Chapitre 4: Retour de manif

Retour au chapitre 3

Chapitre IV.

Retour de manif

Il avait gelé au matin mais l’après-midi s’annonçait chaude pour la saison, certains élèves déambulaient dans les couloirs en chemise, le chandail roulé en boule et attaché sur le sac avec un élastique de vélo ou bien posé sur les épaules comme un boa ; les filles qui en portaient tiraient leurs bas. Daniel aperçut Pierre sous les arcades des classes de lettres et de math dans la première cour et il s’approcha à pas rapides. La pause ne durait que dix minutes. À vrai dire il ne le connaissait que de vue mais ils s’étaient quand même côtoyés deux ans dans la même classe. Il était en mission pour ainsi dire : le convaincre de venir à la soirée. On le lui avait demandé avec tellement de gentillesse, il ne pouvait pas dire non à Claire mais il la soupçonnait de ne pas agir pour son compte non plus, « elle était en opération commandée ! » s’était il dit a lui même.
– « Salut Teddy ! »
Pierre tourna la tête :
– « Tu connais plus mon nom ? »
– « Tu fais toujours du judo non ? J’disais ça à cause de Teddy Riner . »
Pierre eut un petit rire :
– « Ah ! Tu t’y connais je vois, je ne suis pas de son niveau, je n’y serai jamais d’ailleurs. »
– « Mais tu seras à ma soirée samedi, j’espère ? »
– « Ah ! C’est Jacques qui t’envoies ? »
Daniel ne répondit pas tout de suite et puis choisit le mensonge passif, souvenir d’instruction religieuse:
– « Si tu le dis ! ».
– « Il veut me trouver une fille qu’il dit ! »
Daniel se gratta la tête et fronça les sourcils.
– « Et si c’était une fille qui te cherchait ? »
– « Quand on me cherche on me trouve ! »
Daniel décidément touché par la grâce ce jour là répondit :
– « Cherchez et vous trouverez »
– « Trouver quoi, des prunes ? »
– « Et le reste te sera donné par surcroît »
– « Amen ! »
– « Alors tu viens seul ? »
– « J’vais voir, mais je resterai pas longtemps, j’ai le bac ! Et puis mon père devrait rentrer samedi soir, il était parti toute la semaine. »

Pierre quitta la classe à quatre heures la tête au carré, avec une envie exponentielle de pisser, il suivit une courbe dérivée qui dessinait une droite menant directement aux toilettes, se jouant de l’asymptote, il libéra la primitive devant l’urinoir. Il quitta le Lycée la vessie et l’esprit libre. Il n’allait pas au judo le vendredi, c’était le jour des benjamins, et il pensait se faire une bonne tartine grillée en rentrant avec un chocolat chaud, il avait gardé cette habitude de son plus jeune âge, c’était comme une récompense, non pas de l’effort mais d’avoir été appliqué, consciencieux. Il se sentait souvent plus garçon que jeune homme malgré les quelques poils qui apparaissaient sous le nez et qui seraient restés invisibles s’ils n’étaient pas noirs comme ses cheveux. Il avait gardé des pensées et des rêves de gosse plus longtemps que d’autres à cause de ses petits frères avec qui il jouait mais avait appris dans le même temps à maîtriser sa force physique face à des plus faibles. Le temps passant il organisait leurs jeux, définissait les règles et il prenait plaisir à les voir s’oublier dans leurs simulacres : ils étaient d’Artagnan, Jim Hawkins, Fanfan la tulipe et même plus tard Frodon, il jouait le rôle du méchant et les faisait courir. Ils grandirent et prirent pour ainsi dire leur indépendance et il y eu Marie.
Hélène était fatiguée après la naissance de Marie, Pierre s’en occupait souvent et, s’il n’était pas un deuxième papa, il était plus qu’un grand-frère, un peu grand-frère poule même : il lui arrivait de lui faire des crêpes à Marie et il lui avait donné une poupée, parce que personne n’y avait pensé et que, après la fille aînée, il y avait eu trois chiots à la maison qui avaient mordillé le baigneur et les deux demoiselles articulées qu’ils avaient déshabillées pour voir comment elles étaient faites ; plus grands ils se sentirent des vocations inquisitoriales, ils soumirent les trois à la question, les démembrèrent et les malheureux finirent sur un bûcher au fond de la cour. Bref, il n’y avait plus de poupée et Pierre en obtint une d’une copine de Lycée qui lui expliqua que c’était une arme de conditionnement des filles et que Pierre devait montrer l’exemple en y jouant aussi : comme ça Marie verrait que les mecs aussi sont des mamans. Pierre s’efforça de suivre ces conseils, un peu, pas trop : il berçait à l’occasion la poupée devant Marie et collait une joue sur son visage en gazouillant pour imiter un bébé.
Le père le vit faire un soir avant de manger et il faillit s’étouffer avec le biscuit d’apéritif qu’il venait de mettre en bouche.
– « Je croyais avoir un aîné après la fille et j’ai une nourrice ! Il lui a donné le biberon, la tétée quoi et maintenant il joue à la poupée ! À quand la couture ? »
– « Marc, laisse le! Il s’est aussi occupé des p’tits frères avant, y’a pas d’mal à ça et ça m’aide en plus! Et puis Marie elle est contente quand il est là, il te remplace tiens! Il est le deuxième papa. Tu est souvent parti! À propos de couture, tu n’as jamais entendu parler de Pierre Cardin?»
– « Est-ce que j’y peux si je suis souvent parti? Tu le savais non quand on s’est mis ensemble! Dis leur de rester chez eux aux gilets! Je pourrai prendre mes récup’, tiens! Ils n’ont rien d’autres à foutre le samedi? Il se reposent la semaine sans doute. En tous cas, pour être papa, il faut des couilles! Il a trop joué avec Isabelle quand il était gosse.».

