lycée. Marie poussa une chaise vers Jacques et grimpa sur une autre pour le regarder en balançant les jambes sans rien dire et les deux mains posées l’une sur l’autre entre les genoux dans la toile de la robe. Jacques la regardait aussi. Hélène traversa le salon par l’autre bout en s’essuyant les mains dans un essuie blanc strié de lignes rouges, Jacques se leva.
– « Bonjour Jacques, je t’ai vu sur le tapis au judo. Pierre n’est pas là tu sais. »
– «  Oui je le sais madame, c’est pour ça que je passe, il est chez une copine vers la côte mais je ne connais pas l’adresse, on veut aller chercher une copine du club qui a des problèmes dans sa famille mais on ne connaît pas l’adresse exacte et puis, je voudrais aider Pierre, c’est mon copain. »
– « Son père est prévenu, ils s’étaient disputés il y a une semaine » .
– « Vous savez où ils sont ? On veut aller chercher Fatimata, son oncle et moi, il y a eu des photos dans internet et ça va mal dans la famille. »
– « J’ai entendu parler. Ils sont à Montaban au bois Madeleine, ça s’appelle comme ça, il n’y a pas de numéro parce qu’il n’y a qu’une maison. Mais tu veux que je demande à Marc de ramener Fatimata en même temps ? »
– « Non Rachid il dit que c’est mieux qu’il y aille et en plus il connaît Pierre, il peut l’aider aussi, Pierre a confiance en lui .»
– « Son ancien prof de Physique Chimie ? »
– « Oui, et toujours notre maître de judo. Merci beaucoup, je vais y aller parce que on voudrait arriver avant qu’il ne fasse noir. »
Marie s’était agitée sur sa chaise, son regard allait de Hélène à Jacques, elle sauta de la chaise et courut vers Jacques :
– « Tu vas chercher Pierre ? Tu vas chercher Pierre ? » Elle regardait Hélène : « Pourquoi il est parti Pierre ? Je veux aller voir Pierre ! »
– « Il va revenir, Papa va le chercher ! »
– « Je veux aller chercher Pierre ! » elle courut vers Jacques de nouveau et tira sur sa manche :
– « Je peux venir aussi ? Je veux aller chercher Pierre ! » Jacques restait là debout comme un épouvantail secoué par le vent, il regardait Hélène pour savoir ce qu’il devait faire, mais Hélène ne savait pas non plus, elle agrippa gauchement Marie par le bras près de l’épaule et la tira en arrière :
– « Allons Marie, laisse Jacques tranquille, papa s’en va chercher Pierre, il va revenir ! » Hélène fut prise par surprise, elle n’avait pas cru que ça puisse arriver. Il est vrai que Hélène n’usait jamais de force physique contre ses enfants encore petits, Marie regarda sa maman étonnée, elle avait senti la prise de la main qui serrait sur son petit muscle et s’était dégagée violemment.
– « Moi aussi je vais partir ! Je fais comme Pierre ! » cria t-elle, elle passa la porte du salon restée ouverte et Hélène entendit médusée la porte de la rue claquer et resta figée la bouche ouverte. Jacques regarda Hélène et courut à la rue. Il aperçu Marie. Elle passait le coin au bout de la rue en face de l’épicerie et disparut; Marie s’arrêta à la porte cochère de la menuiserie Carpentier, la porte au fond de la cour était ouverte et on entendait des coups de marteaux et le glissement haché d’une scie à ruban, ça sentait bon ; elle sentit quelque chose sur son épaule et crut à un oiseau, elle y posa la main et en sentit une autre, elle leva la tête et vit une sorte de génie avec des cheveux qui brûlaient sans se consumer et des yeux d’émeraude. Il lui souriait.
– « On va aller le chercher ensemble Pierre, t’es d’accord ? Pierre c’est mon copain. »

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Chapitre 20 Un vrai mec

illustration: yukiryuuzetsu

Chapitre XX.

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Un vrai mec.

