Chapitre 8: Mensurations

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Chapitre VIII.

Mensurations.

Pierre se sentit un peu fille en se réveillant sans culotte sous la chemise de nuit mais couvert par les draps. Les fleurs du papier mural semblaient s’entrouvrir avec le jour. Il enfila le pantalon déchiré sous la chemise de nuit et s’approcha de la commode, il se regarda dans l’ovale de la glace et se trouva bête avec le pantalon déchiré et la chemise par au dessus, il retira le pantalon et enfila son slip et puis remis le pantalon quand même. Il y avait des pinces à cheveux qui traînaient, des petites boites, il y en avait une en plastique transparent avec un petit balaie dedans et du noir pour les yeux. Il la prit et s’amusa à se brosser les cils, il jouait comme ça quand il était gosse avec le rouge à lèvres de sa mère et ses chaussures à hauts talons, il en avait même cassé une paire. Il se regarda dans la glace: il restait visiblement du noir sur le pinceau, et ça lui fit, après le brossage, comme un œil de biche. Il descendit par le petit escalier de bois et pénétra dans la cuisine, Coco était, elle, restée en pyjama, veste et pantalon trop vastes pour sa taille avec des larges rayures qui se promenaient sur ses formes et les dessinaient comme une esquisse au crayon de bois sur du papier crème à petits grains. Elle sortit pour ouvrir les grands volets des portes, rentra et regarda l’œil de Pierre, elle rit:
– «Tu me fais de l’œil ? Il faudra faire l’autre, on le remarquera moins! Tu as bien dormi en pantalon?»
– «Non je viens de le mettre pour descendre.»
Elle le regarda de bas en haut :
– «Ça fait con! Tu diras, il n’y a que moi pour te voir. Les mecs ils ont peur qu’on voit leurs fesses, c’est bizarre, mais ils pissent dans les rues le zizi à l’air contre un mur. Tu avais peur que je vois tes cuisses? Tu devrais faire du sprint pour prendre l’habitude ! Ils ont des belles cuisses les sprinters. Ça t’as gêné hier quand je t’ai vu dans la douche?»
Pierre resta sans rien dire.
– «Bon je fais le tour pour ouvrir les volets du salon, tu peux tirer les crochets de l’intérieur?»
Pierre traversa le salon et avança à pieds nus vers la fenêtre. Elle était à petits bois et double vantail. L’ouverture s’effectuait à l’ancienne par une poignée ovale en fonte moulée, elle présentait des reliefs. Le jour naissant laissait filtrer de l’extérieure quelques lueurs incertaines au travers des volets disjoints. Il dégagea les crochets en fer emprisonnant les battants extérieurs. Il se tint ainsi debout et vit son reflet dans la vitre d’un battant, il se dit qu’il n’avait même pas l’air d’un clochard avec cette chemise au dessus d’un pantalon en loques et en plus ça grattait. Oui, il avait l’air con, c’était vrai. Il retira le pantalon et attendit, les fesses un peu à l’air sous la toile blanche. Un léger bruit métallique se fit entendre, des grincements sans harmonie mais agréables, comme avant un concert symphonique quand les musiciens accordent leurs instruments, le visage de Coco apparut dans l’ouverture grinçante des deux volets qu’elle fixa de chaque côté à l’aide des petites têtes en fer qu’il fallait relever sur les planches comme en position de garde. Elle vit que Pierre était en petite tenue pour ainsi dire mais fit l’indifférente. Coco disparut et Pierre contempla le reste de nuit qui semblait s’échapper en lambeaux gris flottants. La porte d’entrée se referma et il entendit le bruit des galoches sur les carreaux en terre cuite. Pierre tourna la tête pour la voir.
– «Ne bouge pas! » lui dit elle. «Regarde dehors ! »
Il vit une lueur jaune rouge sur la crête des collines, comme une fin de feu de camp, mais c‘était le début.
– «Ça va commencer, ça commence, regarde! J’aime bien cet instant ! On n’a pas ça toute l’année tu sais !»
Pierre avait mis les mains sur les hanches, les pieds un peu écartés, la position repos du soldat et son corps se profilait à travers la toile à cause de la lumière du soleil émergeant et de la pénombre intérieure, les collines se découvraient un peu, le ciel rosissait discrètement tandis que l’incandescence des braises à l’horizon baissait d’intensité et le rouge disparaissait, un blanc orange clair se gonflait comme un ballon, un moineau passa devant la vitre avec un petit bruit de crécelle, un bouvier se posa le tiers d’une seconde sur l’appui de fenêtre et disparut aussitôt. Des crépitements légers se répandirent et l’odeur de brindilles qui commencent à se consumer envahit la pièce, Pierre tourna la tête et le torse, il vit une ombre active devant les flammes qui léchaient la petite porte du poêle cylindrique dans le coin sombre du salon. Il sursauta. Il crut un moment à une présence étrangère et puis distingua le cadre de la grande glace rectangulaire de couturière légèrement inclinée vers le haut sur son axe central : son reflet le regardait.
Il y eu un silence. Des brindilles craquaient dans le feu. À l’horizon le soleil se montrait entier maintenant et la fenêtre en était éclairée. Elle lui demanda de « la fermer !»
– « je n’ai rien dit ! »
– « Non, la fenêtre ! »
Il ressentait à ce moment précis comme un chaud-froid, l’air frais lui passait entre les jambes, il ferma la fenêtre et se retourna vers la pièce complètement. Elle le regardait aussi, il se sentait nu avec cette chemise sur le corps même si elle lui descendait jusqu’aux mollets, il se dit que à la plage ou à la piscine on se ballade en slip, et puis même au judo, à la douche, alors ?
« Ah oui mais il n’y a pas les filles ! » Coco s’avança, elle avait un mètre ruban et un petit carnet en main.
– « Je vais prendre tes mesures pour le kimono.»
Elle tenait le mètre au milieu et le tendit par un bout. Elle s’approcha et Pierre vit le crayon à mine perché au coin d’une oreille.
– «Respire en haut!» Dit elle, «sans le ventre, la poitrine doit monter». Pierre gonfla les poumons vers le haut et expira dans un soupir comme un enfant après un film de Bamby. Ils se regardèrent dans les yeux, ils étaient à la même hauteur:
– « Un mètre soixante-dix comme moi!»
– « Soixante et onze!»
– « Sans chaussures, ça fait soixante-dix!»
– « Respire normalement maintenant!».
Elle passa d’une main le mètre dans le dos de Pierre et l’enlaça pour attraper l’autre bout de l’autre main et du coup se colla à lui, son menton cognait le haut de son sternum et une tempe la clavicule gauche, il l’entendait respirer et l’envie le prit de lui caresser les cheveux ; il n’osa pas.
– «Tu sais, nous les filles, on doit apprendre le contraire: respirer avec le ventre. Quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept… le cou, pendant qu’on y est …»
Elle lui passa le mètre derrière le cou, Pierre rentra la tête d’un coup en riant :
– « ça chatouille ! ».
Les mains de Coco se joignaient juste dans le creux sous la pomme d’Adam.
– «Bon la taille maintenant!»
Coco fixa Pierre le sourire aux lèvres et passa les mains sous la chemise et tira le mètre jusqu’au reins en partant du nombril. Pierre sentit le contact de la lanière sur le ventre, tourna les yeux et ouvrit la bouche sans rien dire.
– «Et c’est pas tout!» ajouta t-elle en ressortant les mains:
– « Tu veux bien te retourner pour les hanches? »
Coco passa de derrière le mètre et le tira à hauteur des hanches jusque sur le haut du pubis, elle prit ensuite la mesure du bras en tirant le mètre de l’épaule jusqu’au coude et puis de la jambe en tirant du col du fémur à la rotule. Elle consulta ses notes:
– «J’ai une bonne nouvelle pour toi Pierre! T’es bien foutu. »
Coco était encore accroupie après la mesure de la jambe et renversa la tête en riant, le premier bouton de la veste de pyjama s’était ouvert et on voyait largement ses mamelons blancs qui se gondolaient et se taquinaient l’un l’autre, insouciants.
– «complètement! »
– «Quoi? »
– «complètement foutu! »
– «Pas complètement! Je te prends comme modèle, tu veux bien ? Tu auras quelque chose à te mettre d’ici midi. »

*

Chapitre 7: La maison de Coco

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Chapitre VII.

La maison de Coco.