Marc n’était pas à la maison ce vendredi quand Pierre rentra et jeta comme toujours son sac avec ses affaires de Lycée sur le tapis du salon. Il se dirigea tout droit à la cuisine. Pierre touillait dans le bol quand Marie entra dans la cuisine tenant la poupée baigneur d’une main. On entendait le cliquetis de la cuillère sur les bords, Pierre faisait mousser le cacao avec un peu de lait dans le fond avant de verser le reste du lait quand il était satisfait de l’aspect. Marie lui dit que ça faisait le même bruit que les clochettes de chèvres, elle en avait vu avec la maîtresse sur le terrain vague de l’ancien peignage.
– « J’peux en avoir ?»
Pierre lui tendit la petite cuillère remplie de chocolat épais à la bouche et Marie la suça des deux lèvres et se passa la langue dessus. Il la regardait amusé.
– « Et Frédérique il peut en avoir aussi?»
– « Frédéric ? C’est pas une fille?»
– « C’est un garçon habillé en fille!» Pierre lui dit de faire semblant avec une cuillère vide pour ne pas en mettre partout et Marie fit semblant de donner la cuillère à son garçon habillé en fille.
– « On fait semblant, tu comprends!»
Pierre lui sourit et porta le bol de cacao à la bouche et le but d’un trait puis le reposa sur la table avec un grand « Ha ! ». Marie rigola en voyant les moustaches et son bout de nez qui avait trempé dedans.
– « On dirait un clown!»
Il y eu un courant d’air et la porte de rue claqua. Éric avait traversé le salon en tirant la valise à roulette et pénétra dans la cuisine. Il était en T-shirt et jean, les tennis étaient craquelées sur les bords.
– « Salut grand-frère»
– « Salut frérot, de retour pour le week-end ? »
– « Ouèp, je laisse la valise ici, elle est pleine de linge sale ! Je monte à la salle de bain. Tu le dis à maman ? J’suis crevé. J’ai du rester debout dans l’allée tout le trajet avec un gros à côté qui puait. Si j’attrape le virus je saurai d’où ça vient ! Qu’est ce que t’as au nez ? Tu t’es battu ou c’est un coup de soleil? » Pierre se passa la manche sur le nez.
– « C’est Frédéric qui l’a pincé ! »
– « Bonsoir Marie. C’est qui Frédéric?»
– « Ben c’est lui ! » Marie tendit la poupée à bout de bras devant les yeux de Éric qui s’était penché pour lui faire la bise.
– « Frédéric c’est un nom de garçon ! C’est une fille ta poupée!»
– « Non c’est un garçon!»
– « Ah! Faudrait l’habiller autrement alors ! Bon je monte ! Tu dis à maman que je suis là?»
Pierre le regarda avec un sourire en coin :
– « D’accord Fred ! »
– « Hein ! »
– « Ben oui Fred, Éric »
– « Ha, ha, ha ! Elle est bien bonne celle là ! Rions, rions!»
– « Alors je vais appeler ma poupée Éric ! » dit Marie en tirant sur la robe de sa poupée pour cacher la culotte de linge blanc que portait la poupée sous la jupette rose brodée» Éric fit une drôle de tête et répéta:
– « Je monte ! » Éric allait franchir le seuil de la cuisine mais se retourna croyant entendre Marie l’appeler : elle parlait à sa poupée assise sur une chaise sous le regard hilare de Pierre:
– « Sois bien sage Éric je reviens tout de suite!». Éric haussa les épaules et se dirigea vers l’escalier.

* Hélène avait mis une bûche dans l’ancienne chaudière et jeté les spaghettis dans l’eau bouillante. Les jours se rallongeaient et il faisait encore clair sous la verrière. Elle posa le saladier sur la table devant Fabrice:
– « Tiens, mêle la salade pour tes frères et ta sœur! Si tu n’en manges pas comme d’habitude alors tu auras travaillé pour les autres. Tu ne t’es pas changé?»
– « Je viens de rentrer, m’man ! J’avais pu l’temps.»
– « Tu as joué en route ou quoi? Le judo finit à 6 heures et demie non?»
– « Mireille est arrivé en retard et elle a continué jusque sept heures.»
Pierre leva les yeux étonnés:
– « C’est Mireille qui a fait l’entraînement? Il était où Rachid?»
– « J’sais pas ! Il était pas là !»
– « Passe moi le saladier, je vais mêler, tu ressembles à un manchot, un pingouin qui regarde son œuf entre les pattes. Et c’est moi qui te servirai, si tu veut du vert sur ta ceinture faut manger de la salade!»
– « J’suis trop p’tit, je dois d’abord faire passer le jaune.»
– « Oui le jaune, tête d’œuf !» fit Pierre en passant les doigts dans les cheveux de Fabrice et lui secouant légèrement la tête. Fabrice rigolait en se laissant secouer comme une poupée de chiffons.»
Hélène arrivait avec les spaghettis fumants en déplaçant le nuage tiède au dessus de la table, elle y déposa le récipient.
– « Mangez la salade, je rapporte la sauce et le fromage!»
– « Il rentre pas papa ? »
– « Hé t’as des dents vertes, regardez Éric a les dents vertes.» Pierre rit aussi :
– « On dirait la sorcière aux dents vertes ! Ça donne faim!» Éric se passa la langue sur les dents de devant pour enlever les morceaux de salade.
– « C’est ma fête ou quoi ce soir ? Alors il ne rentre pas ? Je repars dimanche moi!»
– « Tu peux partir lundi matin par le train de 5 heures trente.»
– « C’est tôt ! Je dois me lever avant cinq heures et je ne peux pas déjeuner!»
– « Je te préparerai une thermos si tu veux et tu peux dormir encore pendant le trajet! Ah oui, ton linge sale, il ne se nettoie pas en boules, mais moi ça me met en boule, pour ne pas en dire une autre qui va bien aux garçons ! Les chaussettes trouées je ne les lave pas, tu aurais pu les jeter ! Ah oui, j’ai trouvé ça en vidant tes poches de pantalon !» Hélène lui tendit un petit étui plat de couleur rose. Éric était devenu tout rouge et Fabrice tendit la main :
– « Montre ! Qu’est-ce que c’est ? »
– « Laisse ça ! » dit Pierre « Tu dois passer la verte avant ! »
Hélène s’assit après son intervention et vidant le plat dit :
– « Ah ! Fabrice m’a laissé de la salade je vois ! Merci Fabrice . » Elle observa avec une moue Fabrice en train de couper une feuille de salade au couteau.
Pierre du se lever vers deux heures à cause du grand verre d’eau vidé devant l’écran : il avait un peu joué, un truc d’attaque de rue, deux bandes qui s’affrontent avec du Roméo et Juliette comme support narratif. Il avait tout arrêté quand Éric l’eut rejoint pour se coucher. Encore dans la cage d’escalier du grenier il entendit les voix dans la chambre des parents et sut que son père était là. Il dormit ensuite d’une traite jusque sept heures au matin.