Gérard avait garé le tracteur rue du moulin, il y avait effectivement un reste, un mur en arc de cercle sauvé de l’écroulement complet par le lierre et quelques arbustes qui y poussaient. La mairie en avait fait une petite aire de repos en terre rouge avec deux bancs et des bacs à fleurs. Ils étaient quatre, deux sur chaque banc, une boite de bière à la main, fumant et jouant à faire tourner les masques sur un doigt avec l’élastique. On remarquait d’abord Christian à cause de son pantalon jaune fluo avec des reflets oranges, il avait une tête un peu rouge et des joues flasques mais Adrien était le chef ! Le plus âgé et le plus grand, le visage gris avec des yeux brillants qui s’agitaient dans leurs orbites. Une grosse ceinture à boucle serrait le pantalon de tissu côtelé. Il portait une veste vert de gris avec des poches à fermeture éclair.
– « Hé Lebrun ! Viens boire un coup ! » Gérard s’approcha, traînant ses grosses chaussures sur le pavé et se frottant les mains noires de la graisse du volant l’une contre l’autre, il s’en était d’ailleurs mis sur le bout du nez en se grattant.
– « J’ai pas beaucoup le temps, je suis venu chercher la sarcleuse, ils nous l’ont ressoudée à la carrosserie, on est déjà en retard pour les semences. »
– « Assied toi, j’te dis, bois un coup ! » Adrien se leva et lui tendit une boite qu’il avait sortie d’un grand sac plastique de supermarché, lui donna une grande tape dans le dos, une habitude rodée jadis au collège, école où Gérard avait appris, ce qu’il savait déjà, que son père n’était pas son père, que sa mère n’était pas sa mère, qu’il était moins que les autres et, parmi les autres, moins que Adrien et Adrien, lui, se savait supérieur, il était aussi plus grand faut dire et parlait d’égal à égal avec les jeunes profs débutants et ils méritaient bien leurs noms parce que Adrien en avait buté un de débutants, en tous tous cas ça se disait. Les trois autres sur les bancs, appuyés des coudes sur leurs genoux et la canette serrée des deux mains, avait levé les yeux et ricanaient sans savoir pourquoi, parce que on ricanait toujours quand Adrien parlait, une façon d’approuver ce qu’il disait et de se mettre à sa hauteur. Gérard ricana aussi en hoquetant comme un bossu enroué et pris la bière, de la mousse coula sur ses mains huileuses en tirant sur la languette en fer blanc et il s’en mit encore sur le menton et dans le col à la première rasade.
– « Alors Lebrun toujours à traire les vaques à merde des Dutertre ? »
– « Ben ouÈ ! C’est mieux que rien non ? » Gérard se passa la manche de sa blouse de travail sur la bouche et s’en maquilla le tour de la même crème que pour le nez et but une deuxième gorgée.
– « Tiens, assied toi, il y a de la place là ! » Adrien le poussa d’une main sur la poitrine vers le bac à fleur et Gérard y tomba assis le cul dans la terre et les genoux plus haut à cause de la bordure en bois, il du se retenir de la main libre en arrière pour ne pas s’allonger tandis que de la mousse giclait hors de la boite, des tulipes restées debout balançaient leur tête entre ses cuisses. Adrien tira une cigarette d’un paquet pour la faire dépasser et la passa sous le nez de l’autre :