Pierre et Coco attendaient sur le quai désert, le soir tombait quand le régional s’arrêta en grinçant de toutes ses roues de fer. Ce n’était pas vraiment ce que l’on a l’habitude d’appeler un train mais quand même plus qu’un tramway, la partie motrice semblait aveugle et tirait deux voitures qui ressemblaient à celles utilisées dans les parcs d’attraction. Les deux voitures étaient vides et ils se choisirent la banquette la moins sale, Pierre déposa son sac de Lycée sur les pieds et y fouilla jusqu’aux coudes pour en extirper son téléphone, il constata après quelques pressions qu’il était vide et se tourna vers Coco :
– « J’aurais voulu prévenir ma mère ! »
Coco s’était assise en face dans le sens de la marche.
– « Tu as cours lundi ? »
– « C’est les vacances mais je dois travailler ma chimie, j’ai le BAC! »
– « Alors tu pourrais rester au moins jusque mardi pour la collection ? »
– « La collection ? Collection de papillons ou de timbres ?»
– « J’ai terminé une collection que je veux présenter sur mon site, on veut faire une sorte de défilé de mode. »
– « Je dois appeler ma mère ! »
– « tu veux mon portable ? »
Coco le sortit de son sac et lui tendit. Pierre se recroquevilla sur le petit boîtier, pianota plusieurs fois et porta plusieurs fois l’appareil à l’oreille, un peu énervé.
– « Ça sonne mais ça ne répond pas, elle a sûrement posé son portable dans un coin et s’occupe de Marie, ou alors elle fait du ménage. Je vais encore essayer tout à l’heure ! »
Il regarda par la fenêtre, la vitesse était modérée et le talus peu élevé n’entravait que par intermittence le regard. Des tableaux se succédaient comme les feuilles d’un album. Le crépuscule disparut sur la mer que l’on devinait sans la voir, elle était dissimulée par des fantômes de collines et l’on aurait cru y voir comme un immense corps allongé sur le côté pour dormir, le ciel étendait son ombre comme une couverture et y noyait des arbres bourgeonnants comme des doigts de pied, quelques uns d’entre eux agitaient au passage des rameaux lactés, des lueurs jaunes trouaient parfois les draps vert-de-gris sur la plaine et puis, soudain, une maison plus proche montrait son intimité par quelques fenêtres éclairées, on avait le temps d’apercevoir une nappe à carreaux rouges et blancs dans une cuisine, un enfant sautant d’une chaise, on tournait la page et la suivante était grise, un crayon invisible y traçait des lignes horizontales hachées ; elles furent interrompues par un déchirement, on pouvait voir derrière la page arrachée quelques lampions suspendus sur des cordes à linge, il y eut des secousses et un grincement horripilant, Pierre vit la pancarte Marquise, les quais déserts et des bancs vides.
– « On y est ! » fit Coco. « Il faut marcher un peu. »
– « C’est loin ? »
– « Pas trop mais à pieds il faut au moins une demi-heure, je fais souvent le trajet en courant. Il y a un bus qui passe pas loin de chez moi mais c’est trop tard pour ce soir. »
L’air était frais et on voyait une moitié de lune ; il y avait des ombres et on entendait des petits cris et des craquements dans les fourrés. Ils marchèrent à vive allure sur la route pour partie asphaltée.
– « Tu vois là-bas les bâtiments avec la petite lumière ? C’est la Malcense et encore un peu plus loin il y a un bois mais dans le noir comme ça, il faut savoir qu’il est là. Ma maison est juste avant. »
Ils poussèrent comme prévu une demi-heure plus tard le portique du potager. Il firent le tour du pignon qui présentaient deux fenêtres closes pas des volets à deux battants .
– « Reste dans l’allée s’il te plaît, tu m’écrases mes derniers poireaux ! »
Un bâtiment en briques rouge s’emboîtait à angle droit sur le corps principal de la bâtisse en grosses pierres. Coco sortit une grosse clé et ouvrit une porte de service à petits carreaux. Elle fit la lumière en passant la main sur le mur intérieur, c’était la cuisine.
– «Je vais te montrer ta chambre!» lui dit Coco. «Nous pourrons nous asseoir ensuite près du feu et prendre une bonne tisane. Tu aimes la verveine? »
Oui, Pierre aimait la verveine encore que les fruits rouges, c’est bon aussi, surtout le soir avec une tartine et du fromage. Ils passèrent au salon et gagnèrent l’atelier qu’il fallait traverser pour accéder à l’escalier en bois contre le mur de pignon à l’Ouest. Il vit en passant une drôle de machine posée sur des tréteaux qui faisait un peu penser à une rangée d’algues ou d’anémones fixées sur les lèvres d’un rocher ou bien à une sorte de centre d’aiguillage: c’était en fer, étroit mais long de plus d’un mètre et tapissé de petits boutons, elle semblait montrer ses dents sur la tranche sous la forme d’aiguilles à crochets plus ou moins tirées et des bouts de laine y pendaient. Une sorte de bras en fil de fer élastique tendait un fil sur un chariot à cheval sur un rail. Les mâchoires serraient une sorte de tablier de laine qui s’était recroquevillé en un cornet qui faisait de la peine : il semblait pleurer doucement.
– «  Qu’est-ce que c’est ? »
– «  Une machine à tricoter ! »
– « Tu fais des pulls ? »
– « Ma mère tricotait ! C’est sa machine. Je l’ai laissée comme ça depuis qu’elle n’est pas revenue ».
Le visage de Coco sembla se flouter comme sur une photo et il y eut un silence. Puis Coco s’engagea dans l’escalier. Le passage était étroit et éclairé à l’étage par la lucarne ronde. La rampe pliait un peu et les marches se plaignaient quelque peu mais sans crier très fort. On atteignait le palier en douze enjambées si l’on ignorait une marche sur deux et c’est ce qu’ils firent ensemble, Coco posant les pieds sur les marches paires au contraire de Pierre qui avait entamé la montée sur la marche numéro un. Coco, tout en montant et indiquant le chemin, présentait à Pierre à hauteur de nez son derrière souriant derrière la toile bleue du jean. Arrivé à l’angle l’escalier tournait à angle droit vers le palier, une petite porte de placard de un mètre cinquante de haut sur son plus haut longeron épousait la pente du toit. Un cri de souris au fond d’un seau retentit alors que Pierre posait le pied sur la grande marche de coin. Il sursauta. Coco rit :
– « la dernière est susceptible, elle n’aime pas qu’on lui marche dessus ! »
Pierre leva le pied et la marche s’égosilla une deuxième fois. Deux portes se présentaient aussitôt. Elles étaient de planches en bois brut clair mais jauni par le temps et présentaient des nœuds sombres, comme des ronds dans l’eau, déformés, les courbes étaient brisées par quelques fentes droites partant du centre. Le plancher avait le même aspect mais en plus sombre. Coco ouvrit la première porte en face de la lucarne. Elle donnait sur une grande salle basse en sous-pente qui devait recouvrir tout le bâtiment moins l’atelier qui supportait le palier. Il y avait deux tabatières de chaque côté. Ça faisait penser à un dortoir de colonie de vacance en plus petit. Il y avait six lits à lattes disposés en deux rangées, donc trois de chaque côté. Au fond une grande armoire à glace de campagne trônait comme un empereur gothique, on y mettait les couettes et les couvertures. Pierre qui avait grandi dans une famille nombreuse ne fut pas surpris de tant de lits mais demanda qui s’en servait.
– « Aujourd’hui les copines ! » Répondit Corine « Mais mon arrière-grand-père y a dormi avec ses frères et sœurs, ensuite des ouvriers des champs et des gens qui se cachaient pendant la guerre.
– « Qu’est-ce qu’il faisait ton arrière-grand-père ? »
– « Pendant la guerre ? Il faisait des sabots »
– « Et après la guerre ? » – « Encore des sabots mais pour y mettre des fleurs. Il peignait dessus. »
– « Et avant la guerre ? »
– « Il y avait un métier à tisser dans l’atelier en bas, j’en ai vu des parties quand j’étais petite.»
Ils quittèrent le chambranle et Coco ferma la porte. Elle ouvrit la seconde sur la droite qui donnait sur la petite pièce construite au dessus de la cuisine. Elle était tapissée comme une chambre d‘enfants des années 1950: un fond clair légèrement bleuté avec des petites fleurs violettes et roses groupées en petits bouquets espacés, on était saisi en franchissant le seuil d‘un sentiment de déjà-vu, de revécu, un air de matin d’Avril. Il y avait une vraie fenêtre à deux battants qui donnait sur le jardin. La pièce n’était meublée que d’une sorte de commode coincée entre la fenêtre et la pente, elle avait deux portes et deux tiroirs et une glace en forme d’œuf sur le dessus, le lit d’une personne était large et peut être avait il été conçu jadis pour deux quand les gens étaient plus petits. Il était muni à la tête d’une planche de bois sombre et sculptée d’arabesques, inclinée en dossier et placé le long du mur de l’est avec les pieds au sud. En plus de la fenêtre il y avait une petite ouverture sur chaque pente du toit.
– «C’est ma chambre » lui dit Coco, « mais je te la prête. Moi je dormirai avec les copines à côté. À partir du printemps et jusqu’en Octobre on peut lire dans le lit sans lumière soir et matin, tu verras ! Et la nuit on voit des étoiles. »
Elle referma la porte et mit le pied sur la première marche qui cria, elle montra la petite porte :
– «C’est un débarras » dit-elle, « le grenier quoi…j’y mets des choses…» chuchota t-elle en baissant les yeux. Ils redescendirent, traversèrent l’atelier et gagnèrent la cuisine en passant par le salon. Ils sortirent dans le jardin. Après un court sentier bordé de thym et de sauge qui faisait des virages à travers les buissons, il y avait une baraque flanquée de rosiers à ses pieds et coiffée de branches de chêne dont le tronc était rendu inaccessible pas les ronces: c‘était la douche et les toilettes. L’intérieur ressemblait presque à une salle de bain, carrelée et chauffée au propane par la même cuve qui alimentait la maison mais l’eau chaude était fournie par un ballon électrique. La cuvette des WC était tout de suite à droite dans le coin. La douche était au fond à gauche. Elle était entièrement carrelée en diagonale par des 10×10 blancs et terre de sienne, en alternance. Le bac de douche était une simple cuvette carrée avec des petits reliefs pour ne pas glisser. Le coin était fermé par une cloison en L qui rendait l’ouverture plus étroite et limitait les éclaboussures, les étagères pour les essuies et peignoirs occupaient le reste du mur. Il n’y avait ni baignoire, ni lavabos, mais une petite machine à laver.
– «Tu peux prendre ta douche mais laisse moi un peu d’eau chaude, la citerne est de cinquante litres. Il y a des essuies et des pains de savon sur l’étagère. Je te ramène un pyjama, ou plutôt un pyjama et une chemise de nuit, il est possible que tu préfères mettre la chemise ! » ajouta t-elle.
Coco sortit et Pierre se dévêtit. Il entra sous la douche et fit couler l’eau doucement en tournant le mitigeur pour régler la température. Il s’était déjà rincé les cheveux quand la porte d’entrée piailla sur ses gonds et Pierre voulut tirer le rideau. Il n’y en avait pas. Il tourna la tête vers l’ouverture et tordit le bassin dans l’autre sens, un peu de côté, une main ouverte pour cacher le sexe. Coco tourna la tête. Elle laissa tomber une vieille paire d’énormes galoches sur le carrelage, ils s’entrechoquèrent avec un bruit d’instruments de musique africaine.
– « Tiens, voilà des sabots pour traverser le jardin »
Elle posa les vêtements pour la nuit et referma la porte. Pierre se savonna le corps entier en utilisant la mousse accumulée dans les cheveux. Le pain de savon était simple, il avait une bonne odeur de lessive et il se rinça facilement à la deuxième douche commencée chaude et douce et terminée froide, presque glaciale. avec un jet droit. Pierre aimait cette sensation, la peau se tend, les muscles sont stimulés et le paquet remonte bien ferme entre les cuisses.
Pierre se pencha sur les habits de nuit disposés sur le tabouret: il s’agissait d’une longue chemise de nuit en toile de lin et d’un pyjama deux pièces rose bleu avec des fanfreluches, discrètes, mais quand même des fanfreluches. Il opta pour la chemise de nuit. Il voulut enfiler le slip mais celui ci avait pris lui aussi un coup de douche et il y renonça, il en fit une boule et le prit avec lui. La nuit tombait quand il traversa le jardin, galoches aux pieds, les habits de ville sous le bras, une petite brise jouait dans les branches et sous la chemise de nuit qui en frémissait, des petites vagues se dessinaient sur la toile blanc crème comme celles que la mer laisse sur le sable quand elle descend, on pouvait voir Coco par la porte fenêtre de la cuisine éclairée, elle s’activait sans hâte. Pierre ouvrit la porte et des vapeurs de soupe aux poireaux l’enveloppèrent.
– « Retire les sabots à la porte, s’il te plaît. Il y a des patins ! » Elle quadra Pierre des pieds à la tête de son regard de couturière qui ressemble à celui des peintres :
– « Je retoucherai une tunique demain matin, ça va plus vite que de faire un pantalon. »
Ça sentait bon l’école maternelle. La cuisine était collée sur le flanc sud, elle avait un sol de tomettes rouges, les mêmes qu’au salon mais sans les tapis. Il y avait un grand évier en grès, sur le mur en face une cuisinière charbon-bois à l’ancienne prenait avec la table rectangulaire en bois grossier presque toute la place, elle était flanquée d’un banc côté mur et d’une chaise de l’autre côté. Il y avait aussi un tabouret qui ne trouvait pas sa place. La vaisselle se présentait dans une armoire d’angle sans porte, il y avait deux étagères pour les marmites, casseroles et poêles y étaient suspendues à des crochets vissés dedans. Du bois brûlait dans la cuisinière mais Coco avait chauffé la marmite sur le réchaud à gaz à côté de l’évier. Ah oui! Il y avait aussi une petite planche murale avec des clés. Ils s’attablèrent et mangèrent la soupe comme deux fermiers en trempant dedans des grosses tartines.
– «Elles viennent mardi tes copines? »
– «Oui, Claire est une copine du sport, Jeannette, elle est dans le graphisme et fait de la photo, elle m’a fait mon catalogue. »
– «Tu fais quoi comme discipline d’athlé? »
– «J’ai d’abord fait de la course mais je commence le javelot, c’est plus rigolo et toi? Tu fais du judo depuis longtemps? »
Elle lui demanda si ça gratte un kimono, non ça ne grattait pas.
– « Tu mets quelque chose en dessous? »
– «Qu’est ce que tu veux dire? »
– «Ben un slip, un maillot de corps? Il y a des filles dans ton club! Vous vous déshabillez dans le même vestiaire? Alors t’es tout nu sous le kimono? »
– «Non, on garde le slip, mais tu sais ça s’appelle pas un kimono c’est un judogi, un kimono ce sont des robes en T pour les femmes, tu sais comme pour servir le thé. »
– «Alors pas pour les hommes? »
– «Si il y en a aussi mais pas si beaux »
– « Ils sont pas beaux pour les hommes ?
– «Ils sont unis pour les hommes, pour les femmes les tissus sont imprimés avec des fleurs ou des animaux, c’est plus joli!».
– «Tu veux que je t’en fasse un? J’ai ma machine et du tissu avec des oiseaux. »
– «Tu saurais faire ça? »
– «Ça ne sera sans doute pas comme un kimono mais ça peut y faire penser, c’est une coupe en T tu m’a dit, ça devrait aller, tu voudrais bien faire la présentation de ma collection avec les filles ? ».
– «Je n’sais pas si j’oserais … en kimono ?»
– « Ouè ! Ou en tunique … »
Les bols étaient vides et les yeux tombaient dedans.
– «Bon, on monte» dit Coco. Pierre sortit son portable, il voulait appeler sa mère.
– « Et merde, j’ai oublié de le charger ! T’as une prise où je peux le brancher ? »
– « Au salon, ou bien dans l’atelier. Tiens, prends le mien ! »
Les appels restèrent infructueux et il écrivit un message : « Je suis chez une copine, pas de problème. Je me calme et je rentre. Bonsoir à Marie et à Papa. »
– « J’espère qu’elle le lira, elle va voir que ce n’est pas mon numéro. »
– « J’suis fatiguée Pierre, je monte, recharge ton portable pour demain. »

*

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Chapitre 6: La soirée

Illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VI.

La soirée

Les trois longèrent le canal par la rive droite en partant de l’écluse. La végétation des berges n’avait été que sommairement taillée en automne et il fallait parfois écarter une branche. Les saules égouttaient leur chevelure la tête au dessus du lavabo comme après un shampoing en se serrant la jupe sur le derrière, quelques noisetiers juvéniles surveillaient dans l’eau la pousse de leur première barbe, les bouleaux montraient leurs jambes nues et feignaient de dissimuler le haut par des marcels troués et translucides, les chênes ébouriffés se recoiffaient sans succès avec leurs doigts tordus. Ça sentait bon, ça piaillait dans les herbes et on entendait parfois des bruits d’eau. Oui, l’hiver, fatigué, semblait renoncer.
La maison des parents de Daniel se trouvait dans le nouveau quartier, si on pouvait appeler ça un quartier: une trentaine de maisons isolées entourées de jardins sans haies, que du gazon et des palissades en plastique. À part quelques rescapés champêtres épargnés par les promoteurs, les seuls arbres qui y poussaient étaient d’essences extraterrestres chétives, leur espérance de vie après la transplantation semblait incertaine. Le macadam des rues qui avaient des noms de fleurs n’avait pas encore craqué sous l’effet du gel ou de machines de travaux, les tranchées d’évacuation des eaux ou d’alimentation n’avaient pas encore été ré-ouvertes, l’herbe et les pissenlits ne poussaient pas dans des trous de chaussées comme dans les vieilles rues attendries. Ils entendirent la musique dès le croisement de la rue des roses avec celle des tulipes. La rue des bleuets qui donnait sur celle des tulipes n’avait qu’une maison pour l’instant et se terminait dans un champ. Séparés régulièrement d’une dizaine de mètres environs, on distinguait cependant des bouquets de câbles bien alignés dans des gaines de couleurs qui sortaient du sol comme les restes nerveux et veineux de membres arrachés à des monstres mécaniques. La porte et les fenêtres du salon déjà éclairé par la véranda au sud étaient ouvertes côté soleil couchant : des volutes de fumées de cigarettes s’en échappaient. Les rires et les conversations animées se mêlaient aux vibrations des haut-parleurs.
Ils s’approchèrent du même pas vers ce petit monde, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre et avançaient épaules contres épaules comme les trois mousquetaires. D’Artagnan Le Roux courut à leur rencontre :
– « Ah ! T’es venu quand même! » Il s’adressait à Pierre mais regardait Fatima de ses yeux verts.
– « Hé Beh ! T’as fait ce qu’il faut non  »
– « Moi j’ai rien fait ! Mais je vois que tu as déjà trouvé des filles! »
– « Il n’a rien trouvé du tout! » dit Fatima, « C’est moi qui l’ai trouvé ce pauvre enfant perdu! »
Pierre n’avait rien répondu. Il entendait Marie criant après lui, il voyait Hélène debout posant le plat de frites sur la table et son père lui disant « dégage! » Des images lointaines explosaient comme des bulles de savon: des coups de pieds maladroits dans un ballon dégonflé! Papa ! Un dessin, une tache sur un buvard: « Allez écrit : Ma-man ! » Toujours papa! Un encouragement: « Vas y Pierre, tu y arrives! » La main de Marie dans la sienne, Éric qui fait le poirier à six ans sous sa conduite, Fabrice à qui il a donné la passion du judo. Bien sûr qu’il a gardé avec Isabelle une complicité de gamins, celle des deux premiers, mais les trois qui le suivent c’est autre chose, il n’est pas un deuxième papa, non, il est le grand frère, celui qui te refait tes lacets, qui frotte ton genou quand t’est tombé, qui te fait réciter la leçon, qui t’apprend à faire la planche le dimanche matin à la piscine et te fait des shampoings vigoureux sous la douche, qui monte les rails du train électrique et remboîte la tête de la poupée qui a roulé par terre. Il était triste et ça se voyait peut être, il sentit comme un vide sous les pieds, une sorte d’abysse de tristesse; ça lui piquait aux yeux, une larme avait peut être coulé et il y eut un silence. Les trois autres le regardaient bouche ouverte. On connaît le rire communicatif, chacun l’a vécu au moins une fois, l’hilarité débridée qui se propage comme la vague dans un stade de foot. Il survient dans les moments et lieux les plus incongrus, dans le silence d’un examen, au premier rang d’un défilé militaire, des enfants de chœur pendant la grand-messe et même à un enterrement. Il existe aussi des tristesses authentiques qui ont cette même foudroyante viralité, celle qui vous saisit à la gorge et déclenche une cascade de sanglots ; elle est fréquente chez les jeunes enfants :
un retour de colonie de vacances, on rit et on chante dans l’autocar, une monitrice annonce l’arrivée et demande aux enfants de se dire au revoir avant de se séparer et c’est, d’un coup, une sorte d’explosion, incontrôlable et la monitrice éclate aussi en sanglots et pourtant les parents font des signes debout sur le trottoir. Mais il existe une tristesse encore plus vraie et plus profonde, celle qui suspend le temps, qui accroche le cœur sans fil sur un théâtre sans planches et sans décor, le public ayant cessé d’un coup de respirer assiste sidéré à son entrée sur scène pour boire d’un coup la fiole qui donne la mort un instant. Le fond de l’air était encore frais. On sentait la brise sur les joues. Jacques demanda d’une voix éraillée :
– « Ça va Pierre ? »
– « Ben, ouè, ça va ! »
Pierre sentit quelque chose dans le creux du coude et tourna la tête, Coco l’avait saisi par le bras et tiré vers elle :
– « Viens Pierre, on y va ! »
Pierre se laissa entraîner vers la pelouse sonorisée sans rien dire, étonné de la familiarité, elle se comportait comme si elle le connaissait depuis le bac à sable. Il la regarda et sentit le contact de sa hanche sur la sienne mais sans y faire attention, on a l’habitude des contacts au judo, les corps se touchent, on identifie les muscles et les os de l’autre: les deux bassins se cognaient un peu en marchant. Jacques regarda Fatima:
– « Tu viens ? »
– « Je veux bien »
– « Ils se connaissent depuis longtemps les deux? »
– « J’crois pas ! Ils ne se connaissent pas. »
– « Mais elle l’appelle Pierre! »
– « On les suit ? »
– « Oui! »
Jacques regarda Fatima de ses yeux verts et eut l’idée de lui dire qu’elle avait de beaux yeux, il s’étrangla un peu et n’articula que des lèvres muettes. Fatimata elle, le vit de toutes façons, le vert de ses yeux à lui.
Daniel sur la terrasse animait un groupe de bacheliers fringués comme au sortir du tournage d’une série télé pour ados : pantalons ressemblant à des jeans sans en être, robes bucoliques pincées à la taille et ouvertes dans le dos, chemises style débraillé à manches retroussées avec des boutons qui tiennent bien et en tissus qui accompagnent les gestes et retournent ensuite exactement à leur forme initiale, chaussures choisies selon la couleur des chaussettes ou des bas. Il vit Pierre s’approcher et s’étonna de le voir accompagné :
– « Tu as trouvé chaussure à ton pied, je vois! »
– « Tu le veux quelque part? »
– « Tu me présentes ta copine? »
Pierre se tourna vers Coco qui lui tenait toujours le bras:
– « Tu t’appelles comment Coco? »
– « Coco, la grande couturière! Daniel, c’est elle ! Je te présente Coco Chanel, tu connais, la couturière? » Claire s’était approchée et c’est elle qui parlait. Elle portait une jupe et une blouse de Coco et en fit la présentation en exécutant une rotation sur elle même, les mains aux anches et puis écartant un peu les bras pour accélérer le mouvement de toupie, ses cheveux noirs tamouls balayèrent l’air comme des lassos de mollusques marins à la recherche de nourriture. Elle s’arrêta pour regarder Fatima qui s’approchait accompagnée de Jacques.
– « Ça c’est signé Coco, tu peux être sûr Daniel ! Regarde moi ça ! Et en plus les couleurs vont avec le garçon! Au secours! Tu es équipé contre les incendies j’espère? Il est où l’extincteur ? Je me trompe ou pas Coco? C’est de toi non? »
– « Non moi je ne fais que les habits, pour le garçon la fille doit se le trouver elle même! » Claire rit :
– « Tu as bien compris, la robe est de toi non? »
– « Salut Jacques! » fit Daniel « Ça pète des flammes comme d’habitude, on dirait. Fais attention où tu mets la tête au salon, ne mets pas le feu aux rideaux. Bonjour Saïda  ! Arghsalam-alaïkum ! Tu ne me présentes pas, tu fais dans l’orientalisme maintenant?  Elle s’appelle comment l’émirata, Princesse? »
– « Fatima. On se connaît du judo ».
– « Iss-mi Fatima ! Fatimata bintt’ Al’ Katibb’. Ka-i-fa al’ hall? »
– « Hein! »
– « Excusez moi Saïdiï, quand on me donne du Saïïda, même avec l’accent étranger, je réponds en arabe! C’est une question de savoir-vivre. »
– « Bon d’accord ! » fit Daniel « Restons en là avec les salamalecs. Moi c’est Daniel. Claire a raison, la robe est magnifique, elle va bien avec la fille aussi. Félicitation madame Saint Laurent ! » Coco roula les yeux et fit la moue.
– « Voilà bien les artistes ! Coco-rico ou cococcinelle, c’est ça ? Tu sais la couture c’est de l’art ! Tu devrais monter ta boite ! pas de fausse modestie… »
– « La fosse Daniel, ce serait plutôt ta spécialité, non? J’y suis déjà et les lions ne m’ont pas encore mangée ! C’est moi qui les habille! Tu veux passer commande? »
Daniel tourna les yeux et puis pouffa en secouant la tête pour indiquer qu’il avait compris la blague ;
– « Et tu les coiffes aussi? »
Un groupe était en train de passer la palissade et Daniel se dirigea vers eux. Il lança en partant par dessus l’épaule :
– « Ah oui Jacques tu diras à Djamela que chez nous le foulard n’est pas obligatoire ! » Il avait bien appuyé sur le Djeu de Djamila. Fatima sursauta légèrement et Jacques la regarda :
– « Pourquoi il t’appelle Djamal ? C’est un nom de garçon non ! »
– « Ça veut dire beau ou belle en arabe à condition de bien prononcer sinon ça devient chameau. Moi je dis Jamiila, pas Dja !Je ne vais pas rester je crois. »
– « Il n’est pas méchant tu sais, je le connais, on est dans la même section au Lycée. C’est un gars qui veut faire le malin. Tu sais, moi il me charrie toujours à cause de mes cheveux, t’as pas entendu ? »
– « À cause des cheveux ? Pas des yeux ? »
– « Pourquoi les yeux ? »
– « T’as de beaux yeux tu sais ? » Jacques sentit comme une touche entre les côtes juste sous le sternum, il cru avoir rougi mais ça ne se voyait pas, il avala sa salive.
– « Hé-là ! C’est les garçons qui disent ça aux filles ! » Il avait pris une tête de chien battu, comme quand on quitte le tatami après avoir subi un ippon. Il cherchait un toketa, une sortie, mais les yeux de Fatima dans les siens avaient percé une cloison. Fatima ne se faisait pas les yeux pour le judo et encore moins au Lycée mais pour une soirée ça pouvait se faire, avec la robe et le foulard assorti l’effet était très réussi, et c’est en bafouillant qu’il demanda :
– « Tu bois quelque chose, tu veux quoi ? Un jus de fruit ? » Fatima sortit son carnet et y fit un trait sous le regard complice de Coco. Pierre vint à son secours inopinément. Claire restée en arrière avait fait un clin d’œil à Coco trahissant le coup monté et Pierre l’avait vu, il eut le sentiment d’une entourloupe.
– « Alors tu vois, Jacques je suis venu ! Tu as réussi ton coup ! »
– « Quel coup ? Mais j’ai rien fait moi, je te l’ai dit déjà! ! » Jacques haussa les épaules et s’éloigna vers le coin des boissons. Un vieil air de Michel Delpêche sur lequel il était possible de danser la valse s’évaporait du salon ouvert à tous vents. Quelques uns s’y essayaient gauchement sur le gazon coupé ras sous les fenêtres. La surface était trouée de flaques stériles et sèches, le gazon rapporté dépérissait déjà. On entendait une fille qui disait :
– « Mais non ! Compte jusque trois : un, deux, trois et on recommence : Un, toc, toc, UN !, toc, toc »
Coco demanda à Pierre si il savait danser et comme il disait non elle dit :
– «  moi non plus. On danse quand même ? »
– « D’accord, mais faudra pas rire ! 
– « Si je ris on sera deux. »