Hélène était toujours la première levée même si Marie, les yeux ouverts dans le lit se levait aussitôt dès les premiers bruits de casseroles dans la cuisine. Pierre en profitait pour prendre la salle de bain et descendait pour le déjeuner qui, chez eux, comme déjà mentionné, était le petit dej’. Fabrice ne tardait pas et Éric lui, depuis quelques temps, faisait des nuits de dix et même onze heures mais se tirait hors du lit quand Marc était là. Quand à Marc, un lève-tôt de nature, les services de nuit et les déplacements de plus en plus fréquents depuis deux ans l’avaient fortement dérangé: il ne trouvait plus le sommeil avant deux heures du mat’, se levait vers huit heures fatigué et dormait dans le fauteuil l’après-midi. Sorti du lit à cette heure là, il trouva la salle de bain occupée et ça l’avait énervé. Il descendit et trouva Hélène affairée à la vaisselle du soir, la bouilloire sautillait légèrement sur la gazinière. Hélène vit qu’il avait sa tête des mauvais jours, elle tendit une joue, les bras nus dans la bassine. Marc lui donna un coup de museau et versa l’eau dans l’entonnoir du filtre à café.
– « Heu ! Marc, je n’avais pas encore mis le café dans le filtre ! »
On entendit comme le bruit d’une source dans le pot et Marc regarda le filtre humide et vide. Il vida la cafetière et se rendit à l’armoire avec la tête qu’il avait déjà en descendant. Il saisit le paquet de café par la taille, pour ainsi dire, qui, en s’amincissant gonfla la poitrine jusqu’au cou d’où s’échappa une pluie de grains qui se répandirent sur l’étagère en sautillant sur le sol. Marc en écrasa plusieurs en se déplaçant pour prendre le balai.
– « Laisse va, je vais l’faire ! »
Marc se poussa et, laissant la place à Hélène, remplit avec succès le moulin électrique ; il l’actionna en appuyant sur le couvercle qui glissa entre ses doigts et tombant par terre se brisa, il eut un instant d’hébétude, une poudre noire recouvrait le sol et les meubles comme après un coup de colère du Vésuve, il en avait plein les cheveux et autour des yeux. Pierre venait juste d’arriver, propre et habillé, il contempla son père et dit :
– « ’jour p’pa ! »
Il vit Hélène dans le fond, la mère et le fils se regardèrent et ils éclatèrent de rire, du rire qui fait mal au ventre avec des larmes dans les yeux et qui empêche de respirer. Hélène se tenait au dossier d’une chaise qui bascula et elle faillit tomber, elle sortit à petit pas rapides les deux mains fermées sur le bas du ventre :
– « J’dois pisser ! » Hélène avait adopté le vocabulaire de ses garçons. Marc ne riait pas :
– « Tes affaires traînent encore une fois au salon ! J’ai buté dedans cette nuit en rentrant ! Bon, la salle de bain est libre maintenant ? »
– « J’crois bien ! »
Marc ouvrit un pot de café en poudre et le pencha sur le bord d’une tasse, il ne se passa rien. Il y avait comme un sédiment gluant dans le fond du bocal.
– « P’pa faut verser un peu d’eau bouillante dessus, tu veux que je le fasse ? » Pierre versa l’eau bouillante dans le verre, remis le couvercle pour secouer le tout et versa un peu de jus noir dans une tasse.
– « Avec du lait ça devrait aller » il en mis une bonne rasade. Marc pris la tasse et s’assit. Hélène revenait des toilettes. Pierre se précipita à la salle de bain et fit sortir Fabrice qui courut totta en râlant jusquà sa chambre, serrant des deux mains un essuie autour de la taille. Marc était en route dans l’escalier, il pénétra dans la salle de bain et glissa sur la flaque d’eau laissée par Fabrice, on entendit le bruit de la chute et Marc qui gueulait, il y resta assis un moment, le cul dedans, tandis que Pierre redescendait l’escalier sur la pointe des pieds.
La matinée s’écoula comme l’eau d’une descente de gouttière cassée par forte averse. Fabrice mit la table pendant que Éric épluchait les patates en cuisine pour les frites. Hélène déballait les sacs de courses, il y aurait du jambon avec des frites et une salade de concombre pour changer de la frisée. Pierre rangea l’aspirateur derrière la porte de la cuisine qui restait toujours ouverte et où on rangeait aussi le balai. Marc ouvrit le frigo et dit :
– « Y’a pas de bières ? »
– « J’y ai pu pensé ! » répondit Hélène « Ils étaient tous comme fous, les rayons de pâtes et de PQ étaient vides ! J’sais pas ce qu’ils ont ! »
Marc se servit un verre de rouge et s’assit à table.
– « Il y a un virus, qu’ils disent, ça va les calmer ! »
– « J’vois pas l’ rapport avec le PQ » dit Pierre qui aidait Marie à nouer la serviette de table autour du cou de la poupée posée devant elle sur ses genoux.
– « Va me ranger ça ailleurs, on ne joue pas à table ! »
Pierre leva les yeux vers son père, muet, une main sur la tête de Éric, la poupée.
– «  Me regarde pas comme ça ! Et arrête de faire la maman, bon sang ! Marie mets moi ça ailleurs, à table on mange ! »
Marie se glissa de sa chaise en sanglots et s’éloigna la poupée serrée sur elle. Hélène arrivait avec les frites et demanda où était Marie.
– « Dans sa chambre je crois, je vais la chercher ! » Pierre repoussa sa chaise quand Marc lança d’une voix plutôt forte :
– « Tu restes assis ! »
Hélène était toujours debout, le plat de frites dans les mains et regarda Pierre qui avait pâli. La colère monta en partant de la poitrine, resta un moment contenue au niveau du cou et s’exhala dans les quelques mots :
– « P’pa ! Je vais chercher Marie » Pierre fixait son père dans les yeux. Marc se redressa d’un coup et la chaise tomba à la renverse, il tendit un doigt vers Pierre :
– « Alors ramasse ton sac en passant au salon et dégage ! Va gâter la p’tite ! Fais la nounou mon garçon. Elle se fera engrosser à dix-huit ans comme la grande ! »
– « Dis pas d’mal d’Isabelle, elle gagne sa vie ! » avait cru bon Hélène de rajouter, non sans avoir auparavant posé le plat sur la table. Pierre était resté un moment sans bouger mais un peu tremblant, et il dit:
– « je ne suis pas là ce soir, je vais à une soirée. Pour ce midi, je n’ai plus faim ».
Il traversa le salon, pris son sac déposé sur le tapis du salon la veille, attrapa sa veste à capuche et sortit en claquant la porte. Marie dévala les escaliers en criant après lui.
– « Il est parti où Pierre? »
– « Chercher des bières pour papa » chuchota Fabrice assis à côté de Éric son grand frère.
– « Mangez sans moi ! » dit Hélène – « j’ai du repassage, ça me détendra. »
Les deux garçons rescapés se tenaient à table le buste droit comme des cariatides, leurs têtes tournées comme des mannequins dans une vitrine vers le père et piquaient les frites dans l’assiette avec des gestes saccadés à la manière des automates d’églises de Bavière frappant les douze coups de midi sur une enclume. Ils débarrassèrent la table et firent la vaisselle à deux dans le silence de l’eau tiède qu’on remue et des verres qui se cognent. On entendit le carillon de l’église Saint Christophe.
– « Drôle de samedi ! » fit Fabrice.
– « Tu peux le dire ! Sandra et moi on a prévu de faire un tour à la médiathèque, tu veux venir avec nous ? »
– « J’vais faire un tour au canal en vélo, je verrai sûrement des copains. »
– « Comme tu veux. »