– « T’es mignon comme ça Gérard! Tiens, fume ! »
– « Je fume pas ! »
– « Mais si tu fumes ! » Il lui enfonça la tige entre les lèvres et approcha le briquet allumé. Gérard aspira sur les injonctions de Adrien, toussa, but une gorgée de bière, retoussa, cracha et fuma encore.
– « Voilà, tu seras un homme mon gars ! Il te manque encore la fille avec les pipes et tu seras complet. Le problème c’est qu’il y a carence dans le coin, on en voit de moins en moins, on est obligé de se prendre des mecs ! Heureusement on en trouve qui aiment ça, hein Robert ? » L’un des trois autres leva la tête et regarda Adrien.
– « Alors Robert, réponds ! Dis le ! » L’autre hocha une paire de fois la tête.
– « Mieux que ça Robert ! Dis le « Oui, J’aime ça ! » » Et l’autre répondit.
-« Oui ! J’aime ça ! » Adrien était debout devant Gérard toujours assis dans les fleurs, sa braguette à hauteur de nez, il le tira légèrement vers le haut par le talon d’une oreille, ce qui obligeait à lever le menton vers le haut:
– « Tu entends Gérard ? Robert il aime ça ! Tu veux que je t’apprenne aussi à faire la fille ? Faute de filles on prend des merles ! » Il rigolait et il relâcha Gérard pour se rasseoir sur le banc.
– « Alors, qu’est-ce que tu fais de beau à la Malcense ? Toujours à nettoyer du brun ? Tu portes bien ton nom, hein Lebrun ! » Il avait sorti de la poche un couteau à cran d’arrêt avec un manche en corne et éjecta la lame de dix doigts de longueur, il y eu un éclair, Adrien s’amusa à jouer du reflet du couteau avec le soleil en le promenant sur les yeux des autres qui, éblouis, baissaient les yeux à tour de rôle.
– « On prépare la terre aussi et on range le foin ! On a vidé toute la grange hier avec le père Dutertre, il avait vu comme de la fumée et il avait peur que ça prenne, il y a des fois des gens de la ville qui vont au bois Madeleine en voiture avec des filles et en rentrant ils jettent leurs mégots par la fenêtre! Mais des filles, en ce moment on en a assez, cinq elles sont avec la couturière et avec des belles fesses, je les ai vu pédaler en jupette il y a quelques jours pour porter l’échelle à La Maison du Chêne et j’étais aux premières loges sur la remorque, je regardais dedans et elles me souriaient en sortant leur langue, je vais les voir le soir, une chaque soir ! » Adrien l’écoutait un peu rouge et le menton en avant.
– « Tu écris des livres maintenant Gérard, des romans ? C’est maman Dutertre qui te raconte des histoires pareilles, le soir, avant de faire dodo ? La belle au bois dormant ? C’est pas beau Gérard de mentir ? »
– « J’mens pas j’te dis ! Elles sont cinq là-bas et elles font tout c’que j’leur dis ! »
– « Raconte un peu Gérard, elle sont comment ces filles ? Et c’est qui cette couturière ? tu veux dire la Lainier, la fille de sa mère ? »
– « J’sais pas moi! C’est la mère Dutertre qui l’appelle comme ça mais le père il dit toujours la petite reine, mais c’est pas la plus belle, avec ses cheveux raides on dirait un garçon, elle marche comme eux en plus et elle met des pantalons. Mais il y a une brune et une jolie bonde, elle sont même venues à la maison.»