Ils se marchèrent cinq minutes sur les pieds et Pierre proposa de boire quelque chose.
– «  Je vais te chercher un verre ? »
– « Un garçon bien élevé le ferait ! Un Perrier ou quelque chose comme ça. »
Pierre se mit en route et croisa Jacques dans l’entrée avec deux verres d’eau dans les mains.
– « Tu abreuves ta brouette ? »
– « Arrête Pierre, c’était des conneries, je l’ai lu dans un magazine américain .
– « Et ta vraie copine elle n’est pas venue ? »
– « Tu sais Pierre, j’en avais remarqué quelques unes qui me plaisent au judo mais Fatima je l’avais vue sans la voir et maintenant et … j’sais pas, me charrie pas s’te plait, c’est bizarre. » Jacques se tenait les deux bras écartés sur les côtés et les coudes pliés vers le haut comme ceux de la Justice, immobile, et les quantités d’eau dans les verres étaient dans une parfaite égalité comme des vases communicants.
– « J’ai mangé le p’tit pain de Fatima ! »
– « Quoi ? »
– « Elle m’a donné son p’tit pain au stade, elle avait vu que j’avais faim et elle n’a plus rien. »
– « Et au buffet ? »
– « Jacques ! Il y a du salami, des apéritifs, du cochon quoi. »
– « Euh … je vais lui demander…» Jacques se retourna et vit Fatima au loin assise sous un arbre stérile, ni dattes ni figues ne tomberaient du ciel.
– « Je vais en cuisine lui faire une tartine végan, prends les verres s’il te plaît. »
Pierre ressortit avec les deux verres d’eau pétillante. Au buffet quelques uns se bousculaient en riant un peu fort, une bouteille de quelque chose avait tourné, une potion magique avait dit celui qui l’avait apportée et, en effet, le mélange semblait donner des ailes. Pierre traversa la pelouse avec les deux verres comme un équilibriste, il se dirigea vers Fatima et lui tendit le verre. Celle ci s’en amusa et lui demanda si Jacques et lui avaient échangé leur corps en se croisant, ils pourraient peut être en faire un numéro de cirque. Pierre lui expliqua que le vrai Jacques était parti en cuisine pour ravitailler une fille qui s’était privée de repas pour un malheureux. Elle sourit et Pierre rejoignit Coco avec l’autre verre.
– « Tu fais le service en terrasse ? » lui demanda t-elle ?
Fatima, elle, s’était levée après avoir vidé la moitié du verre et s’était mise en route vers le bâtiment à la rencontre de Jacques. L’atmosphère s’était plutôt échauffée au buffet entre temps. Il y avait des rires exagérés, les voix s’entrecoupaient et se faisaient concurrence en volume, les coudes s’agitaient. Fatima longea les tables et vit Daniel quitter le coin danse et se diriger vers elle.
– « Jacques est en cuisine, là-bas ! » fit il en montrant une porte au fond. « Tu sais, tu aurais pu demander, normalement on prévoit toujours des trucs végétariens, on y plante un petit bâton vert pour les reconnaître. Je mange pas de cochon non plus tu sais. »
– « à cause de la religion ? »
– « Oui, non, chez nous dans la famille on ne mange pas de cochon, simplement. »
Un gars du groupe du buffet s’était approché et écoutait semblait il. Les yeux brillaient et un coin de chemise sortait du pantalon. Il se tint un moment là sans rien dire, écoutant sans y être invité, il toisait Daniel de quelques centimètres.
– « Alors, c’est la réconciliation israélo-palestinienne ? » dit il, riant et mâchant un reste de salami. « C’est l’alliance judéo-islamique ? Ça risque de ne pas plaire aux imans, un juif qui se tape une musulmane ? » Daniel avait blêmi.
– « Gilles, s’il te plaît, tu as bu. Tu devrais prendre l’air je crois. »
– « Oui, ça se peut, on peut blaguer non ? Je vais sortir un peu, on peut quand même lui faire la bise à la chamelle ? » Il fit un mouvement pour enlacer Fatima, la main aux fesses pour la tirer à lui. Il approchait la bouche quand le monde bascula. Il se retrouva au sol dans une flaque de bière, Fatima le tenait encore au col, stable sur les jambes pliées dans sa belle robe : la tête n’avait pas heurté le carrelage. Il y eut des éclats de rire et plusieurs s’approchèrent mais pas trop. Il y en eut un qui lança à voix haute :
– « Attention, elle connaît la botte ! »
Il y eut des rires. Pierre et Coco entraient dans la pièce alors que le gars s’appuyait des mains sur le sol collant d’un verre de bière renversé un peu plus tôt et se relevait, il tournait la tête à droite et à gauche en se secouant comme pour éparpiller le ridicule.
– « C’est quoi ici, un coupe-gorge ou quoi ? Encore un peu et on se ferait décapiter ! » Il s’adressait à Daniel, Fatima avait reculé de quelques pas.
– « Faudra faire un rapport au grand rabbin mon vieux. »
– « Gilles, tu t’en vas maintenant, ça suffit ! »
– « Tiens un p’tit frisé ! »
Pierre s’était placé à côté de Daniel.
– « C’est la Mecque ici ! Pousse toi bicot, c’est une affaire de grand ! » Pierre ne broncha pas.
– « Tu pars répéta Daniel ou je te sors ! »
– « Ha!ha ! Je voudrais bien voir ça ! » Il fit un geste comme pour saisir Daniel au col qui recula découvrant Fatima plus en arrière ; Gilles s’avança vers elle en lui montrant les paumes des mains gluantes pour la toucher. Fatima eut peur pour sa robe, fit un pas en arrière et en perdit l’équilibre, l’autre en profita pour la pousser. Jacques était sorti des cuisines, une tartine en main, il vit Fatima de dos tituber et lâchant la tartine se précipita et l’accueillit comme dans un fauteuil, ses bras sous les aisselles et plié sur les genoux, presque accroupi. L’autre s’avança vers elle les bras toujours tendus. Ceux qui étaient restés assistèrent alors sidérés à une seconde voltige rappelant certains manèges de foire avec un bras articulé : Pierre agrippé des deux mains au revers de la veste du gueulard s’était laissé rouler en arrière indifférent à la crasse du sol : l’atterrissage ventral fut abrégé après quelques mètres de glissade par une chaise qui se renversa. Des applaudissements crépitèrent à la porte : quelques curieux étaient restés pour le spectacle.
– « Bon maintenant j’appelle la police ! »
– « Viens Gilles ! » Un garçon et une fille l’avaient aidé à se relever.
-« Faut rentrer Gilles. Viens » Ils sortirent tous les trois.
– « On ferme ! » prononça Daniel d’une voix forte, mais il ne restait plus grand monde. Pierre se releva aussi, pantalon crasseux et déchiré ou décousu sur toute une jambe. Fatima, bien assise, leva la tête vers Jacques et planta ses beaux yeux sombres dans le vert, à vrai dire un peu gris aussi, de Jacques et demanda :
– « Et ma tartine ? » et puis elle sortit son carnet pour noter les points. Le soleil baissait maintenant rapidement et disparaîtrait bientôt derrière la côte d’Angoussen. Daniel regardait par la baie vitrée le gazon se vider des derniers invités et dissimulait les petites secousses qui agitaient ses mains dans les poches. Claire posa une main sur l’épaule de Daniel et lui caressa la joue :
– « Tu as bien fait Daniel ! »
Daniel fit avec les yeux le tour du propriétaire, des gobelets et des assiettes de cartons gisaient ça et là dans l’herbe, au salon un cendrier renversé sur la moquette, le sol collait près des tables alignées qui avaient servi de buffet, quelques coussins dans les coins ; tout compte fait rien de bien grave mais un bon nettoyage s’imposait.
– « Ils rentrent quand tes vieux ? » Jacques avait accompagné le regard circulaire de Daniel sur le salon et les abords.
– « Normalement demain ! »
– « Bon, on s’y met tous ! » dit Pierre « Il est où l’aspirateur ? »
– « D’accord mais je n’ai qu’une heure devant moi ! J’ai un train à prendre et j’ai des travaux de couture à finir dimanche. »
Fatimata se tourna vers Daniel mais s’adressait à Jacques semblait il :
– « Excuse moi mais je préfère rentrer maintenant, tu sais chez moi, ça fait comme un malaise quand je rentre un peu tard. »
– « Alors je t’accompagnes ! » C’était sorti de la bouche de Jacques comme du dentifrice d’un nouveau tube, sans réfléchir. Il se tut et regarda Claire et Daniel un peu gêné. Claire sourit et puis fit simplement :
– « Mais oui Jacques, vas y ! »
– « Oui vas y ! Moi j’ai le temps, je ne rentre pas de toutes façons. » Coco regarda Pierre en silence et puis dit:
– « Bon allez! On s’y met à quatre, c’est quand même pas les écuries d’Augias, une bonne heure et c’est réglé ! »
– « Tu nous prends pour des Hercules ? C’est vrai que tu as dit que tu as des travaux à finir ! »
– « Oui, si tu veux j’en rajoute un treizième ! » Coco tira sur le tissu déchiré de la jambe de pantalon. Pierre baissa les yeux sur les lambeaux de tissu:
– « Tu n’auras pas le temps ce soir ! Tu as un train ! »
– « Je le ferai demain, dimanche ! » Pierre la dévisagea et réalisa qu’il ne l’avait pas encore regardée. Il l’avait sentie seulement quand elle lui avait pris le bras en arrivant et quand ils avaient dansé. Finalement il l’avait touchée comme un copain du judo, bien sûr qu’elle avait posé les mains sur ses épaules pour danser et lui sur ses reins mais il l’avait fait aussi avec sa sœur Isabelle quand elle avait seize ans et lui quatorze. Il vit les couleurs mélangées de ses yeux marins et ses cheveux de paille humide, elle arrivait à sa hauteur et se tenait solidement sur les hanches. Il regarda ses lèvres et se troubla. Coco était une fille.
– « Et je reste ici en slip, comme à la visite médicale ? » Elle rit et il y eut des petites fossettes dans le coin des yeux qu’il avait déjà vues quelque part.
– « Ben non, tu prends le train avec moi, avec ma carte j’ai le droit d’être accompagnée sans frais le week-end ! » Pierre respira un grand coup et puis dit oui, sans y penser, simplement parce que, demandé comme ça, le oui coulait de source, oui comme l’eau des champs en pente quand il a plu. L’eau ne remonte pas les pentes et Pierre prit la pente naturelle sans le savoir.
– « Oui ! Mais alors on range d’abord ! On ne laisse pas Daniel et Claire dans cette mouise. »
Vers 20 heures, les choses étaient à peu près en ordre. Coco rassembla ses affaires et Pierre retrouva son sac scolaire avec ses manuels au pied de la palissade où il l’avait jeté en arrivant. Coco lui dit qu’il fallait y aller maintenant pour ne pas rater l’omnibus. Elle cria vers Claire :
– « Alors à mardi ? »
– « Oui, j’ai arrangé les choses avec Fatima et Jeannette ! ».