Marc entendit la porte d’entrée se refermer une première fois et puis un bruit de garde-boue tordu et de pédales qui cognent contre le mur. De nouveau la porte et puis plus rien. Il s’entendit respirer et se mit la tête dans les mains. Une odeur de vapeur d’eau et de linge humide planait parmi les dernières effluves de la friteuse, on entendait le cliquetis et les soupirs du fer à repasser. Il se leva et rejoignit Hélène dans l’arrière cuisine. Il vit que Hélène avait pleuré et il lui demanda si elle voulait un café, elle lui fit remarquer que le moulin était cassé. Elle voulait bien un thé avec les biscuits de la boite en fer. Ils s’assirent quand même et burent le thé en trempant les biscuits dedans. Hélène dévisageait Marc. Elle le revit quelques vingt ans plus tôt.

C’était « au Poney blanc » au sommet du mont de l’enclume, une montée un peu raide appréciée des cyclistes suivie d’une belle descente. C’était une sorte de guinguette mais sans rivière et une grande salle qui faisait l’affaire par temps de pluie. On s’y rendait à pieds à partir de seize ans ou un peu moins en trichant pour y passer les dimanches après-midi, avec une orangeade qu’il fallait tirer jusqu’au bout. On s’y observait timidement et on était content de danser une ou deux fois. Hélène avait remarqué le petit frisé, mais pas si petit que ça, qui gesticulait souvent des bras et même des jambes et ça riait toujours aux tables où il s’asseyait, ça oui ! Il faisait des gestes pour raconter et on le regardait de loin. Au printemps on l’entendait même à l’extérieur. C’est un de ces dimanches d’avril, Hélène était attablée avec trois copines près du marronnier et elles berçaient leur ennui au son des musiques de mode du moment et du piaillement des moineaux sautant sur les plateaux.
Elle l’avait vu de l’autre côté du jardin, faisant le clown comme à son habitude sous les regards de copains croulés de rire. L’un d’eux s’était tourné et avait, semble t-il montré du doigt Hélène ou une de ses copines, mais Hélène l’avait pris pour elle. Le frisé avait alors entamé une pantomime de traversée de l’océan en trois mats, montant les voiles, prenant le cap au sextant, se cognant aux bômes, tombant parfois à l’eau et s’agrippant à la coque et progressant malgré la tempête vers une terre inconnue qu’il aborderai le premier : la table des filles.
Posant les pieds sur l’île, l’aventurier des mers n’en avait vu qu’une, qu’il avait saluée à la manière des mousquetaires mais sans le chapeau et avait dit dans un accent étranger, oriental ou d’outre-Méditerranée:
– « Vous dansez chère madame ? » Hélène avait rit et assuré le spectacle pour ses amies ébahies :
– « Mais oui mon ami, je vous prie ! » Elle lui tendit la main pour qu’il la baise, et il le fit, elle l’accompagna sur la piste pinçant de deux doigts la jupette, coude écarté, avant bras et paume de la main vers le haut, le menton un peu tendu. Le garçon lui donnait l’autre bras et ils se regardèrent, ils se regardèrent si bien qu’ils se virent dans les yeux. Les copines et copains respectifs rentrèrent en fin de soirée sans Marc et sans Hélène.
C’est après la naissance de Isabelle que Marc avait passé le concours de sous-officier mais il avait perdu ses bouclettes comme adjoint volontaire. Il y eu Pierre, et puis Éric et puis Fabrice. Hélène abandonna pour de bon son travail au labo. Elle revit pourtant les bouclettes quelques années plus tard, même s’il en manquait un peu devant. Les vacances de Marc s’étaient prolongées de dix jours de récup’ et trois semaines au mobile-home avaient suffit à la résurgence de la chevelure rimbaldienne mise en plis par l’air marin : il y eu Marie.
Et puis les manifs, qui loi travail, qui retraite et puis gilets jaunes et les services de nuit et de week-ends et les jours non récupérés et les vacances écourtées et les cheveux qui rient restèrent au raz du crâne.