– «  Y’aurait pas des fois une petite frisée avec des cheveux noirs ? »
– « Si, si, il y en a une comme ça, c’est la brune, elle est frisée, elle était là pour l’échelle avec la blonde, c’est pour l’échelle qu’elles sont venues à la maison en vélo … »
– « Hé les gars, vous entendez ? Ça pourrait être la petite du parc ! On va la faire grimper à l’échelle la frisée ! » Les autres ricanèrent de nouveau mais ils auraient pu tousser aussi. Adrien tourna la tête vers eux en signe d’approbation et reprit:
– «Et les trois autres ? »
– «Les trois autres ? »
– «Oui les trois autres ! Tu m’as bien dit qu’elles sont cinq ? »
– «Il y a une petite avec des longs cheveux blonds, celle qui était là à la ferme avec la brune pour l’échelle, elle sourit tout le temps et elle a pas l’air farouche. »
– «Tu nous l’a déjà dit ça Gérard! Les deux autres ? »
– «J’sais pas moi, je les ai vues de loin. »
– «Dis donc Gérard, tu m’as dit que tu vas les voir tous les soirs et qu’elles tirent la langue ? Tu sais ce qu’on fait aux menteurs Gérard ? On la leur coupe et pas que la langue. »
Adrien agita son couteau devant Gérard, passa la pointe sur le milieu de sa veste, fit sauter un bouton et fit glisser la lame entre les cuisses de Gérard qui lâcha sa canette; elle se vida dans la terre non sans avoir éclaboussé l’ourlet des jambes de pantalons de Adrien.
– «Vous avez vu vous autres, il ment, il gâche la bière et cochonne mes habits du dimanche, faudrait lui apprendre les bonnes manières, t’as oublié mes leçons du collège Gérard ? Tu veux une piqûre ? Il te faudrait un rappel je crois. Lève toi Gérard  ! »
Gérard s’extirpa du bac à fleurs et Adrien le saisit à la ceinture, en tira l’anneau et la fit glisser hors des passants, il en fit une boucle dans laquelle il passa le couteau et la coupa en deux morceaux qu’il donna à Gérard.
– « Mets toi ça dans les poches! Alors Gérard, les filles c’est tout mensonge ? »
Gérard baissa les yeux en saisissant les deux lambeaux de cuir.
– «J’ai pas menti pour les filles, elles sont vraiment cinq là-bas, sauf que le soir, je reste à la ferme et que souvent je dois encore faire rentrer les poules avant d’aller au lit. »
Adrien se tourna vers les autres:
– « Hé beh on va y faire un tour hein ? On va s’en occuper nous de tes poules. Qu’est-ce que vous en pensez vous autres ? Des filles ça change des mecs, hein Robert ? Même celles avec des pantalons, on va lui baisser le pantalon à la couturière, on va lui apprendre à faire la fille.» Il avait passé la main sur la joue de Robert en la caressant, pincé un peu l’oreille puis fouillé les cheveux en écartant les doigts et les agrippant, tiré lentement la tête en arrière et fourré l’index dans la bouche : « suce ! »
– « Gérard ! J’espère pour toi que tu n’as pas menti ! Attends nous à la Vierge du sentier aux anguilles à neuf heures, tu nous montreras le chemin ! Tu vas pas les garder pour toi tout seul hein les filles ? Si t’as menti c’est toi qui le fera, la fille, et on est quatre ! On est partageux, tu sais.»