*

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Chapitre 5: La rencontre inopinée

illustration:yukyriuuzetsu

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Chapitre V.

La rencontre inopinée

Il n’était pas encore trois heures, la soirée comme son nom l’indique ne commençait qu’au soir, mais de toutes façons il n’avait pas envie, il n’irait pas.
Et puis il avait faim maintenant, il sortit de son sac son porte-monnaie : à vue d’œil il y avait cinq Euros en pièces. Pierre marcha jusqu’au canal et déambula sur l’ancien chemin de halage en regardant les reflets sur l’eau. Les péniches étaient devenues rares mais on en voyait encore qui transportaient du sable ou du gravier. Il fit deux fois l’aller-retour entre le pont hydraulique et la passerelle de la briquerie, huit cents mètres environ, prenant le sentier à l’aller et revenant par l’autre berge. Il s’assit un moment sur la partie partie pavée de la berge en pente bien consolidée juste avant le premier tunnel. Les enfants y jouaient souvent à l’escalade, Pierre l’avait fait lui aussi, du reste les profs de sport du Lycée tout proche s’en servaient aussi à l’occasion. Assis à deux mètres de hauteur il vit passer Fabrice en bas longeant le canal sur son vélo, il riait en chœur avec deux copains, les trois le nez dans le guidon ne le virent pas. Il se leva et reprit la route vers l’écluse, franchit la passerelle et, s’éloignant du canal, longea les haies trouées et les barrières qui n’étaient que de simples tuyaux gris piqués de rouille et qui traçaient les limites du stade ; elles étaient fixées sur d’autres tuyaux de même acabit mais plantés dans le sol ; la hauteur permettait les échauffements de danseurs que pratiquent aussi les athlètes et qui consistent en la pose d’une cheville sur la barre en se touchant le genou avec le nez, mais ça se fait aussi dans l’autre sens, une jambe tirée en arrière on pose le coup de pied sur la barre et on s’allonge sur elle en avant ; il s’appuya sur une rambarde comme un entraineur : beaucoup couraient, encore que d’autres, allongés sur la pelouse faisaient des galipettes arrières et d’autres encore s’élançaient en sautant à la manière de danseurs étoiles. Il cru reconnaître au loin la fille qu’ils appelaient Coco courant lentement le long des barrières comme sur des chaussures à coussins d’air et accélérant brusquement par intermittences en quelques petits pas saccadés, les genoux montant et descendant comme des aiguilles de machine à coudre.
– « Pierre ! »
La voix venait de derrière et il se retourna. Fatima était habillée comme il ne l’avait jamais vue au judo. Sa robe longue qui lui descendait jusqu’aux mollets était d’une sorte de soie imprimée d’animaux sortis d’une peinture du douanier Rousseau. Le foulard gris clair bien serré sur les oreilles ovalisait son visage. Elle s’était fait les cils et dessiné les yeux.
– « C’est Coco qui me la cousue ! » elle voyait le regard étonné de Pierre monter et descendre sur elle. Elle souriait sans gêne.
– « Tu connais mon prénom ? »
– « Oui, par Jacques ! »
– « Ah bon, tu le connais aussi ? »
– « Bien sûr puisque c’est ton émissaire ! Tu l’as envoyé me porter le sac l’autre jour ! Mais on se connaît du judo non ? Même si on ne se parle pas. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu t’intéresses à l’athlé ? Ou alors c’est Coco qui t’intéresse ?»
– « Non j’attends personne. Coco j’la connais pas. »
– « Ben et le sac ? »
– « Elle m’a juste demandé de te le donner quand j’arrivais. C’est tout. Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?»
– « On va ensemble à une soirée Coco et moi, chez le copain d’une de ses clientes. Mais toi tu n’as pas répondu, qu’est-ce que tu attends ici si c’est pas pour Coco ?» Fatima regarda le visage de Pierre et ses mains qui tremblaient un peu.
– « Je me promène en attendant l’heure. Moi aussi j’ai une soirée. »
– « Tu n’as pas mangé ce midi? »
– « Hein ? »
– « Je dis que tu n’as pas mangé ce midi! »
– « Comment tu le sais ?»
– « J’ai l’habitude à cause du Ramadan. Tiens, j’ai un petit pain au fromage . » Elle fouilla dans le sac et sortit un sachet de papier marron clair.
– « Prends le ! T’es mon frère ! »
– « Je suis pas ton frère ! »
– « Non mais tu lui ressembles. C’est à cause des cheveux. Ton père il est arabe ? »
– « Non, mais ma grand-mère. »
– « Ah tu vois ! Tiens, mange ! »
– « Choukourann ! »
– « T’es pas arabe mais tu sais dire merci?»
– « À cause de ma grand-mère, elle disait ça souvent. »
– « Elle s’appelait comment ? »
– « Latifa. »
– « Alors elle était gentille.
– «Ah ça tu peux le dire! »
-«Pourquoi tu n’as pas mangé à midi ?»
Pierre regarda un peu les nuages du ciel se déplaçant rapidement, là-bas au-delà des collines, plus loin c’était la marée montante, il la sentait, pas vraiment l’odeur, plutôt un souffle. Son regard revint sur Fatima.
– « Toi t’as eu une dispute de famille ! Sûrement avec ton père ! »
– « Tu devrais t’acheter une roulotte tirée par un cheval, bien maigre de préférence, et gagner ta vie avec une boule de verre, tu sais comme les flotteurs de filets de pêcheurs! Il est bon ton petit pain ! » Pierre avait mordu dedans à pleines dents et il en éprouvait le même plaisir que celui du verre d’eau après deux heures sur le tatami.
– « Tu veux bien faire le cheval ? Tu n’est pas trop gros non plus ! Tiens, à propos, voilà la trotteuse ! » Le regard de Fatima se portait à l’extrémité Est du stade vers les vestiaires et la porte ouverte que Coco venait de franchir, sac en bandoulière.
– « Tu vas toujours aux soirées avec un casse-croûte ? »
– « Ben oui, pour être sûre de ne pas avaler du cochon, tu fais pas ça toi? »
– « Je ne vais pas aux soirées.Mais tu n’auras rien à grailler alors! »
Coco n’était plus qu’à quelques mètres quand Pierre se retourna. Ils se regardèrent et puis Coco détourna les yeux et, s’adressant à Fatima:
– « Vous avez fait connaissance je vois » et puis elle siffla comme un garçon en regardant Fatima :
– « Mazette ! Qu’est-ce que t’es belle! »
– « C’est ta robe qui est belle ! Le garçon là, il me l’a déjà dit avec ses yeux tout à l’heure. C’est un pauvre enfant abandonné qui avait faim et qui s’est disputé avec son papa, alors je lui ai donné mon petit pain. Il ne pouvait pas aller à sa soirée avec le ventre creux. » Coco eut un moment de silence, inspira, se planta devant Pierre et lui demanda le visage bien en face :
– « On y va ensemble ? »
– « Où ça ? »
– « Ben à la soirée chez Daniel »
– « Ah bon ! C’est la même soirée ? »
– « On y va ? Ton copain Jacques t’attend ! »
Pierre interloqué opina. Ces filles semblaient avoir un don de voyance.

*

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Chapitre 4: Retour de manif

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Chapitre IV.

Retour de manif

Il avait gelé au matin mais l’après-midi s’annonçait chaude pour la saison, certains élèves déambulaient dans les couloirs en chemise, le chandail roulé en boule et attaché sur le sac avec un élastique de vélo ou bien posé sur les épaules comme un boa ; les filles qui en portaient tiraient leurs bas. Daniel aperçut Pierre sous les arcades des classes de lettres et de math dans la première cour et il s’approcha à pas rapides. La pause ne durait que dix minutes. À vrai dire il ne le connaissait que de vue mais ils s’étaient quand même côtoyés deux ans dans la même classe. Il était en mission pour ainsi dire : le convaincre de venir à la soirée. On le lui avait demandé avec tellement de gentillesse, il ne pouvait pas dire non à Claire mais il la soupçonnait de ne pas agir pour son compte non plus, « elle était en opération commandée ! » s’était il dit a lui même.
– « Salut Teddy ! »
Pierre tourna la tête :
– « Tu connais plus mon nom ? »
– « Tu fais toujours du judo non ? J’disais ça à cause de Teddy Riner . »
Pierre eut un petit rire :
– « Ah ! Tu t’y connais je vois, je ne suis pas de son niveau, je n’y serai jamais d’ailleurs. »
– « Mais tu seras à ma soirée samedi, j’espère ? »
– « Ah ! C’est Jacques qui t’envoies ? »
Daniel ne répondit pas tout de suite et puis choisit le mensonge passif, souvenir d’instruction religieuse:
– « Si tu le dis ! ».
– « Il veut me trouver une fille qu’il dit ! »
Daniel se gratta la tête et fronça les sourcils.
– « Et si c’était une fille qui te cherchait ? »
– « Quand on me cherche on me trouve ! »
Daniel décidément touché par la grâce ce jour là répondit :
– « Cherchez et vous trouverez »
– « Trouver quoi, des prunes ? »
– « Et le reste te sera donné par surcroît »
– « Amen ! »
– « Alors tu viens seul ? »
– « J’vais voir, mais je resterai pas longtemps, j’ai le bac ! Et puis mon père devrait rentrer samedi soir, il était parti toute la semaine. »

Pierre quitta la classe à quatre heures la tête au carré, avec une envie exponentielle de pisser, il suivit une courbe dérivée qui dessinait une droite menant directement aux toilettes, se jouant de l’asymptote, il libéra la primitive devant l’urinoir. Il quitta le Lycée la vessie et l’esprit libre. Il n’allait pas au judo le vendredi, c’était le jour des benjamins, et il pensait se faire une bonne tartine grillée en rentrant avec un chocolat chaud, il avait gardé cette habitude de son plus jeune âge, c’était comme une récompense, non pas de l’effort mais d’avoir été appliqué, consciencieux. Il se sentait souvent plus garçon que jeune homme malgré les quelques poils qui apparaissaient sous le nez et qui seraient restés invisibles s’ils n’étaient pas noirs comme ses cheveux. Il avait gardé des pensées et des rêves de gosse plus longtemps que d’autres à cause de ses petits frères avec qui il jouait mais avait appris dans le même temps à maîtriser sa force physique face à des plus faibles. Le temps passant il organisait leurs jeux, définissait les règles et il prenait plaisir à les voir s’oublier dans leurs simulacres : ils étaient d’Artagnan, Jim Hawkins, Fanfan la tulipe et même plus tard Frodon, il jouait le rôle du méchant et les faisait courir. Ils grandirent et prirent pour ainsi dire leur indépendance et il y eu Marie.
Hélène était fatiguée après la naissance de Marie, Pierre s’en occupait souvent et, s’il n’était pas un deuxième papa, il était plus qu’un grand-frère, un peu grand-frère poule même : il lui arrivait de lui faire des crêpes à Marie et il lui avait donné une poupée, parce que personne n’y avait pensé et que, après la fille aînée, il y avait eu trois chiots à la maison qui avaient mordillé le baigneur et les deux demoiselles articulées qu’ils avaient déshabillées pour voir comment elles étaient faites ; plus grands ils se sentirent des vocations inquisitoriales, ils soumirent les trois à la question, les démembrèrent et les malheureux finirent sur un bûcher au fond de la cour. Bref, il n’y avait plus de poupée et Pierre en obtint une d’une copine de Lycée qui lui expliqua que c’était une arme de conditionnement des filles et que Pierre devait montrer l’exemple en y jouant aussi : comme ça Marie verrait que les mecs aussi sont des mamans. Pierre s’efforça de suivre ces conseils, un peu, pas trop : il berçait à l’occasion la poupée devant Marie et collait une joue sur son visage en gazouillant pour imiter un bébé.
Le père le vit faire un soir avant de manger et il faillit s’étouffer avec le biscuit d’apéritif qu’il venait de mettre en bouche.
– « Je croyais avoir un aîné après la fille et j’ai une nourrice ! Il lui a donné le biberon, la tétée quoi et maintenant il joue à la poupée ! À quand la couture ? »
– « Marc, laisse le! Il s’est aussi occupé des p’tits frères avant, y’a pas d’mal à ça et ça m’aide en plus! Et puis Marie elle est contente quand il est là, il te remplace tiens! Il est le deuxième papa. Tu est souvent parti! À propos de couture, tu n’as jamais entendu parler de Pierre Cardin?»
– « Est-ce que j’y peux si je suis souvent parti? Tu le savais non quand on s’est mis ensemble! Dis leur de rester chez eux aux gilets! Je pourrai prendre mes récup’, tiens! Ils n’ont rien d’autres à foutre le samedi? Il se reposent la semaine sans doute. En tous cas, pour être papa, il faut des couilles! Il a trop joué avec Isabelle quand il était gosse.».

Marc n’était pas à la maison ce vendredi quand Pierre rentra et jeta comme toujours son sac avec ses affaires de Lycée sur le tapis du salon. Il se dirigea tout droit à la cuisine. Pierre touillait dans le bol quand Marie entra dans la cuisine tenant la poupée baigneur d’une main. On entendait le cliquetis de la cuillère sur les bords, Pierre faisait mousser le cacao avec un peu de lait dans le fond avant de verser le reste du lait quand il était satisfait de l’aspect. Marie lui dit que ça faisait le même bruit que les clochettes de chèvres, elle en avait vu avec la maîtresse sur le terrain vague de l’ancien peignage.
– « J’peux en avoir ?»
Pierre lui tendit la petite cuillère remplie de chocolat épais à la bouche et Marie la suça des deux lèvres et se passa la langue dessus. Il la regardait amusé.
– « Et Frédérique il peut en avoir aussi?»
– « Frédéric ? C’est pas une fille?»
– « C’est un garçon habillé en fille!» Pierre lui dit de faire semblant avec une cuillère vide pour ne pas en mettre partout et Marie fit semblant de donner la cuillère à son garçon habillé en fille.
– « On fait semblant, tu comprends!»
Pierre lui sourit et porta le bol de cacao à la bouche et le but d’un trait puis le reposa sur la table avec un grand « Ha ! ». Marie rigola en voyant les moustaches et son bout de nez qui avait trempé dedans.
– « On dirait un clown!»
Il y eu un courant d’air et la porte de rue claqua. Éric avait traversé le salon en tirant la valise à roulette et pénétra dans la cuisine. Il était en T-shirt et jean, les tennis étaient craquelées sur les bords.
– « Salut grand-frère»
– « Salut frérot, de retour pour le week-end ? »
– « Ouèp, je laisse la valise ici, elle est pleine de linge sale ! Je monte à la salle de bain. Tu le dis à maman ? J’suis crevé. J’ai du rester debout dans l’allée tout le trajet avec un gros à côté qui puait. Si j’attrape le virus je saurai d’où ça vient ! Qu’est ce que t’as au nez ? Tu t’es battu ou c’est un coup de soleil? » Pierre se passa la manche sur le nez.
– « C’est Frédéric qui l’a pincé ! »
– « Bonsoir Marie. C’est qui Frédéric?»
– « Ben c’est lui ! » Marie tendit la poupée à bout de bras devant les yeux de Éric qui s’était penché pour lui faire la bise.
– « Frédéric c’est un nom de garçon ! C’est une fille ta poupée!»
– « Non c’est un garçon!»
– « Ah! Faudrait l’habiller autrement alors ! Bon je monte ! Tu dis à maman que je suis là?»
Pierre le regarda avec un sourire en coin :
– « D’accord Fred ! »
– « Hein ! »
– « Ben oui Fred, Éric »
– « Ha, ha, ha ! Elle est bien bonne celle là ! Rions, rions!»
– « Alors je vais appeler ma poupée Éric ! » dit Marie en tirant sur la robe de sa poupée pour cacher la culotte de linge blanc que portait la poupée sous la jupette rose brodée» Éric fit une drôle de tête et répéta:
– « Je monte ! » Éric allait franchir le seuil de la cuisine mais se retourna croyant entendre Marie l’appeler : elle parlait à sa poupée assise sur une chaise sous le regard hilare de Pierre:
– « Sois bien sage Éric je reviens tout de suite!». Éric haussa les épaules et se dirigea vers l’escalier.