Marc ne disait rien, Hélène le regardait, elle dit :
– « Je vais voir Isabelle et son gosse cet après-midi, tu m’accompagnes Grand-Père ? »
– « J’ai le temps, ils m’ont dit de récupérer mes heures . »
– « Ah ! C’est bien ça ! Tu seras un peu avec les enfants. » C’est à ce moment que Marie entra dans la pièce les mains vides. Hélène lui demanda où était son bébé et elle répondit qu’il était malade et dormait, il lui faudrait une tisane de thym.
– « On va lui en faire ! » dit Marc et il la prit sur les genoux.
– « On va aller voir ta grande sœur et son petit garçon, d’accord ? »
– « Isabelle ? »
– « Oui, Isabelle la grande sœur. Son petit garçon il s’appelle Luc ».
En route vers la ZUP, au premier feu rouge, Hélène, le pied sur la pédale d’embrayage, se tourna vers Marc, il était occupé à se tirer un grain du coin de l’œil avec un coin de mouchoir en papier en se regardant dans la glace du pare-soleil.
– « Tu reprends le service quand ? »
– « J’sais pas. »
– « Quoi tu sais pas ? »
– « J’attends ma nouvelle affectation. »
– « T’es muté ? »
– « Ça va se faire. »
– « Et pourquoi ? »
– « Vulnérabilité psychologique, inapte au maintien de l’ordre. »
– « Qu’est-ce que ça veut dire ? T’as fait une faute ? »
– « Pas une , quelques unes … »
– « Et quoi alors ? Qu’est-ce que t’as fait d’mal ? »
– « La dernière c’est quand j’ai relevé une manifestante tombée devant moi à terre. »
– « Et c’est mal ça ? »
– « On ne doit pas s’arrêter dans la manœuvre. »

*

Chapitre 3: Coco

Retour au chapitre 2

Chapitre III.

Coco

Coco avait été surnommée Coco par ses anciennes copines de Lycée à cause de Chanel, et il est vrai que la maison de Coco plus proche de la côte, était pour ainsi dire sur la Manche, pas loin du tunnel et donc le surnom, même avec un seul N, convenait parfaitement. Fatima était une camarade de classe mais Coco avait arrêté sa scolarité à seize ans pour ainsi dire, même si elle avait été inscrite un temps à une école de couture dans une ville du Nord elle ne l’avait pour ainsi dire pas fréquentée, elle avait appris avec sa mère encore toute petite : ourlets, biais, boutonnières, fermetures et puis plus tard les patrons et la conception: l’école l’ennuyait, elle en savait trop, et puis elle aimait la maison de son enfance, elle aimait y vivre et elle pouvait y travailler avec les machines de Irène, elle les connaissait bien ces machines avec leurs défauts, elle les entretenait et réparait elle même. En les utilisant elle maintenait en quelle sorte sa proximité avec « maman reine » comme elle avait dit, avant, quand elle était petite et que sa maman était encore là.