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Chapitre 19 Une affaire maritime

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Chapitre XIX.

Une affaire maritime

Marc faisait ses premiers pas à la Maritime. Delestrain lui avait montré son bureau : il était conseillé de nettoyer le matériel, pas seulement le clavier, l’écran et la souris mais aussi le disque dur et le dessus de la chaise.
– « Ne marche pas à pieds nus et surtout pas sur le tapis ! » On attendrait la semaine prochaine pour les sorties en mer.
– « Ah tiens ! Il y a une déposition à prendre cette après-midi, tu peux peut être commencer par ça : une jeune femme qui ramasse des algues pour les restaurants, les poissonniers et quelques fermiers. Elle a ses autorisations. Elle s’est fait agresser sur la plage de Vinghezelles. Tu peux t’en occuper ? » Ben oui, bien sûr qu’il pouvait s’en occuper Marc, il faudrait bien s’occuper de toutes façons. Il avait introduit la dame à quinze heures dans son bureau. Le genre de dames du coin mais encore jeune, pas la trentaine. Marc avait enlevé ses lunettes qu’il n’utilisait que pour lire et travailler et les avait posées sur le bureau. Il s’était levé pour la saluer et lui tendre une chaise. Elle portait une jupe assez lourde mais bien coupée qui s’arrêtait sous les genoux et on voyait une ligne rouge sur chaque mollet, la trace des bottes. Sûrement qu’elle avait fait un effort pour s’habiller, elle portait un chemisier blanc crème avec des dentelles discrètes sur l’ourlet des boutons de devant et un grand châle de laine grise et bleue sur les épaules, mais elle tenait en main un ciré jaune, au cas où.
Elle s’assit et tira le fichu de la tête cuite par la mer et le soleil et aussi le masque en tissu : elle avait un beau sourire pensa Marc. Une relation du port l’avait transportée à travers la zone presque déserte jusqu’au bureau des affaires. Elle avait un petit sac rectangulaire qu’elle avait vidé sur la table pour trouver sa carte d’identité et son inscription au registre, Yvette Dusquesnes, c’était son nom, Delestrain lui, avait déjà auditionné l’agresseur qui prétendait être l’agressé : elle avait un grand couteau et on ne l’avait jamais vu au village, lui il défendait l’environnement et d’ailleurs il avait présenté une liste aux dernières municipales, lui il était du coin et des immigrés de Calais on en voyait parfois jusque chez nous, « si on ne se défendait pas alors on sera immigré chez nous, vous comprenez. C’est de la légitime défense. »
– « Ah ! Et la main entre les cuisses c’est de la légitime défense ? » Lui avez demandé Delestrain, il y avait deux témoins.
– « Des étrangers ! Des belges !On l’entend à leur accent ! »
En attendant c’était la dame la plaignante et lui l’accusé, on lui demandait de ne pas s’éloigner de son domicile, mais de toutes façons avec le confinement … La dame ce qui l’embêtait surtout, c’était pas la main, elle en avait vu d’autres, c’était ses sacs d’algues perdus, une journée de travail, il y en avait bien pour vingt Euros et aujourd’hui elle ne pouvait pas travailler puisqu’elle était là. Peut être que le juge en plus de l’amende pénale jugerait d’une indemnisation, on pouvait l’espérer. La déposition terminée la dame rangea ses papiers et rassembla le fatras de ses objets éparpillés sur le bureau de Marc, en fit un petit tas et le fourra dans son sac, elle se remit le fichu sur les cheveux noirs coupés courts, son châle sur les épaules et, consultant le ciel par la fenêtre d’un œil météorologue, coucha le ciré en cape sur les épaules. Marc resta un moment sur sa chaise, les jambes tirées sous la table et les bras croisés, son téléphone vibra, c’était Hélène.
– « Marc, il faut aller chercher Pierre ! »
– « Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu sais où il est ? »
– « Pas vraiment, chez une copine pas loin de la côte ! »
– « Et ben tout va bien, chez une copine ! Tout est pour le mieux ! »
– « Non pas vraiment, ils ont joué à faire des vidéos, elles sont sur les réseaux et ça tourne mal » !
– « Du porno ? »
– « Non, un défilé de mode,je t’expliquerai, mais il faut trouver l’adresse de cette fille et aller le chercher ! »
– « Elle s’appelle comment ? »
– « Ils ne savent pas, ils disent tous Coco ! C’est une couturière. Elle habite dans le coin de Montaban.»
– « Qui ça ILS ? »
– « Daniel et Claire,des amis de Pierre, ils sont passés à la maison. »