* Hélène avait mis une bûche dans l’ancienne chaudière et jeté les spaghettis dans l’eau bouillante. Les jours se rallongeaient et il faisait encore clair sous la verrière. Elle posa le saladier sur la table devant Fabrice:
– « Tiens, mêle la salade pour tes frères et ta sœur! Si tu n’en manges pas comme d’habitude alors tu auras travaillé pour les autres. Tu ne t’es pas changé?»
– « Je viens de rentrer, m’man ! J’avais pu l’temps.»
– « Tu as joué en route ou quoi? Le judo finit à 6 heures et demie non?»
– « Mireille est arrivé en retard et elle a continué jusque sept heures.»
Pierre leva les yeux étonnés:
– « C’est Mireille qui a fait l’entraînement? Il était où Rachid?»
– « J’sais pas ! Il était pas là !»
– « Passe moi le saladier, je vais mêler, tu ressembles à un manchot, un pingouin qui regarde son œuf entre les pattes. Et c’est moi qui te servirai, si tu veut du vert sur ta ceinture faut manger de la salade!»
– « J’suis trop p’tit, je dois d’abord faire passer le jaune.»
– « Oui le jaune, tête d’œuf !» fit Pierre en passant les doigts dans les cheveux de Fabrice et lui secouant légèrement la tête. Fabrice rigolait en se laissant secouer comme une poupée de chiffons.»
Hélène arrivait avec les spaghettis fumants en déplaçant le nuage tiède au dessus de la table, elle y déposa le récipient.
– « Mangez la salade, je rapporte la sauce et le fromage!»
– « Il rentre pas papa ? »
– « Hé t’as des dents vertes, regardez Éric a les dents vertes.» Pierre rit aussi :
– « On dirait la sorcière aux dents vertes ! Ça donne faim!» Éric se passa la langue sur les dents de devant pour enlever les morceaux de salade.
– « C’est ma fête ou quoi ce soir ? Alors il ne rentre pas ? Je repars dimanche moi!»
– « Tu peux partir lundi matin par le train de 5 heures trente.»
– « C’est tôt ! Je dois me lever avant cinq heures et je ne peux pas déjeuner!»
– « Je te préparerai une thermos si tu veux et tu peux dormir encore pendant le trajet! Ah oui, ton linge sale, il ne se nettoie pas en boules, mais moi ça me met en boule, pour ne pas en dire une autre qui va bien aux garçons ! Les chaussettes trouées je ne les lave pas, tu aurais pu les jeter ! Ah oui, j’ai trouvé ça en vidant tes poches de pantalon !» Hélène lui tendit un petit étui plat de couleur rose. Éric était devenu tout rouge et Fabrice tendit la main :
– « Montre ! Qu’est-ce que c’est ? »
– « Laisse ça ! » dit Pierre « Tu dois passer la verte avant ! »
Hélène s’assit après son intervention et vidant le plat dit :
– « Ah ! Fabrice m’a laissé de la salade je vois ! Merci Fabrice . » Elle observa avec une moue Fabrice en train de couper une feuille de salade au couteau.
Pierre du se lever vers deux heures à cause du grand verre d’eau vidé devant l’écran : il avait un peu joué, un truc d’attaque de rue, deux bandes qui s’affrontent avec du Roméo et Juliette comme support narratif. Il avait tout arrêté quand Éric l’eut rejoint pour se coucher. Encore dans la cage d’escalier du grenier il entendit les voix dans la chambre des parents et sut que son père était là. Il dormit ensuite d’une traite jusque sept heures au matin.

Hélène était toujours la première levée même si Marie, les yeux ouverts dans le lit se levait aussitôt dès les premiers bruits de casseroles dans la cuisine. Pierre en profitait pour prendre la salle de bain et descendait pour le déjeuner qui, chez eux, comme déjà mentionné, était le petit dej’. Fabrice ne tardait pas et Éric lui, depuis quelques temps, faisait des nuits de dix et même onze heures mais se tirait hors du lit quand Marc était là. Quand à Marc, un lève-tôt de nature, les services de nuit et les déplacements de plus en plus fréquents depuis deux ans l’avaient fortement dérangé: il ne trouvait plus le sommeil avant deux heures du mat’, se levait vers huit heures fatigué et dormait dans le fauteuil l’après-midi. Sorti du lit à cette heure là, il trouva la salle de bain occupée et ça l’avait énervé. Il descendit et trouva Hélène affairée à la vaisselle du soir, la bouilloire sautillait légèrement sur la gazinière. Hélène vit qu’il avait sa tête des mauvais jours, elle tendit une joue, les bras nus dans la bassine. Marc lui donna un coup de museau et versa l’eau dans l’entonnoir du filtre à café.
– « Heu ! Marc, je n’avais pas encore mis le café dans le filtre ! »
On entendit comme le bruit d’une source dans le pot et Marc regarda le filtre humide et vide. Il vida la cafetière et se rendit à l’armoire avec la tête qu’il avait déjà en descendant. Il saisit le paquet de café par la taille, pour ainsi dire, qui, en s’amincissant gonfla la poitrine jusqu’au cou d’où s’échappa une pluie de grains qui se répandirent sur l’étagère en sautillant sur le sol. Marc en écrasa plusieurs en se déplaçant pour prendre le balai.
– « Laisse va, je vais l’faire ! »
Marc se poussa et, laissant la place à Hélène, remplit avec succès le moulin électrique ; il l’actionna en appuyant sur le couvercle qui glissa entre ses doigts et tombant par terre se brisa, il eut un instant d’hébétude, une poudre noire recouvrait le sol et les meubles comme après un coup de colère du Vésuve, il en avait plein les cheveux et autour des yeux. Pierre venait juste d’arriver, propre et habillé, il contempla son père et dit :
– « ’jour p’pa ! »
Il vit Hélène dans le fond, la mère et le fils se regardèrent et ils éclatèrent de rire, du rire qui fait mal au ventre avec des larmes dans les yeux et qui empêche de respirer. Hélène se tenait au dossier d’une chaise qui bascula et elle faillit tomber, elle sortit à petit pas rapides les deux mains fermées sur le bas du ventre :
– « J’dois pisser ! » Hélène avait adopté le vocabulaire de ses garçons. Marc ne riait pas :
– « Tes affaires traînent encore une fois au salon ! J’ai buté dedans cette nuit en rentrant ! Bon, la salle de bain est libre maintenant ? »
– « J’crois bien ! »
Marc ouvrit un pot de café en poudre et le pencha sur le bord d’une tasse, il ne se passa rien. Il y avait comme un sédiment gluant dans le fond du bocal.
– « P’pa faut verser un peu d’eau bouillante dessus, tu veux que je le fasse ? » Pierre versa l’eau bouillante dans le verre, remis le couvercle pour secouer le tout et versa un peu de jus noir dans une tasse.
– « Avec du lait ça devrait aller » il en mis une bonne rasade. Marc pris la tasse et s’assit. Hélène revenait des toilettes. Pierre se précipita à la salle de bain et fit sortir Fabrice qui courut totta en râlant jusquà sa chambre, serrant des deux mains un essuie autour de la taille. Marc était en route dans l’escalier, il pénétra dans la salle de bain et glissa sur la flaque d’eau laissée par Fabrice, on entendit le bruit de la chute et Marc qui gueulait, il y resta assis un moment, le cul dedans, tandis que Pierre redescendait l’escalier sur la pointe des pieds.
La matinée s’écoula comme l’eau d’une descente de gouttière cassée par forte averse. Fabrice mit la table pendant que Éric épluchait les patates en cuisine pour les frites. Hélène déballait les sacs de courses, il y aurait du jambon avec des frites et une salade de concombre pour changer de la frisée. Pierre rangea l’aspirateur derrière la porte de la cuisine qui restait toujours ouverte et où on rangeait aussi le balai. Marc ouvrit le frigo et dit :
– « Y’a pas de bières ? »
– « J’y ai pu pensé ! » répondit Hélène « Ils étaient tous comme fous, les rayons de pâtes et de PQ étaient vides ! J’sais pas ce qu’ils ont ! »
Marc se servit un verre de rouge et s’assit à table.
– « Il y a un virus, qu’ils disent, ça va les calmer ! »
– « J’vois pas l’ rapport avec le PQ » dit Pierre qui aidait Marie à nouer la serviette de table autour du cou de la poupée posée devant elle sur ses genoux.
– « Va me ranger ça ailleurs, on ne joue pas à table ! »
Pierre leva les yeux vers son père, muet, une main sur la tête de Éric, la poupée.
– «  Me regarde pas comme ça ! Et arrête de faire la maman, bon sang ! Marie mets moi ça ailleurs, à table on mange ! »
Marie se glissa de sa chaise en sanglots et s’éloigna la poupée serrée sur elle. Hélène arrivait avec les frites et demanda où était Marie.
– « Dans sa chambre je crois, je vais la chercher ! » Pierre repoussa sa chaise quand Marc lança d’une voix plutôt forte :
– « Tu restes assis ! »
Hélène était toujours debout, le plat de frites dans les mains et regarda Pierre qui avait pâli. La colère monta en partant de la poitrine, resta un moment contenue au niveau du cou et s’exhala dans les quelques mots :
– « P’pa ! Je vais chercher Marie » Pierre fixait son père dans les yeux. Marc se redressa d’un coup et la chaise tomba à la renverse, il tendit un doigt vers Pierre :
– « Alors ramasse ton sac en passant au salon et dégage ! Va gâter la p’tite ! Fais la nounou mon garçon. Elle se fera engrosser à dix-huit ans comme la grande ! »
– « Dis pas d’mal d’Isabelle, elle gagne sa vie ! » avait cru bon Hélène de rajouter, non sans avoir auparavant posé le plat sur la table. Pierre était resté un moment sans bouger mais un peu tremblant, et il dit:
– « je ne suis pas là ce soir, je vais à une soirée. Pour ce midi, je n’ai plus faim ».
Il traversa le salon, pris son sac déposé sur le tapis du salon la veille, attrapa sa veste à capuche et sortit en claquant la porte. Marie dévala les escaliers en criant après lui.
– « Il est parti où Pierre? »
– « Chercher des bières pour papa » chuchota Fabrice assis à côté de Éric son grand frère.
– « Mangez sans moi ! » dit Hélène – « j’ai du repassage, ça me détendra. »
Les deux garçons rescapés se tenaient à table le buste droit comme des cariatides, leurs têtes tournées comme des mannequins dans une vitrine vers le père et piquaient les frites dans l’assiette avec des gestes saccadés à la manière des automates d’églises de Bavière frappant les douze coups de midi sur une enclume. Ils débarrassèrent la table et firent la vaisselle à deux dans le silence de l’eau tiède qu’on remue et des verres qui se cognent. On entendit le carillon de l’église Saint Christophe.
– « Drôle de samedi ! » fit Fabrice.
– « Tu peux le dire ! Sandra et moi on a prévu de faire un tour à la médiathèque, tu veux venir avec nous ? »
– « J’vais faire un tour au canal en vélo, je verrai sûrement des copains. »
– « Comme tu veux. »

Marc entendit la porte d’entrée se refermer une première fois et puis un bruit de garde-boue tordu et de pédales qui cognent contre le mur. De nouveau la porte et puis plus rien. Il s’entendit respirer et se mit la tête dans les mains. Une odeur de vapeur d’eau et de linge humide planait parmi les dernières effluves de la friteuse, on entendait le cliquetis et les soupirs du fer à repasser. Il se leva et rejoignit Hélène dans l’arrière cuisine. Il vit que Hélène avait pleuré et il lui demanda si elle voulait un café, elle lui fit remarquer que le moulin était cassé. Elle voulait bien un thé avec les biscuits de la boite en fer. Ils s’assirent quand même et burent le thé en trempant les biscuits dedans. Hélène dévisageait Marc. Elle le revit quelques vingt ans plus tôt.

C’était « au Poney blanc » au sommet du mont de l’enclume, une montée un peu raide appréciée des cyclistes suivie d’une belle descente. C’était une sorte de guinguette mais sans rivière et une grande salle qui faisait l’affaire par temps de pluie. On s’y rendait à pieds à partir de seize ans ou un peu moins en trichant pour y passer les dimanches après-midi, avec une orangeade qu’il fallait tirer jusqu’au bout. On s’y observait timidement et on était content de danser une ou deux fois. Hélène avait remarqué le petit frisé, mais pas si petit que ça, qui gesticulait souvent des bras et même des jambes et ça riait toujours aux tables où il s’asseyait, ça oui ! Il faisait des gestes pour raconter et on le regardait de loin. Au printemps on l’entendait même à l’extérieur. C’est un de ces dimanches d’avril, Hélène était attablée avec trois copines près du marronnier et elles berçaient leur ennui au son des musiques de mode du moment et du piaillement des moineaux sautant sur les plateaux.
Elle l’avait vu de l’autre côté du jardin, faisant le clown comme à son habitude sous les regards de copains croulés de rire. L’un d’eux s’était tourné et avait, semble t-il montré du doigt Hélène ou une de ses copines, mais Hélène l’avait pris pour elle. Le frisé avait alors entamé une pantomime de traversée de l’océan en trois mats, montant les voiles, prenant le cap au sextant, se cognant aux bômes, tombant parfois à l’eau et s’agrippant à la coque et progressant malgré la tempête vers une terre inconnue qu’il aborderai le premier : la table des filles.
Posant les pieds sur l’île, l’aventurier des mers n’en avait vu qu’une, qu’il avait saluée à la manière des mousquetaires mais sans le chapeau et avait dit dans un accent étranger, oriental ou d’outre-Méditerranée:
– « Vous dansez chère madame ? » Hélène avait rit et assuré le spectacle pour ses amies ébahies :
– « Mais oui mon ami, je vous prie ! » Elle lui tendit la main pour qu’il la baise, et il le fit, elle l’accompagna sur la piste pinçant de deux doigts la jupette, coude écarté, avant bras et paume de la main vers le haut, le menton un peu tendu. Le garçon lui donnait l’autre bras et ils se regardèrent, ils se regardèrent si bien qu’ils se virent dans les yeux. Les copines et copains respectifs rentrèrent en fin de soirée sans Marc et sans Hélène.
C’est après la naissance de Isabelle que Marc avait passé le concours de sous-officier mais il avait perdu ses bouclettes comme adjoint volontaire. Il y eu Pierre, et puis Éric et puis Fabrice. Hélène abandonna pour de bon son travail au labo. Elle revit pourtant les bouclettes quelques années plus tard, même s’il en manquait un peu devant. Les vacances de Marc s’étaient prolongées de dix jours de récup’ et trois semaines au mobile-home avaient suffit à la résurgence de la chevelure rimbaldienne mise en plis par l’air marin : il y eu Marie.
Et puis les manifs, qui loi travail, qui retraite et puis gilets jaunes et les services de nuit et de week-ends et les jours non récupérés et les vacances écourtées et les cheveux qui rient restèrent au raz du crâne.