Elle n’était pas encore majeure à la mort de Irène et son grand-père maternel à qui appartenait la maison qu’il tenait lui même de son père avait exercé le tutorat pour quelques mois et puis Coco reprit à son nom la petite affaire de couture qu’elle baptisa « Cocoricomode ».
C’est cette année là que Coco cessa de fréquenter l’école. À un peu plus de dix-huit ans Coco avait un passé.
Un samedi de Novembre, deux ans auparavant, elle rentra pour le week-end après sa semaine à l’école de couture. Irène avait une cliente amie en ville qui hébergeait Coco dans la chambre de son fils : il menait sa vie maintenant dans une autre ville encore plus grande. Les posters du garçon étaient restés suspendus aux murs de la chambre et Coco s’amusait à feuilleter les revues abandonnées, quelques unes avec des femmes nues, mais aussi de sport, de football. Coco s’était liée d’amitié au Lycée avec Fatima, Fatimata Bint Abdelzaïd Alrayarou ben Allan Allrayath, elle aimait son calme et sa façon de l’écouter sans indiscrétion et de parler d’elle même, de sa mère, de son père, de ses frères, sans gêne mais sans exhibitionnisme. Fatima-ta avait pris l’habitude assez jeune de porter un grand madras en soie qu’elle prenait soin d’enlever en cours en le pliant soigneusement. Elle venait aux cours en baskets, pantalon et veste et n’en changeait pas beaucoup. Coco en parla avec sa mère et elles étudièrent ensemble des modèles arabes. Elles lui firent une blouse pour ses quinze ans, une de ces blouses qui tombent au dessus du pantalon presque jusqu’aux genoux. Le résultat plut à Fatima et à d’autres filles :
Coco débuta sa carrière de couturière, on ne l’appela plus que Coco en laissant le Chanel au point d’en oublier son vrai nom, ils l’appelaient tous Coco, les professeurs témoins de la nouvelle mode vestimentaire dans leurs cours furent également contaminés et passaient du temps à rechercher son nom officiel quand ils devaient noter. Les commandes arrivèrent aussi de ce côté de l’estrade.
Les deux filles se promenaient ensemble après les cours à la place et au centre commercial, elles se mirent à se noircir les cils et s’amusèrent du résultat : les garçons qu’elles croisaient les regardaient dans les yeux. Elles s’entraînaient à tenir le regard pour que ce soit eux qui baissent les yeux ou tournent la tête, elles en riaient parfois aux larmes et comptaient les points dans un carnet comme d’autres les barbus : elles comptaient les garçons timides, ceux qui rougissent, par paquets de cinq traits dans le carnet, quatre traits droits et un en travers ; la compétition était serrée, un coude à coude et ça convenait à Coco.
C’est Fatima qui emmena Coco au sport, elle voulait lui faire découvrir le judo. Les salles étaient intégrées dans un terrain de sport et on voyait souvent des jeunes gens courant sur le périmètre. Le judo ne fut pas son truc à Coco. Elle vit comment Fatima s’agrippait au kimono adverse, était immobilisée sur le sol, se dégageait, les jambes en l’air, avec des mouvements de ciseaux ; ce qui l’épatait c’était de voir les corps se tortiller tête à l’envers pour s’écraser sourdement sur le tapis comme des sacs de sable avec des bruits de presse de chantier et les filles se remettaient tout de suite debout après la chute, tout au plus renouaient elles la ceinture et se replaçaient les cheveux : Fatima les serrait dans un filet. Coco aimait bien regarder mais pas plus. Mais elle l’accompagna cependant plusieurs fois et un soir elle prit avec elle sa tenue de sport de l’école et se joignit aux filles qui couraient dehors. Il y avait aussi des garçons pour tout dire. Elle y prit goût et elle se mit à fréquenter l’autre stade, pas très loin mais de l’autre coté du canal, celui avec des couloirs de craie blanche tracés sur un sol rouge et l’entraîneur la persuada de s’inscrire au club : il avait besoin d’une relayeuse sur le quatre cents mètres. Au besoin on la mettait aussi sur le deux cent mètres. Et puis lors des championnats régionaux le relai du cent fut amputé au dernier moment de la finisseuse. On lui demanda de prendre sa place. L’équipe du quatre fois quatre cents féminin avait pu se qualifier au petit trot : c’était la seule équipe complète car les autres clubs avait du faire appel à des sauteuses en longueur ou des coureuses de fond pour compléter. L’entraîneur joua fin et donna les instructions pour ménager à Coco le plus long parcours possible, elle prenait le premier relais et la deuxième ne devrait pas l’attendre. L’équipe accéda à la finale qu’elle remporta : son accélération finale sur les dix derniers mètres donnait à l’équipe l’avantage décisif aussi longtemps que les passages se passaient bien et le premier était impeccable grâce à la puissance des mètres courus au-delà des cents.
Le club lui en fut reconnaissant ; elle fit à cette occasion de nouvelles clientes de travaux de couture et même des garçons du foot lui passèrent commande de chemises, vareuses et même pantalons.
Un samedi donc Coco pris congé de Fatima en milieu d’après-midi, descendit du train à Marquise et pris le bus de Montaban qui faisait un arrêt à la Malcense, elle faisait le reste à pieds. Elle trouva un mot de Irène sur la table, écrit au crayon de bois sur un papier de cahier d’école. Irène avait cette habitude, elle gommait parfois le mot précédent et périmé pour en écrire un nouveau. C’était leur messagerie à elles, le crayon et la gomme. Il n’y avait personne d’autres à la maison. Coco n’y avait jamais vu d’autre homme que son grand-père Paul qui avait récupéré sa fille Irène à l’âge de dix ans quand sa compagne dont il était séparé avait eu « une opportunity » comme elle disait et s’était déplacée aux USA. Paul était souvent en déplacement à cause des analyses d’eau qu’il menait sur plusieurs départements et Irène fut souvent seule le soir. Les restes du métier à tisser, qui dataient d’un aïeul de Paul, dans la partie atelier du rez de chaussez l’avaient intriguée et nourrissaient son imagination, elle se renseigna d’abord sur le textile, puis sur la confection. Il y avait aussi des outils à bois dans cette pièce et même des sabots, à moitié finis, le temps les avait patinés, presque des reliques. Elle eu quelques copains et fut mère à dix huit ans. Le copain s’évapora et Irène, après la tristesse et l’amertume en éprouva de l’aigreur et ne voulut d’homme à la maison que son papa à elle. Quand Coco eu quatre ans, mais on ne l’appelait pas Coco à l’époque, Paul déménagea en ville en leur laissant la maison.
Ce samedi de novembre donc, Coco découvrit le message sur la table de la cuisine : Irène était en route chez une cliente de la côte, elle avait profité du déplacement en voiture d’une connaissance et serait de retour assez tard : « Ne m’attends pas pour manger ! ». Elle n’attendit pas et puis attendit quand même avec comme un serrement au ventre. Elle se résolut à se coucher, tard dans la nuit. Au petit jour elle entendit la voiture s’arrêter devant la maison et courut à l’entrée. Ce n’était pas Irène mais une petite voiture de police ; les deux agents, l’un un peu gros, l’autre un peu maigre, tous deux affables et calmes lui annoncèrent la mort de Irène : un camion de l’Est, comme ils disaient, égaré, qui avait voulu éviter à la fois le péage et l’embouteillage sur l’autoroute les avait percutés dans le virage du bois d’Abrizelle. Le procès serait long car l’entreprise n’était pas identifiable. Elle était restée dans la maison de Irène mais avait arrêté complètement l’école : sans loyer à payer elle pouvait vivre de la couture.
Le Grand-père avait lui même laissé l’usufruit de sa maison à son unique fille, il en fit de même pour sa petite fille.