Delestrain avait trouvé Marc dans son bureau les coudes sur la table et la tête dans les mains, il avait l’air d’avoir un problème le collègue, d’abord il n’avait plus de lunettes, la dame auditionnée les avait mises dans son sac en remballant son bric-à-brac et puis Marc avait parlé de son grand garçon et de sa fugue et Delestrain connaissait la musique, il en avait eu des gamins comme ça, comme moniteur de sport mais aussi dans l’armée, des jeunes gendarmes sortant de l’école, pas des durs, des forts en sport sentimentaux. Ils arrivent jeunes et beaux dans un costume tout neuf, ils sont fiers et ils pensent qu’on va les aimer et les admirer. Ils pensent que l’été ils vont surveiller des plages et sauver des baigneurs imprudents avec le bateau pneumatique à moteur. Et puis ils se retrouvent sur les routes, pas des départementales, des nationales embouteillées à sept heures du mat’, les accidents et le sang dans l’herbe des fossés encombrés de bouteilles plastique et de papiers gras et puis un jour ils marchent en rang comme des romains, un bouclier transparent à la main et casque de cosmonaute sur la tête, indifférents aux cris de haine. Et une nuit ça commence, on se retourne une fois dans le lit, et puis deux, vers trois heures on se fait une tisane en cuisine et la maman des gosses se lève aussi et demande :
« Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu es malade ? »
Oui, ça commence comme ça.
Il avait des relations Delestrain dans la Grande Maison depuis le temps et il allait le trouver son Pierre, en attendant il ferait mieux de rattraper la jeune dame, pour ses lunettes, il l’avait vu partir à pieds sur le quai. Une petite pluie très fine s’était mise à tomber avec la marée bientôt basse, ça s’arrangerait dans une heure ou deux mais pour l’instant le gris dominait encore que en haut les grosses chaussettes de laine sombre qui s’étiraient lentement comme débordant d’un sac à linge sale laissaient sortir du bleu par des trous. Marc dans sa 4L vit la dame au loin marchant sur la dalle craquelée et scintillante des gouttes d’eau et de la lumière changeante. Il était resté en uniforme. Il ralentit puis s’arrêta un peu devant la dame qui marchait tête haute en plissant les yeux contre la pluie, il sortit de la voiture et attendit :
– « Madame, vous voulez bien vérifier dans votre sac, vous avez pris mes lunettes sur mon bureau ! » La dame s’était arrêtée, étonnée. Elle regarda son sac et eu un geste pour l’ouvrir, puis bloqua le geste :
– « Il va pleuvoir dedans ! » En effet l’eau coulait sur le front de Marc et perlait sur les cils.
– « Montez dans la voiture ! » Ils s’assirent devant, la dame ôta le ciré qu’elle posa sur les genoux et renversa son sac dessus.
– « Elles sont là ! » dit Marc, je les vois à côté du petit paquet rose-bleu, là ! » La dame fixa l’endroit indiqué par le doigt de Marc, saisit les lunettes et lui tendit :
– « Vois là ! J’les a r’pécailles ! J’m’excuse ! » fit la dame en tirant la bouche d’un côté, « C’est heureux qu’vous l’ayez ravissé, c’est vos zis qui en auraient pati ! » Marc pensa qu’elle devait encore traverser toute la zone portuaire entre les hangars délabrés, il lui demanda si elle habitait loin.
– « Près des « Quilles en l’air, pour ça de l’air, on peut dire qu’on en a là-bas ! On voit la mer d’in haut et quint y fait bieau in peut r’luquer les Inglés qui pêquent ed l’aut’ costé.» Marc avait eu du plaisir au bureau à entendre son « parler », un peu comme celui de son père, il l’avait entendu, tout petit dans son quartier, et il avait répondu :
– « Ça fait une trotte ! J’va vous rallonger jusque là ! » Elle en fut toute retournée la dame, elle prit toute la demi-heure du trajet à remercier et en plus, être raccompagnée « à ch’maijon » par un « Jean d’armes », « Ça va causer d’un’l quartier ! ».
– « Vous permettez que’ j’mette min paletot derrière, je’n voudroie point machuquer m’bell quemiss, c’est celle pour aller al capelle ! Te comprin ? Te permets que j’te dise Te, hein ? » La dame elle expliquait à Marc que c’était une « quémiss » qu’elle tenait de sa mère, c’était un cadeau de noces, mais sa mère la mettait aussi à la procession du Quinze Août, c’était une couturière de Montaban qui l’avait faite, une amie de sa mère, elle l’appelait « La Reine » dans le quartier mais son nom c’était Irène, la pauvre avait été tuée par un camion sur la route des dunes entre Radinghen et Engrenaert mais sa fille avait repris l’affaire, « Atelier Cocoricomode », c’est elle qui lui avait fait la jupe, pour pas cher, elle avait apporté le tissu anglais que son homme avait eu par un ami de l’autre côté, ils en faisaient des manteaux là-bas pour la pluie, « parce que chez eux, y drach’ ed toudis » mais elle en avait fait une jupe et bien chaude contre le crachin de la mer.
Au retour Marc était entré directement chez Delestrain sans frapper :
– « Chef, ça vous dit quelque chose une couturière tuée il y a deux ans par un camion sur la route des dunes ? »
– « Marc, arrête de m’appeler chef ! L’an prochain je suis à la retraite ! Appelle moi « le vieux » ou « mon vieux », « Min fiu ! tiens, c’est plus affectueux.  Oui, bien sûr je m’en souviens, deux ans et demi ! »
– « Je crois que mon fils est chez elle, je veux dire chez sa fille, c’est elle qui a fait la jupe de la glaneuse d’algues, elle est sur Montaban. »
– « Je connais quelqu’un là-bas, je les appelle. »

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