Marc ne disait rien, Hélène le regardait, elle dit :
– « Je vais voir Isabelle et son gosse cet après-midi, tu m’accompagnes Grand-Père ? »
– « J’ai le temps, ils m’ont dit de récupérer mes heures . »
– « Ah ! C’est bien ça ! Tu seras un peu avec les enfants. » C’est à ce moment que Marie entra dans la pièce les mains vides. Hélène lui demanda où était son bébé et elle répondit qu’il était malade et dormait, il lui faudrait une tisane de thym.
– « On va lui en faire ! » dit Marc et il la prit sur les genoux.
– « On va aller voir ta grande sœur et son petit garçon, d’accord ? »
– « Isabelle ? »
– « Oui, Isabelle la grande sœur. Son petit garçon il s’appelle Luc ».
En route vers la ZUP, au premier feu rouge, Hélène, le pied sur la pédale d’embrayage, se tourna vers Marc, il était occupé à se tirer un grain du coin de l’œil avec un coin de mouchoir en papier en se regardant dans la glace du pare-soleil.
– « Tu reprends le service quand ? »
– « J’sais pas. »
– « Quoi tu sais pas ? »
– « J’attends ma nouvelle affectation. »
– « T’es muté ? »
– « Ça va se faire. »
– « Et pourquoi ? »
– « Vulnérabilité psychologique, inapte au maintien de l’ordre. »
– « Qu’est-ce que ça veut dire ? T’as fait une faute ? »
– « Pas une , quelques unes … »
– « Et quoi alors ? Qu’est-ce que t’as fait d’mal ? »
– « La dernière c’est quand j’ai relevé une manifestante tombée devant moi à terre. »
– « Et c’est mal ça ? »
– « On ne doit pas s’arrêter dans la manœuvre. »

*

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Chapitre 3: Coco

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Chapitre III.

Coco

Coco avait été surnommée Coco par ses anciennes copines de Lycée à cause de Chanel, et il est vrai que la maison de Coco plus proche de la côte, était pour ainsi dire sur la Manche, pas loin du tunnel et donc le surnom, même avec un seul N, convenait parfaitement. Fatima était une camarade de classe mais Coco avait arrêté sa scolarité à seize ans pour ainsi dire, même si elle avait été inscrite un temps à une école de couture dans une ville du Nord elle ne l’avait pour ainsi dire pas fréquentée, elle avait appris avec sa mère encore toute petite : ourlets, biais, boutonnières, fermetures et puis plus tard les patrons et la conception: l’école l’ennuyait, elle en savait trop, et puis elle aimait la maison de son enfance, elle aimait y vivre et elle pouvait y travailler avec les machines de Irène, elle les connaissait bien ces machines avec leurs défauts, elle les entretenait et réparait elle même. En les utilisant elle maintenait en quelle sorte sa proximité avec « maman reine » comme elle avait dit, avant, quand elle était petite et que sa maman était encore là.

Elle n’était pas encore majeure à la mort de Irène et son grand-père maternel à qui appartenait la maison qu’il tenait lui même de son père avait exercé le tutorat pour quelques mois et puis Coco reprit à son nom la petite affaire de couture qu’elle baptisa « Cocoricomode ».
C’est cette année là que Coco cessa de fréquenter l’école. À un peu plus de dix-huit ans Coco avait un passé.
Un samedi de Novembre, deux ans auparavant, elle rentra pour le week-end après sa semaine à l’école de couture. Irène avait une cliente amie en ville qui hébergeait Coco dans la chambre de son fils : il menait sa vie maintenant dans une autre ville encore plus grande. Les posters du garçon étaient restés suspendus aux murs de la chambre et Coco s’amusait à feuilleter les revues abandonnées, quelques unes avec des femmes nues, mais aussi de sport, de football. Coco s’était liée d’amitié au Lycée avec Fatima, Fatimata Bint Abdelzaïd Alrayarou ben Allan Allrayath, elle aimait son calme et sa façon de l’écouter sans indiscrétion et de parler d’elle même, de sa mère, de son père, de ses frères, sans gêne mais sans exhibitionnisme. Fatima-ta avait pris l’habitude assez jeune de porter un grand madras en soie qu’elle prenait soin d’enlever en cours en le pliant soigneusement. Elle venait aux cours en baskets, pantalon et veste et n’en changeait pas beaucoup. Coco en parla avec sa mère et elles étudièrent ensemble des modèles arabes. Elles lui firent une blouse pour ses quinze ans, une de ces blouses qui tombent au dessus du pantalon presque jusqu’aux genoux. Le résultat plut à Fatima et à d’autres filles :
Coco débuta sa carrière de couturière, on ne l’appela plus que Coco en laissant le Chanel au point d’en oublier son vrai nom, ils l’appelaient tous Coco, les professeurs témoins de la nouvelle mode vestimentaire dans leurs cours furent également contaminés et passaient du temps à rechercher son nom officiel quand ils devaient noter. Les commandes arrivèrent aussi de ce côté de l’estrade.
Les deux filles se promenaient ensemble après les cours à la place et au centre commercial, elles se mirent à se noircir les cils et s’amusèrent du résultat : les garçons qu’elles croisaient les regardaient dans les yeux. Elles s’entraînaient à tenir le regard pour que ce soit eux qui baissent les yeux ou tournent la tête, elles en riaient parfois aux larmes et comptaient les points dans un carnet comme d’autres les barbus : elles comptaient les garçons timides, ceux qui rougissent, par paquets de cinq traits dans le carnet, quatre traits droits et un en travers ; la compétition était serrée, un coude à coude et ça convenait à Coco.
C’est Fatima qui emmena Coco au sport, elle voulait lui faire découvrir le judo. Les salles étaient intégrées dans un terrain de sport et on voyait souvent des jeunes gens courant sur le périmètre. Le judo ne fut pas son truc à Coco. Elle vit comment Fatima s’agrippait au kimono adverse, était immobilisée sur le sol, se dégageait, les jambes en l’air, avec des mouvements de ciseaux ; ce qui l’épatait c’était de voir les corps se tortiller tête à l’envers pour s’écraser sourdement sur le tapis comme des sacs de sable avec des bruits de presse de chantier et les filles se remettaient tout de suite debout après la chute, tout au plus renouaient elles la ceinture et se replaçaient les cheveux : Fatima les serrait dans un filet. Coco aimait bien regarder mais pas plus. Mais elle l’accompagna cependant plusieurs fois et un soir elle prit avec elle sa tenue de sport de l’école et se joignit aux filles qui couraient dehors. Il y avait aussi des garçons pour tout dire. Elle y prit goût et elle se mit à fréquenter l’autre stade, pas très loin mais de l’autre coté du canal, celui avec des couloirs de craie blanche tracés sur un sol rouge et l’entraîneur la persuada de s’inscrire au club : il avait besoin d’une relayeuse sur le quatre cents mètres. Au besoin on la mettait aussi sur le deux cent mètres. Et puis lors des championnats régionaux le relai du cent fut amputé au dernier moment de la finisseuse. On lui demanda de prendre sa place. L’équipe du quatre fois quatre cents féminin avait pu se qualifier au petit trot : c’était la seule équipe complète car les autres clubs avait du faire appel à des sauteuses en longueur ou des coureuses de fond pour compléter. L’entraîneur joua fin et donna les instructions pour ménager à Coco le plus long parcours possible, elle prenait le premier relais et la deuxième ne devrait pas l’attendre. L’équipe accéda à la finale qu’elle remporta : son accélération finale sur les dix derniers mètres donnait à l’équipe l’avantage décisif aussi longtemps que les passages se passaient bien et le premier était impeccable grâce à la puissance des mètres courus au-delà des cents.
Le club lui en fut reconnaissant ; elle fit à cette occasion de nouvelles clientes de travaux de couture et même des garçons du foot lui passèrent commande de chemises, vareuses et même pantalons.
Un samedi donc Coco pris congé de Fatima en milieu d’après-midi, descendit du train à Marquise et pris le bus de Montaban qui faisait un arrêt à la Malcense, elle faisait le reste à pieds. Elle trouva un mot de Irène sur la table, écrit au crayon de bois sur un papier de cahier d’école. Irène avait cette habitude, elle gommait parfois le mot précédent et périmé pour en écrire un nouveau. C’était leur messagerie à elles, le crayon et la gomme. Il n’y avait personne d’autres à la maison. Coco n’y avait jamais vu d’autre homme que son grand-père Paul qui avait récupéré sa fille Irène à l’âge de dix ans quand sa compagne dont il était séparé avait eu « une opportunity » comme elle disait et s’était déplacée aux USA. Paul était souvent en déplacement à cause des analyses d’eau qu’il menait sur plusieurs départements et Irène fut souvent seule le soir. Les restes du métier à tisser, qui dataient d’un aïeul de Paul, dans la partie atelier du rez de chaussez l’avaient intriguée et nourrissaient son imagination, elle se renseigna d’abord sur le textile, puis sur la confection. Il y avait aussi des outils à bois dans cette pièce et même des sabots, à moitié finis, le temps les avait patinés, presque des reliques. Elle eu quelques copains et fut mère à dix huit ans. Le copain s’évapora et Irène, après la tristesse et l’amertume en éprouva de l’aigreur et ne voulut d’homme à la maison que son papa à elle. Quand Coco eu quatre ans, mais on ne l’appelait pas Coco à l’époque, Paul déménagea en ville en leur laissant la maison.
Ce samedi de novembre donc, Coco découvrit le message sur la table de la cuisine : Irène était en route chez une cliente de la côte, elle avait profité du déplacement en voiture d’une connaissance et serait de retour assez tard : « Ne m’attends pas pour manger ! ». Elle n’attendit pas et puis attendit quand même avec comme un serrement au ventre. Elle se résolut à se coucher, tard dans la nuit. Au petit jour elle entendit la voiture s’arrêter devant la maison et courut à l’entrée. Ce n’était pas Irène mais une petite voiture de police ; les deux agents, l’un un peu gros, l’autre un peu maigre, tous deux affables et calmes lui annoncèrent la mort de Irène : un camion de l’Est, comme ils disaient, égaré, qui avait voulu éviter à la fois le péage et l’embouteillage sur l’autoroute les avait percutés dans le virage du bois d’Abrizelle. Le procès serait long car l’entreprise n’était pas identifiable. Elle était restée dans la maison de Irène mais avait arrêté complètement l’école : sans loyer à payer elle pouvait vivre de la couture.
Le Grand-père avait lui même laissé l’usufruit de sa maison à son unique fille, il en fit de même pour sa petite fille.

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Chapitre 2: Drôles de filles

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Chapitre II.

Drôles de filles.

Pierre arriva au stade un peu avant dix-neuf heures. Le terrain était conçu pour le foot ou le rugby, il n’y avait pas de tribunes, simplement les lignes de touches et des barrières sur lesquelles les supporters, donc les parents des joueurs, pouvaient s’appuyer pour encourager leur équipe. Des grilles s’élevaient à plus de dix mètres et stoppaient beaucoup de ballons égarés, quelques maisons voisines cependant en faisaient collection, surtout les gros cantaloupes du jeu à treize transformés un peu trop haut. Les salles de sport, derrière les poteaux de transformation au sud, étaient à côté des vestiaires et des douches que les fouteux partageaient avec les judokas, les basketteurs, volleyeurs et même les danseurs en rythme. Quand les uns ou les autres quittaient la salle de sport on tirait en vitesse les tapis pour en faire un Dojo. Les gouttières des toits modulaires en plastiques et bois pressé collectionnaient jalousement quelques baudruches de cuir déformées et pour certaines la gueule béante. La fille qui arrivait y trouvait une ressemblance avec ces bêtes violettes qu’on voit collées aux rochers de la côte; l’air était maritime surtout par temps de brise et de pluie fine. C’était un jour comme ça et on aurait cru entendre les vagues s’écraser sur les falaises ou ramollir dans les dunes, jadis territoires lointains et d’excursions pour les habitants du coin et devenus si proches depuis les autoroutes. Les oiseaux blancs un peu plus loin accompagnaient dans les airs les péniches arrêtées à l’écluse du Halot. Pierre la vit, la fille, et crut la reconnaître, une sorte de Jeanne d’Arc, pas seulement à cause des cheveux couleur de chanvre et coupés droit à hauteur des mâchoires mais aussi de cette sorte de démarche masculine qui ne cache pas son genre, les épaules en arrière elle s’approchait des salles en courant sans hâte. Elle était en survêtement de bataille et portait un sac de toile sur le dos : elle avait utilisé les poignées pour en faire des bretelles, elle se dirigeait vers la salle quand elle aperçut Pierre. Elle s’arrêta et attendit.
– « Tu fais du judo ? »
– « Heu on s’est déjà vu je crois ! »
– « Oui, j’en ai l’impression. »
– « C’était jeudi dernier ! »
– « Ah oui, c’est vrai avec le roux. » Elle redemanda :
« Tu fais du judo ? »
– « Ben oui, pourquoi ? » La fille regardait Pierre bizarrement, elle resta immobile un cours instant et puis dit :
– « Tu connais Fatima ? »
– « Celle qui met un foulard ? Bientôt marron je crois. »
– « Hein ? »
– « Ouè, elle est bleue, elle a la ceinture bleue mais ça fait un moment déjà. »
– « Tu peux lui donner ça ? Ils m’attendent de l’autre côté » et elle lui tendit le sac.
– « Ouè. C’est quoi ? »
– « Un truc de fille, c’est pas pour toi ! »
La fille eu un large sourire et Pierre lui rendit le même sourire sans y penser, elle se tourna et partit au trot les brins dorés de paille sur la tête s’agitant au vent. Pierre cria :
– « C’est de la part de qui ? »
– « Coco ! Mais elle sait quoi ! »
Pierre la regarda s’éloigner et sa silhouette resta comme imprégnée un peu comme des images au sortir du cinéma, il ferma les yeux et réalisa qu’il la voyait encore. Jacques entre-temps arrivait au porche, il s’était arrêté pour observer, surpris.
– « Ah mon gaillard ! T’as pas de copine et il y a des filles comme ça qui traversent les stades en courant vers toi ! » Il courut derrière elle et la poursuivit jusqu’au canal. Il la rattrapa au pont hydraulique et cria ; comme il ne connaissait pas son nom il fit :
« Hé ! »
Coco s’arrêta et se retourna. Elle reconnut Jacques à cause de sa veste violette, il la portait toujours mais aussi à cause de ses cheveux.
– « Tu me reconnais ? » fit Jacques
– « Oui tu étais avec ton copain la semaine dernière quand je portais les affaires pour Fatima, qu’est-ce que tu veux ? »
– « On cherche des filles pour une soirée samedi, ça te dirait ? »
– « Et tu cours pour me demander ça ? Il y a urgence ?»
– « J’ai pas couru ! »
– « J’habite pas ici, le samedi je reste chez moi, c’est quoi comme soirée ? C’est toi qui organises ? »
– « Non pas vraiment, c’est un pote à moi, Daniel, les parents sont pas là, ils étaient à la neige et … »
– « Le copain de Claire ? »
– « Ah tu connais ? »
– « Je fais des choses pour elle : »
– « Des choses ? »
– « Oui, des jupes, des blouses ! »
– « Ah ! Alors tu veux ? »
– « Elle vient Fatima ? »
– « Si elle veut elle peut ! Tu veux que j’aille chez les filles demander ? »
– « Pourquoi tu ne leur a pas demandé à elles tout de suite ? Il n’y a pas assez de filles au judo ? »
– « J’avais pas pensé, ah oui, c’est vrai ! »  Elle dévisagea Jacques d’un air soupçonneux :
– «bizarre ton histoire ! Et ton copain il vient aussi ? »
– «Pierre ? »
Coco se figea et puis fit :
– « Ben oui, quoi, Pierre .»
– « Je crois bien qu’il va venir .»
– « Si Fatima vient, je veux bien. Tu m’excuses, mais ils m’attendent. »
Et Coco reprenant son pas de course franchit le pont. Jacques réalisa qu’il ne lui avait pas demandé son nom. Pierre entendit que les filles avaient commencé l’entraînement. Rachid avait parfois organisé des entraînements mixtes, c’est très utile et finalement pas très déséquilibré : les garçons ont moins de poids à cet âge. Les filles se familiarisent avec d’autres types d’adversaires, les muscles courts des garçons font des mouvements plus secs, et les garçons apprennent à se méfier d’adversaires plus faibles et moins lourds, glissants et même fourbes : la dissimulation, le camouflage, la tromperie et le mensonge font partie du manuel de survie des plus faibles. Rachid disait que le respect est le cœur de la discipline, le vainqueur d’un combat c’est celui qui a le plus de respect et en conséquence :
– « La fille devant toi tu la traites comme ta mère ou ta sœur, compris ? Respect ! »
Rachid les connaissait ses garçons et il savait leur parler; la plus part habitaient « les barres » comme on disait et lui, il n’en venait pas des barres, il y était resté, par choix finalement, il aurait eu l’argent pour déménager, mais il les aimait bien « les barres », à cause des gens qui y vivaient, Rachid il aimait bien les gens, surtout les gens « des Barres ». Pour les filles il avait du vaincre les réticences de Bernard qui approchait des soixante dix ans et cherchait une relève sans vouloir abandonner, il en aurait presque découragé Mireille, l’ancienne du club et prof de sport à la grande ville mais qui habitait toujours ici et venait le soutenir une fois par semaine. Elle était là ce soir là, Pierre reconnut sa voix forte et son accent subsaharien hérité de ses parents : « Hajime ! » « Brigitte ! Gatame ! » Elle aperçut Pierre qui épiait à la porte et s’en approcha en gardant un œil sur les filles à l’exercice : – « Alors on guette les filles maintenant !» C’était dit en blaguant et son sourire vrai de femme noire allumait ses yeux. Pierre se redressa comme un garçon bien sage, la regarda dans les yeux, il eu aussi un sourire aussi large que possible, pas aussi beau que celui de Mireille mais assez timide pour attendrir.
– « J’ai un sac pour Fatima !»
– « Elle est en simulation de « shiai ! Reviens tout à l’heure ! »
Pierre se changea et entra sur le tatami, ils étaient ce soir là une petite vingtaine. L’effet du tatami était immédiat, il devenait l’univers, l’espace temps, rien n’existait plus en dehors de lui. Pierre passait la porte au fond de l’armoire qui s’ouvrait sur une sorte de monde d’insectes, de scarabées gesticulant des membres sur le sol pour se retourner, s’agrippant aux herbes et les courbant, les pliant de par leur propre poids, chargeant sur le dos comme une fourmi des sacs mouillés et les tapant des deux mains comme lavandières du linge sur la planche pour les sécher et les écraser du ventre et des épaules et les essorer avec les mains rougies par les frottements. Il oubliait le temps, l’autre temps, l’autre monde. Pierre vit les filles sortir alors qu’il replaçait la ceinture sur la veste ouverte avec un coin qui pendait, il courut débraillé au vestiaire, se saisit du sac et le lança à Jacques déjà habillé :
– « Tu peux rattraper Fatima et lui donner ça ? C’est de la part de Coco !»
– « Qui ? »
– « Coco !» Jacques se dit qu’il avait bien deviné, Pierre connaissait la fille du canal. « Petit cachottier ! »Il sortit au pas de course et rattrapa Fatima par le milieu de la pelouse. Elle se retourna au bruit sourd et rythmé des semelles dans l’herbe et le regarda arriver agitant les bras. Le soleil descendait et projetait au raz du sol des ombres et lançait des jets de lumières grisées de petites particules qui y dansaient, les branches de bouleaux les filtraient et éparpillaient des taches tremblantes sur le portique d’entrée en fer forgé comme un chœur d’église sous la rosace. Fatima se tenait sous l’arche le visages balayé par les ombres des feuilles. Elle avait remis son foulard et avait l’air d’une madone de Raphaël. Jacques s’arrêta, légèrement haletant :
– « J’ai un sac pour toi » et il le lui tendit. Fatima le pris et y jeta un coup d’œil rapide.
– « Tu as vu Coco ? »
– « Non, Pierre, mais il s’habille encore ! »
– « Merci ! » Fatima s’éloigna tranquillement mais à bonne allure, puis s’arrêta, se retourna et cria:
– « C’est qui Pierre ?»
– « Le copain de Coco!»
– « Quoi ?»
– « Oui, le frisé avec une ceinture marron !»
– « Ils se connaissent ?» Jacques haussa les épaules et il la vit debout, immobile, dans la lumière devenue orange. Il ne savait pas quoi dire et cria:
« Bonne soirée ! » et il fit un petit signe de la main que Fatima rendit. Jacques avait déjà tourné le dos quand il entendit :
– « Jacques ! »
Il stoppa net et fit volte-face.
– « Je voulais vérifier ton prénom!» Fatima riait, un roux pareil et avec des tâches de rousseur en plus, ne passe pas inaperçu: il y avait belle lurette que les filles du judo l’avaient pointé et elles en blaguaient:
– « T’as vu, il y a le feu chez les mecs!»
– « Oui, ils ont des kimonos ignifugées pour ne pas se brûler.» 
– « Ils ont du brancher une pompe à incendie chez eux, pour la sécurité.»
– « Hé les filles, il s’appelle Jacques, j’ai entendu Rachid qui l’appelait.»
– « Qui ça ? »
– « Celui qui pète des flammes ! »
– « Ah bon ! Jacques ! Éventreur en plus d’être roux ! »
Bref Jacques Le Roux était connu comme le loup blanc, mais il ne le savait pas. Elle s’éloigna, pour de bon ce coup ci et Jacques, se remettant de sa surprise, fit demi-tour pour rendre compte à Pierre qui sortait maintenant, traînant son sac de sport sur le sol par les lanières.