*

Chapitre 2: Drôles de filles

illustration

Retour au chapitre 1

Chapitre II.

Drôles de filles.

Pierre arriva au stade un peu avant dix-neuf heures. Le terrain était conçu pour le foot ou le rugby, il n’y avait pas de tribunes, simplement les lignes de touches et des barrières sur lesquelles les supporters, donc les parents des joueurs, pouvaient s’appuyer pour encourager leur équipe. Des grilles s’élevaient à plus de dix mètres et stoppaient beaucoup de ballons égarés, quelques maisons voisines cependant en faisaient collection, surtout les gros cantaloupes du jeu à treize transformés un peu trop haut. Les salles de sport, derrière les poteaux de transformation au sud, étaient à côté des vestiaires et des douches que les fouteux partageaient avec les judokas, les basketteurs, volleyeurs et même les danseurs en rythme. Quand les uns ou les autres quittaient la salle de sport on tirait en vitesse les tapis pour en faire un Dojo. Les gouttières des toits modulaires en plastiques et bois pressé collectionnaient jalousement quelques baudruches de cuir déformées et pour certaines la gueule béante. La fille qui arrivait y trouvait une ressemblance avec ces bêtes violettes qu’on voit collées aux rochers de la côte; l’air était maritime surtout par temps de brise et de pluie fine. C’était un jour comme ça et on aurait cru entendre les vagues s’écraser sur les falaises ou ramollir dans les dunes, jadis territoires lointains et d’excursions pour les habitants du coin et devenus si proches depuis les autoroutes. Les oiseaux blancs un peu plus loin accompagnaient dans les airs les péniches arrêtées à l’écluse du Halot. Pierre la vit, la fille, et crut la reconnaître, une sorte de Jeanne d’Arc, pas seulement à cause des cheveux couleur de chanvre et coupés droit à hauteur des mâchoires mais aussi de cette sorte de démarche masculine qui ne cache pas son genre, les épaules en arrière elle s’approchait des salles en courant sans hâte. Elle était en survêtement de bataille et portait un sac de toile sur le dos : elle avait utilisé les poignées pour en faire des bretelles, elle se dirigeait vers la salle quand elle aperçut Pierre. Elle s’arrêta et attendit.
– « Tu fais du judo ? »
– « Heu on s’est déjà vu je crois ! »
– « Oui, j’en ai l’impression. »
– « C’était jeudi dernier ! »
– « Ah oui, c’est vrai avec le roux. » Elle redemanda :
« Tu fais du judo ? »
– « Ben oui, pourquoi ? » La fille regardait Pierre bizarrement, elle resta immobile un cours instant et puis dit :
– « Tu connais Fatima ? »
– « Celle qui met un foulard ? Bientôt marron je crois. »
– « Hein ? »
– « Ouè, elle est bleue, elle a la ceinture bleue mais ça fait un moment déjà. »
– « Tu peux lui donner ça ? Ils m’attendent de l’autre côté » et elle lui tendit le sac.
– « Ouè. C’est quoi ? »
– « Un truc de fille, c’est pas pour toi ! »
La fille eu un large sourire et Pierre lui rendit le même sourire sans y penser, elle se tourna et partit au trot les brins dorés de paille sur la tête s’agitant au vent. Pierre cria :
– « C’est de la part de qui ? »
– « Coco ! Mais elle sait quoi ! »
Pierre la regarda s’éloigner et sa silhouette resta comme imprégnée un peu comme des images au sortir du cinéma, il ferma les yeux et réalisa qu’il la voyait encore. Jacques entre-temps arrivait au porche, il s’était arrêté pour observer, surpris.
– « Ah mon gaillard ! T’as pas de copine et il y a des filles comme ça qui traversent les stades en courant vers toi ! » Il courut derrière elle et la poursuivit jusqu’au canal. Il la rattrapa au pont hydraulique et cria ; comme il ne connaissait pas son nom il fit :
« Hé ! »
Coco s’arrêta et se retourna. Elle reconnut Jacques à cause de sa veste violette, il la portait toujours mais aussi à cause de ses cheveux.
– « Tu me reconnais ? » fit Jacques
– « Oui tu étais avec ton copain la semaine dernière quand je portais les affaires pour Fatima, qu’est-ce que tu veux ? »
– « On cherche des filles pour une soirée samedi, ça te dirait ? »
– « Et tu cours pour me demander ça ? Il y a urgence ?»
– « J’ai pas couru ! »
– « J’habite pas ici, le samedi je reste chez moi, c’est quoi comme soirée ? C’est toi qui organises ? »
– « Non pas vraiment, c’est un pote à moi, Daniel, les parents sont pas là, ils étaient à la neige et … »
– « Le copain de Claire ? »
– « Ah tu connais ? »
– « Je fais des choses pour elle : »
– « Des choses ? »
– « Oui, des jupes, des blouses ! »
– « Ah ! Alors tu veux ? »
– « Elle vient Fatima ? »
– « Si elle veut elle peut ! Tu veux que j’aille chez les filles demander ? »
– « Pourquoi tu ne leur a pas demandé à elles tout de suite ? Il n’y a pas assez de filles au judo ? »
– « J’avais pas pensé, ah oui, c’est vrai ! »  Elle dévisagea Jacques d’un air soupçonneux :
– «bizarre ton histoire ! Et ton copain il vient aussi ? »
– «Pierre ? »
Coco se figea et puis fit :
– « Ben oui, quoi, Pierre .»
– « Je crois bien qu’il va venir .»
– « Si Fatima vient, je veux bien. Tu m’excuses, mais ils m’attendent. »