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Chapitre 1: Pierre le grand frère

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Chapitre I :

Pierre, le grand frère.

Pierre habitait une de ces maisons urbaines du nord de la France: elle était dans une rue avec des maisons mitoyennes aux façades hétéroclites souvent plus que centenaires car épargnées par les guerres, les unes plus larges, témoins de familles industrielles disparues ou parties ailleurs, celles-ci ont souvent une porte cochère, d’autres plus étroites mais plus hautes, elles ont toutes au moins un soupirail au niveau du pavé et de grandes fenêtres qu’on ferme la nuit avec de lourdes persiennes en bois. Les pièces semblent avoir été aménagées par le même designer mais ce sont les gens qui ont pensé pareil pendant longtemps, dès les débuts de l’industrie mais peut être encore plus tôt: un long couloir qui court de la façade jusqu’à une arrière cuisine en longeant le salon jusqu’à l’escalier qui conduit au palier de la salle de bain, rajoutée plus tard sur le toit de l’arrière cuisine, et tourne ensuite vers les chambres. Ces maisons témoignent en somme de ceux qui les ont fait construire, petits patrons, chefs d’usine textile, représentants ou commerçants, négociants en laine, brasseurs, charbonniers ; on y reniflait l’ancien souci du maintien de la position sociale mais sans grande prétention, comme une nécessité, car la respectabilité gisait plutôt dans l’éducation catholique des nombreux enfants et de leur propreté : les enfants avaient été leur première fierté, on les montrait à l’église et au curé dont l’estime avait un temps été plus importante que celle du banquier. Les plus modestes avaient eux habité ces petites maisons de briques rouges que les propriétaires d’aujourd’hui rénovent amoureusement en soignant les joints blancs et les jardinières aux fenêtres, elles sont souvent alignées dans les mêmes rues que les précédentes mais aussi dans les courées bien propres avec une entrée en arche entre des façades bourgeoises. La rumeur des anciennes usines bâties des mêmes briques et des équipes d’ouvriers picards à casquette soufflait encore comme une brise du soir dans ces rues bancales et tordues, le long des murs et sur les charpentes des vieilles fabriques. La maison de Pierre comme ses voisines avait un grand grenier, pratique pour sécher le linge en hiver, Pierre y avait joué jadis, d’abord avec sa grande sœur et puis, quand elle fut trop grande, avec son premier petit frère puis celui ci avec le suivant et le suivant avec la petite dernière, mais les draps n’y étaient plus alors que rarement suspendus car on avait acheté un sèche-linge, et les fils de fer tendus ne portaient plus que les pinces multicolores en plastique utiles pour y accrocher des grands cartons servant de cloisons pour faire des labyrinthes. Le sèche-linge tomba plus tard en panne et le grenier retrouva des heures de jeunesse mais nous en parlerons un autre jour, l’an prochain peut être.

Pierre était sur le trottoir pavé, défoncé comme un chemin de montagnes pour les ânes. Pierre s’y sentait aussi à l’aise qu’un bouquetin, il s’y déplaçait depuis tout gosse et ses pieds s’adaptaient naturellement à la surface chaotique. Il tourna la clé et poussa la lourde porte d’entrée, traversa le couloir et pénétra au salon par la première porte. Il jeta le sac de sport sur le tapis râpé à côté de l’un des deux fauteuils de cuir tout aussi râpés et enleva ses chaussures de ville pour les épargner, pas les chaussures, non, les tapis râpés dont nous parlions à l’instant et qui n’avaient gardé de leur couleur d’origine que sur le périmètre arborant des traces de frises colorées rouge brique et bleu de Prusse, il n’est d’ailleurs pas sûr qu’ils eussent été un jour neufs: ces tapis semblaient être apparus déjà vieux dans des temps très reculés, c’est pourquoi on les respectait, à cause de leur âge indéfini et on ne les piétinait qu’avec la dévotion des pèlerins sur le parcours initiatique d’un carrelage de cathédrale ; seule l’innocence de l’enfance autorisait le sacrilège pardonnable des combats de catch et du galop des chevaux d’indiens.

– «Pierre, tu peux aller chercher Marie chez les Marescaux, ils ont été la chercher en même temps que leur gosse à quatre heures, j’ai fait la lessive et j’ai pas eu le temps, Fabrice est à l’étude. »

C’était la voix de Hélène. Pierre traversa la deuxième partie du salon, les bâtis des anciennes portes pliantes étaient encore sur les murs mais sans les portes, il embrassa sa mère en train de repasser des chemises à la lumière de la verrière aux couleurs exotiques, il respira la bonne odeur de vapeur, il s’engouffra dans la cuisine où trônait encore l’ancienne chaudière à charbon en fonte que l’on gardait parce qu’elle était belle et que on l’aimait bien: on y brûlait encore parfois du bois et c’était une bonne raison pour la garder malgré l’espace qu’elle prenait : il en restait juste assez pour la cuisinière à gaz et une table formica. L’évier était encore plus loin dans ce qu’on aurait pu désigner comme buanderie, c’est pour ça qu’on y rangeait les chaussures, dans une armoire délabrée mais jolie. Il se fit une bonne tartine double avec du beurre et ressortit aussitôt.

– « Pierre, tu voudras bien ne pas laisser ton sac au salon, ton père va encore crier.»
– « Il est pas de nuit cette semaine?»
– « Ah si, c’est vrai! Range le quand même!»
– « Je le fais quand je reviens!»
Pierre ressortit et courut au trot jusque chez les Marescaux une rue plus loin à cinq cent mètres de l’école maternelle. La porte était ouverte, l’aîné bricolait dehors dans la rue sa mobylette.
– « Elle est là Marie? »
– « Elle joue derrière avec Sabine et Zora »
Pierre avait un faible pour sa p’tite sœur, il l’avait eue sur les genoux et lui avait donné le biberon à l’occasion pendant qu’elle lui tirait le nez et riait. Encore toute petite il la sortait du lit le matin de bonheur, avant de partir à l’école, quand elle pleurait, pour laisser dormir sa mère. Il la promenait dans les bras en attendant le réveil de Hélène qui prenait alors le relais et lui donnait la tétée les yeux fermés en dormant à moitié. Marie ne s’en souvenait pas mais elle y était attachée à ce grand frère qui était une mère pour elle, elle se sentait bien avec lui et, quand elle le voyait arriver, elle courait et lui l’attrapait sous les aisselles et la montait au dessus de la tête ; toute petite il la jetait en l’air mais elle était devenue trop lourde. Elle, ça la faisait toujours rire. Ils passèrent à deux devant le mécanicien amateur et sa motocyclette qu’il avait dressée sur son pied pour laisser tourner la roue arrière librement, il actionnait la poignée d’accélération en s’extasiant sur les projections de fumées issues du pot d’échappement brinquebalant, il y avait une flaque noire sur le sol irisée de courbes roses et bleues. Marie y courut pour s’y accroupir et regarder les ronds d’essence dans l’huile se transformant en aubergines mutantes. Le garçon faisait tourner le moteur fièrement en regardant Pierre.
– « Elle tourne au poil, t’entends ça ? »
– « Ouèp ! Super. Allez viens Marie, on y va ! »
Ils rentrèrent à deux à la maison en se donnant la main mais c’est la petite qui tenait le grand frère.
Pierre eut une sensation visqueuse et tira la main ; elle était noire de graisse, Marie le regarda et se frotta le bout du nez, elle se porta aussi les mains aux joues de la figure en les étirant vers le bas.
Hélène poussa un cri en la voyant arriver et regarda la main de Pierre avec effroi :
– « Vous avez ramoné des cheminées sur la route ? Pierre surtout ne touche pas le pantalon, ta chemise non plus ! Marie, va te laver avant le souper ! Tu me montreras tes mains après ! »
Chez eux le soir ils ne dînaient pas, ils soupaient, les grand-parents avaient parlé comme ça et le midi d’ailleurs ils ne déjeunaient pas car c’est à ce moment là qu’ils dînaient, le déjeuner c’est quand on se lève le matin et qu’on n’a pas encore mangé. Mais bon, en semaine ils déjeunaient quand même le midi parce que à la cantine de l’école, le midi on déjeunait. Ils parlaient comme ça à la maison mais les maîtres d’école avaient appris à Pierre quelques subtilités linguistiques des élites parisiennes qu’il était conseillé de respecter pour avoir des bonnes notes, Marie ne le savait pas encore et elle savait que le soir on soupe ! Même si il n’y a pas de soupe mais des nouilles, ah non pas des nouilles! Des pâtes.

Pierre monta à la chambre mansardée qu’il partageait avec Éric mais ce dernier n’était là que les week-ends et aux vacances à cause du sport étude et Pierre disposait donc de la chambre pour travailler et lire quand il n’y faisait pas trop froid. Il redescendit vers 19 heures et trouva son père assis à la table de la cuisine encore en tenue de gendarme, il l’embrassa sur la joue et lui dit :
– « tu n’es pas de nuit ? »
– « Non ! »
Et il continua de lire un document de bureau au format A4 en plusieurs feuillets reliés ensemble par une pince de bureau noire en sirotant une canette de bière.
– « Alors le bac ça se travaille ? »
– « ben oué ! »
Marc, ce mot bac ça le faisait marrer parce que la BAC ils avaient souvent à faire à elle depuis quelques années, trop souvent, ils ne les aimaient pas trop ces gens de la BAC à la gendarmerie ! Une autre école ! Ou plutôt pas d’école du tout, des incultes et qui s’y croient en plus, fouteurs de merde souvent, surtout en manif ! C’était pas leur boulot avant ! Qu’ils s’occupent de criminalité puisque c’est leur nom, la sécurité, c’est nous, mais fallait faire avec ! Mais ils n’y pouvaient sans doute rien les pov’gars ! Recrutés à la « va que j’te pousse ! C’était pas leur faute à eux d’obéir aux ordres.
– « Si tu le rates tu me feras un service volontaire et comme ça tu seras majeur quand t’as fini »
– « Et pourquoi j’raterais ? »
– « J’sais pas, ton p’tit frère lui il se démerde et puis il a une copine. »
– « Moi aussi j’ai des copines ! »
– « J’ai dit une copine, pas des copines ! »
– « J’vois pas la différence, j’ai des copines au Judo, plusieurs mêmes ! »
– « Ouè ! Des noires et des arabes, t’as des protections ? »
– « Mamie, elle n’était pas arabe ? »
Hélène rentrait du jardin avec des draps sous le bras :
– « Elle est où Marie ? Elle s’est lavée ?»
Marie sortit de dessous la table et sauta en faisant « Beuh ! » Hélène lui mit un drap par dessus la tête et l’entoura de ses bras en faisant:
« Hou ! » On entendit rire sous le drap.
– « Tu n’est pas de nuit ? »
– « Je prends le car demain à cinq heures pour Paris »
– « Pour Paris ? »
– « Oui, à cause des manifs, je rentrerai dimanche matin je crois. »

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Chapitre 0: TATAMI

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Chapitre 0

Tatami.