Et Coco reprenant son pas de course franchit le pont. Jacques réalisa qu’il ne lui avait pas demandé son nom. Pierre entendit que les filles avaient commencé l’entraînement. Rachid avait parfois organisé des entraînements mixtes, c’est très utile et finalement pas très déséquilibré : les garçons ont moins de poids à cet âge. Les filles se familiarisent avec d’autres types d’adversaires, les muscles courts des garçons font des mouvements plus secs, et les garçons apprennent à se méfier d’adversaires plus faibles et moins lourds, glissants et même fourbes : la dissimulation, le camouflage, la tromperie et le mensonge font partie du manuel de survie des plus faibles. Rachid disait que le respect est le cœur de la discipline, le vainqueur d’un combat c’est celui qui a le plus de respect et en conséquence :
– « La fille devant toi tu la traites comme ta mère ou ta sœur, compris ? Respect ! »
Rachid les connaissait ses garçons et il savait leur parler; la plus part habitaient « les barres » comme on disait et lui, il n’en venait pas des barres, il y était resté, par choix finalement, il aurait eu l’argent pour déménager, mais il les aimait bien « les barres », à cause des gens qui y vivaient, Rachid il aimait bien les gens, surtout les gens « des Barres ». Pour les filles il avait du vaincre les réticences de Bernard qui approchait des soixante dix ans et cherchait une relève sans vouloir abandonner, il en aurait presque découragé Mireille, l’ancienne du club et prof de sport à la grande ville mais qui habitait toujours ici et venait le soutenir une fois par semaine. Elle était là ce soir là, Pierre reconnut sa voix forte et son accent subsaharien hérité de ses parents : « Hajime ! » « Brigitte ! Gatame ! » Elle aperçut Pierre qui épiait à la porte et s’en approcha en gardant un œil sur les filles à l’exercice : – « Alors on guette les filles maintenant !» C’était dit en blaguant et son sourire vrai de femme noire allumait ses yeux. Pierre se redressa comme un garçon bien sage, la regarda dans les yeux, il eu aussi un sourire aussi large que possible, pas aussi beau que celui de Mireille mais assez timide pour attendrir.
– « J’ai un sac pour Fatima !»
– « Elle est en simulation de « shiai ! Reviens tout à l’heure ! »
Pierre se changea et entra sur le tatami, ils étaient ce soir là une petite vingtaine. L’effet du tatami était immédiat, il devenait l’univers, l’espace temps, rien n’existait plus en dehors de lui. Pierre passait la porte au fond de l’armoire qui s’ouvrait sur une sorte de monde d’insectes, de scarabées gesticulant des membres sur le sol pour se retourner, s’agrippant aux herbes et les courbant, les pliant de par leur propre poids, chargeant sur le dos comme une fourmi des sacs mouillés et les tapant des deux mains comme lavandières du linge sur la planche pour les sécher et les écraser du ventre et des épaules et les essorer avec les mains rougies par les frottements. Il oubliait le temps, l’autre temps, l’autre monde. Pierre vit les filles sortir alors qu’il replaçait la ceinture sur la veste ouverte avec un coin qui pendait, il courut débraillé au vestiaire, se saisit du sac et le lança à Jacques déjà habillé :
– « Tu peux rattraper Fatima et lui donner ça ? C’est de la part de Coco !»
– « Qui ? »
– « Coco !» Jacques se dit qu’il avait bien deviné, Pierre connaissait la fille du canal. « Petit cachottier ! »Il sortit au pas de course et rattrapa Fatima par le milieu de la pelouse. Elle se retourna au bruit sourd et rythmé des semelles dans l’herbe et le regarda arriver agitant les bras. Le soleil descendait et projetait au raz du sol des ombres et lançait des jets de lumières grisées de petites particules qui y dansaient, les branches de bouleaux les filtraient et éparpillaient des taches tremblantes sur le portique d’entrée en fer forgé comme un chœur d’église sous la rosace. Fatima se tenait sous l’arche le visages balayé par les ombres des feuilles. Elle avait remis son foulard et avait l’air d’une madone de Raphaël. Jacques s’arrêta, légèrement haletant :
– « J’ai un sac pour toi » et il le lui tendit. Fatima le pris et y jeta un coup d’œil rapide.
– « Tu as vu Coco ? »
– « Non, Pierre, mais il s’habille encore ! »
– « Merci ! » Fatima s’éloigna tranquillement mais à bonne allure, puis s’arrêta, se retourna et cria:
– « C’est qui Pierre ?»
– « Le copain de Coco!»
– « Quoi ?»
– « Oui, le frisé avec une ceinture marron !»
– « Ils se connaissent ?» Jacques haussa les épaules et il la vit debout, immobile, dans la lumière devenue orange. Il ne savait pas quoi dire et cria:
« Bonne soirée ! » et il fit un petit signe de la main que Fatima rendit. Jacques avait déjà tourné le dos quand il entendit :
– « Jacques ! »
Il stoppa net et fit volte-face.
– « Je voulais vérifier ton prénom!» Fatima riait, un roux pareil et avec des tâches de rousseur en plus, ne passe pas inaperçu: il y avait belle lurette que les filles du judo l’avaient pointé et elles en blaguaient:
– « T’as vu, il y a le feu chez les mecs!»
– « Oui, ils ont des kimonos ignifugées pour ne pas se brûler.» 
– « Ils ont du brancher une pompe à incendie chez eux, pour la sécurité.»
– « Hé les filles, il s’appelle Jacques, j’ai entendu Rachid qui l’appelait.»
– « Qui ça ? »
– « Celui qui pète des flammes ! »
– « Ah bon ! Jacques ! Éventreur en plus d’être roux ! »
Bref Jacques Le Roux était connu comme le loup blanc, mais il ne le savait pas. Elle s’éloigna, pour de bon ce coup ci et Jacques, se remettant de sa surprise, fit demi-tour pour rendre compte à Pierre qui sortait maintenant, traînant son sac de sport sur le sol par les lanières.

*

Lire ce chapitre