Pierre quitta le tatami et rejoignit le vestiaire, il tomba la veste de lourd coton et le pantalon aussi, les filles n’étaient pas là ce jeudi, elles avaient une rencontre, il marcha jusqu’à la salle de douche des garçons, l’autre était vide. Il ouvrit le robinet et la petite pomme s’esclaffa, puis l’aspergea. Il était le premier et il avait de l’eau chaude. Ses cheveux frisés dégoulinèrent et se dénouèrent dans le cou et sur les oreilles dévoilant leur véritable longueur. Cet instant de fin d’entraînement lui était toujours un soulagement: il supportait mal la fermentation de la sueur sur la peau en contact avec la toile, ça le démangeait, mais d’un autre côté elle lui fournissait l’agressivité qui lui manquait. Des grosses traces rouges sur les cuisses et sur les flancs, conséquences des frottements dans les tentatives de prises avortées, dessinaient des taches en formes de doigts sur son corps blanc d’hiver. Jacques siffla entre les dents en pénétrant dans la salle:

– « Tu ressembles à une écrevisse bouillie ».
– « Je me sens plutôt comme une côtelette ! »
– « Je vais chercher le barbecue ? »
– « Comme mèche d’allumage tu en prendras une de ta tête ! Tu m’as grillé dans tes « kumikata ». Jacques secoua la tête comme une torche dans une nuit tropicale.
Il avait un large sourire.
– « La prochaine fois je te passe au grille-pain, tu me pèsera moins lourd sur l’estomac quand tu me mets au tapis. »
Pierre se savonnait maintenant les cheveux et la mousse lui glissait dans le dos et les reins, Jacques poursuivit : 
– « Rachid a fait une sale tête sur ton morote gari, j’ai cru qu’il allait te sortir, il faisait la tête d’un arbitre quand il met un T’est cocu : Au cul, au cul ! heureusement que tu as ramolli sur la fin, René est resté assis. »
– « Ouè et du coup au lieu de l’avoir Oku c’est lui qui m’a immobilisé, mais bon, c’est pour ça qu’on s’entraîne. Tu sais, c’est eux qui nous l’on enseigné et maintenant on ne doit plus le faire. Je le fais sans y penser, c’est comme de réciter « Le Corbeau et le Renard ».
– « Le Renard c’est moi, toi t’es le corbeau. Ils ont peur que la tête frappe le sol en arrière, ça peut tuer ! ».
– « J’en fais pas un fromage mais alors pourquoi on s’est entraîné? Après il faut s’en défaire. »
– « T’as intérêt! Ça pourrait de coûter la noire, pas la fille hein, tu sais la marron dans l’autre groupe, non je veux dire la ceinture ! »
– « La ceinture marron ? Elle est marron la noire ?
– Elle est bleue je crois.»
– « Mais non, je veux dire la ceinture noire ! »
– « N’empêche qu’elle est belle cette fille ! »
– « La noire ? »
– « Oui, celle qui a une ceinture marron »
– « Elle n’est pas encore marron, elle est trop jeune, elle est bleue: »
– « Non, pas celle là, l’autre noire »
– « Celle qui a des yeux bleus? »
– « Non, avec des yeux noirs »
– « Ah, c’est les yeux que tu regardes chez les filles, je croyais que c’était les fesses ! »
– « Ouè, avec le kimono on ne voit que ça ! Que les yeux et des verts comme les tiens ça se voit aussi comme ceux d’un chat dans une cave . Tu as un avantage au départ, c’est pas juste ! Ça déconcentre l’adversaire.»
Jacques avait lui aussi retiré la veste et le pantalon et laissé glisser le slip sur les talons, il secoua les chevilles pour le faire glisser sur le carrelage et le saisit entre deux doigts de pieds pour le déposer sur le tabouret, délicatement, en équilibre sur une jambe, dans la position du lanceur de poids juste avant la catapulte :
– « Et la nuit j’ai même des cornes qui me poussent sur la tête et j’ai des pieds fourchus qui se prennent dans les draps, ça m’empêche de dormir.»
– « Et tu sors pour éventrer les femmes de la nuit ?
– « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ! » rétorqua Jacques en regardant l’écume glisser entre les jambes de Pierre.« 
-Tu penses te faire la noire cette année? »
– « Je dois me faire encore une dinde avant ! » dit Jacques l’air blagueur, « je dois attendre de toutes façons! Ma marron est trop récente. J’aurai le BAC avant ».
– « T’es sûr? Ça pourrait te prendre encore plus de temps! »
– « Ouè! Jusqu’à la fin de l’anthropocène comme dit mon prof de philo. » La douche s’était remplie, il y avait huit places. Pierre sortit pour ne pas abuser, il était resté dix minutes au moins et il commença à se sécher. Jacques le rejoignit presque aussitôt. Tous deux habillés ils sortirent du bâtiment, traversèrent la pelouse vide du stade par le milieu et passèrent sous l’arche d’avant guerre en fer forgé et rouillé : Une fille en survêtement s’approcha avec un sac à dos en toile cousu main, elle était de la même taille que les deux garçons qui n’étaient pas grands, c’est vrai. Elle s’engagea sous le porche, les regarda dans les yeux, s’attarda sur Pierre comme surprise, secoua ses cheveux de paille cassée et puis demanda :
– « Elle est là Fatima ? »
– « Non, pourquoi ? »
– « J’ai fini sa robe »
– « Fatima elle met des robes ? elle a toujours ces trucs arabes sur elle ! »
– « Oui, je lui ai fait une robe qui fait un peu jihab ! Alors elle n’est pas là ? »
– « Il n’y a pas de filles ce soir, elles ont compét’ ! C’est pour ça qu’on est de bonne humeur.»
– « Ah ! Elle aurait pu me prévenir »
– « Tu veux qu’on lui passe le message mardi ? »
– « Non, c’est pas la peine, je repasserai. »
– « Ah bon vous faites aussi le repassage ? » Jacques rigola de sa propre blague.
La fille eut envie de répliquer mais y renonça, elle se tourna et repartit au trot à l’aise dans les baskets, le sac à dos sautait sur les épaules. Pierre la regarda s’éloigner et Jacques dut le réveiller : – « On y va ? » Pierre avait la tête de quelqu’un qui descend de l’avion et constate le décalage horaire.
– « On y va ? » répéta Jacques.

Jacques et Pierre prirent la rue des charrettes vers la place. Le carillon égrenait sa p’tite chanson et, levant la tête, on aurait dit que la girouette de l’église Saint Christophe ricanait pour énerver les pigeons. Il faisait encore bien clair, on entendait les oiseaux malgré les voitures, des filles aux terrasses léchaient des glaces sans cacher leurs jambes. Pierre et Jacques marchaient sans l’avoir voulu derrière une jeune femme en maillot flottant et culotte très courte. Leurs regards se fixèrent un instant sur son arrière-train, ils se regardèrent puis rirent. La dame se retourna et traversa la rue rapidement.

– « Soupe au lait!» dit Jacques, «On y touchera pas à ton cul, tant pis pour toi! On te le mettra pas! 
Heureusement la mienne est moins frileuse! Et la tienne Pierre, elle aime le cul? »
Pierre ne répondit pas et Jacques insistait: «Tu la baises par devant ou par derrière?»
Pierre leva les yeux:
– « Comment ça par derrière?»
– « Hé! Tu fais du judo et tu connais pas ça? On appelle ça « faire la brouette » Il faut un peu de place! Sur un grand tapis de salon c’est bien, comme sur le tatami, tu lui fais faire le tour à la fille la tête en bas, elle marche sur les mains et toi tu la tiens par les cuisses, c’est pas plus difficile que le vélo, et tu la lui fourres dedans.» Pierre ne répondait toujours pas, il tourna la tête:
– « parle moins fort, les gens qui passent entendent tout ce que tu dis!»
– « Qu’est-ce ça peut faire? Alors ta meuf, elle le fait?»
– « J’ai pas de meuf! »
– « T’as pas de copine?»
– « Ben non! J’ai pas de copines!»
– « Non, mais, t’as jamais eu de copines?»
– « Si quand j’avais dix ans, ou onze peut être»
– « Et tu couchais à cet âge là?»
– « Des fois sur le sable. On faisait des concours de nuages et puis on allait se baigner dans la mer à deux et on jouait à Fifi brin d’acier.»
– « Ah quoi?»
– « À Fifi brin d’acier!»
– « C’est sexuel?»
– « Quoi sexuel?»
– « Ben un fifi dur comme du fer?»
Pierre fixa Jacques comme un nouveau né fraichement acouché la lumière du plafond de la salle de travail.
– « Non c’est une héro de roman pour gosses: une fille garçon manqué qui fait des tas de trucs marrants, elle se déplace dans une nacelle accrochée à un ballon comme dans les histoires de Jules Verne.»
– « Jules? Quel Jules? Moi mon Jules est entre les cuisses !
 » Jacques hoqueta pour rire de sa blague, il poursuivit :
« Ouè, euh Pierre, une copine c’est pas ça!»
– « C’est quoi alors?»
– « Ben c’est quand… euh c’est quand on couche, ou au moins quand on s’embrasse.»
– « Toi t’es un copain et on couche pas! Je t’embrasse pas non plus!»
Jacques éclata de rire:
– « J’suis pas une copine! Je suis un copain ! Ouè, sauf à l’entraînement dans les prises au sol, il faut même écarter les jambes à chacun son tour, j’y pense à chaque fois, CHANGEZ les rôles!» Un pouffement de rire :
– « Alors à quoi ça te sert le judo?»
– « Quoi?»
– « Oui, à quoi ça te sert le judo? Si c’est pas pour avoir des filles! Quand t’as pas de moto il faut autre chose pour les épater, mais je pense que je vais passer au Karaté, ça impressionne plus! …Ou bien j’achète une moto. Je vais t’en trouver une de filles, d’accord? Tiens samedi la semaine prochaine il y a une party chez les parents de Daniel, ils sont restés un peu plus longtemps dans les Alpes après la neige chez des amis. Il y a un jardin et on peu danser au salon, tu viens? Des filles il y en aura, tu auras l’embarras du choix, et si tu sais pas choisir tu en prends plusieurs!» Et Jacques d’éclater de rire.
– «Je suis pas invité!»
– «Mais non, il n’y a pas d’invitation, chacun vient avec quelque chose, une bouteille ou bien rien que la gueule, la porte est ouverte et on rentre sans frapper! De toutes façons ça se passe aussi sur la route, c’est dans le nouveau quartier au bord des champs, il n’y a pas encore de circulation.»
– « J’aime pas ces gens, ils te regardent de haut. Il est toujours sapé ce Daniel comme les spectateurs de Roland Garros »
– « Moi j’y suis allé plusieurs fois. »
– « À Roland Garros ? »
– « Non, à leur fête, on rit ! Et puis il y a à boire et à manger, ils regardent pas à la dépense !»
– « Ils ont le fric pour ça ! Il ne sentent pas ce que ça coûte. »
– « Fais comme tu veux ! »
Ils avaient atteint le coin de la rue de la cloche et ils se séparèrent là ; Jacques, s’éloigna et puis s’arrêta devant la boutique de sous-vêtements féminins.

*

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Prologue

Le chevalier du guet
ou
Les pérégrinations d’un Garçon en Fille.
illustration de: www.yukiryuuzetsu.de

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Prologue

Les champs et les villes émergeaient lentement de l’obscurité en s’étirant pour les uns et s’ébrouant pour les autres, l’édredon de brume qui ne laissait dépasser que la tête de quelques monts et les beffrois recouvraient le pays jusqu’aux pieds des falaises en débordant sur le sable et les galets, on entendait la mer sans la voir.
On tira les rideaux à l’est et le soleil apparut comme un phare anti-brouillard et puis se dévoila éclairant en rase-motte les terres meubles et déjà verdissantes, les pavés et trottoirs défoncés des rues, les fermes et les usines, les maisons de vacances et les immeubles d’appartements modestes, l’asphalte noir et brillant des routes, les fossés; les collines sombres des mines épuisées toussèrent un peu et enfilèrent des bas résille sur leurs jambes osseuses, les interstices étroits laissèrent passer des traits de lumière sur les veines bleues et des yeux gonflés affleurèrent dans les poches de sang stagnant dans le creux des varices. Les plages et les rochers restés dans l’ombre frissonnaient encore du bain de pieds matinal. L’ombre du Mont Castel en pleine terre s’étendit pour quelques minutes jusqu’à la bouée en pleine mer. On entendait encore quelques cornes de brumes mais les marins aux mains gercées tirant les treuils des chalutiers distinguaient les côtes blanches de l’Angleterre.Des poissons encore vivants glissaient sur des étals de pierre et tombaient dans des bassines, les mareyeurs criaient en reniflant.
À la ferme Saint Jean du village de mer, le paon Léon s’était fait la malle et se promenait sur les toits et dans les jardins potagers, Pédro, le pigeon voyageur égaré, avait trouvé refuge dans un abri côtier et roucoulait près de l’ amour de sa vie: il avait eu le coup de foudre. Foxy, chien errant cherchait dans les poubelles de la ville son déjeuner tandis que Josette, la chatte abandonnée encore jeune par ses propriétaires dans un jardin botanique, mettait au monde cinq petits dans un massif de rhododendrons en mordillant les cordons. Les grisards luttaient contre le vent, les mouettes plus audacieuses, remontaient rus et canaux jusqu’aux décharges des grandes villes pour disputer la pitance aux choucas. Les vaches des fermes usines secouaient de la tête leur indolence nocturne en cherchant à toucher leur voisine de droite ou de gauche qu’elles sentaient respirer derrière les cloisons de fer. Dans les fermes traditionnelles, dans les collines et sur la côte, leurs sœurs plus chanceuses et un peu frileuses sortaient des étables pour déjeuner dans la prairie avec leurs amies qui avaient passé la nuit dehors, sous un bosquet.
Madame Harduin appela ses deux poules pondeuses ménopausées en faisant : « petit, petit ! », les autres poules dans leurs bunkers de tôle verte sans fenêtres pondaient indifférentes à l’aurore comme au crépuscule. L’odeur du pain frais parcourait quelques rues de quartiers populaires ou de petites villes alors que les super-marchés préparaient leur ouverture matinale avec des baguettes campagnardes qui se courbaient comme du caoutchouc quand on les tenaient par un bout, déjà quelques embouteillages s’annonçaient sur les autoroutes, des jeunes femmes bondissaient hors de leur voiture un bébé dans les bras qu’elles jetaient dans les bras d’une autre debout sur un seuil de porte, les quais éventés des gares se peuplaient de dames pas minces mais pas grasses habillées de manteaux sans couleurs avec des mains caleuses et d’hommes bientôt vieux et fatigués, mais des jeunes filles et garçons surgissaient des couloirs souterrains, balançant des sacs sur le dos et les épaules et se hélant de loin, certains s’accroupissaient sur des cartables ouverts, d’autres s’isolaient dans la foule un casque sur les oreilles, on entendait des rires.
Le train à grande vitesse se précipitait vers la capitale en transperçant des villages aux clochers sans cloches.
Les fenêtres des écoles et collèges s’allumaient, des colonnes de femmes quittaient les bureaux leurs instruments de ménage à la main, on entendait des bruits de poubelles qu’on cogne. Les parking des usines et des administrations se remplissaient, les infirmières de nuit écrivaient dans le cahier en saluant l’équipe de jour avec un soupir, des rideaux de fer s’ouvraient devant les devantures.
Pierre saisit son sac de sport et l’enfila sur le dos, il y avait coincé ses cahiers de math et sa calculatrice pour éviter d’en porter deux. Il claqua la porte de rue derrière lui et entama un petit trot, ses pieds ne semblaient pas toucher le sol. Il ne rentrerait pas le midi à cause des TP de chimie et irait ensuite directement au judo.

Chapitre 0: TATAMI

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