Chapitre 22 La fuite à rebours//

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Chapitre XXII.

La fuite à rebours

Pierre avait pris son sac, il était sorti par la cuisine, sans réfléchir, il ignorait d’ailleurs la porte d’entrée principale qui donnait sur le salon, Coco ne s’en servait pas non plus. Il sortit par derrière, par le jardin qu’il avait pris le temps d’aimer, il partit comme un voleur qui s’ignore, il le savait mais il se le cachait, il volait quelque chose, mais sa colère lui donnait raison.
– « Je vole une tricheuse ! » Voilà ce qu’il se disait, « ce sont des masques qui portent des masques, leur visage même est un masque ! » Il passa devant les rosiers en se bouchant le nez et en écrasant les herbes avec ses chaussures de ville. Il poussa la petite grille qui donnait, et donne encore aujourd’hui, sur l’ancien chemin forestier et prit tout de suite à droite pour rejoindre la route de Le Lumbres, il accéléra le pas, il courait presque et atteignit l’arrêt de bus. Il n’avait rien calculé mais le car arriva à cet instant. Il monta dedans, le chauffeur préféré de Coco ne le reconnut pas : il était de nouveau un mec. Il se sentait un peu serré dans le pantalon, question d’habitude, mais le cœur serrait aussi, il réalisa qu’il avait envie de pleurer. Il se concentra sur sa colère : « des connasses ! Des salopes ! » Il s’imaginait les copains en train de rire à plusieurs devant les photos d’un portable, il entendait leurs commentaires. Le jour n’en finissait pas de finir, des champs et des prés défilaient indifférents en balançant des herbes et des tiges qui rigolaient en titubant bêtement sous le vent tiède, comme des ivrognes. Une secousse survint, il se cogna presque le menton sur le dossier du siège devant lui, le car avait freiné sur la route sèche et Pierre vit deux biches disparaître en sautant dans les blés. Le bus redémarra aussitôt, et puis le bourg fut là. Pierre descendit à l’arrêt « des Lyciets » et marcha rapidement vers la gare. « Je rentre ! Qu’est-ce que je leur dirait aux autres ? Et ta mère ? Et ta sœur ? Comme ils disent. » Le quai était quasiment désert, un train arriva, ce n’était pas celui pour Bourgoin, celui qu’il devait prendre mais il y monta quand même, l’essentiel était de partir, on verrait après. Les voitures étaient aussi vides que le quai, il prit la première place en entrant et observa les deux rangées de sièges inoccupées alignées comme des soldats de plomb. La voiture sursauta et cria quelques injures de ferraille et le quai glissa comme un tapis roulant. Il se demanda ce qu’il pourrait bien dire au contrôleur s’il passait. Il ferma les yeux un instant, les ouvrit et vit les arbres en fleurs s’enfuir à la queue leu-leu. Il eu envie d’en sentir l’odeur et se leva pour baisser un peu la fenêtre, il en fut recoiffé et ses cheveux s’accrochèrent l’un à l’autre, il sentit comme un poids sur la tête, se rassit et l’oiseau sauta sur la banquette qui lui faisait face. Pierre retira le sac de son dos et le cahier volé tomba sur le sol, Pierre ne fermait jamais son sac, Irène le ramassa et le lui tendit. Pierre le prit et le regarda bêtement.
-« Ouvre le Pierre! » Il l’ouvrit par le milieu et lut au hasard:
11 Mars : « C’est lui, j’en suis sûr » Les deux pages sont salies par le passage d’une gomme usagée.
13 Mars : «  Oui, c’est lui »
L’écriture était hachée, pas tremblante mais aiguë, avec des fins de lettres qui traînaient comme pour durer plus longtemps. Il y avait des pages blanches qu’il fallait tourner pour poursuivre.
18 Mars : Encore une page blanche mais gommée. Pierre croit voir le nom « Pierre » effacé et réécrit en grand par dessus.
22 Mars : Il ne m’a pas reconnue, moi si, je ne pense qu’à lui, c’est mon bonheur d’avant que Mamie reine ne revienne pas. ! »
23 Mars : Il a sûrement une copine, laisse tomber.
26 Mars : De toutes façons, les rochers aux crabes et Fifi brin d’acier il s’en fout maintenant, c’est un mec comme les autres, il veut des filles à baiser ! Laisse tomber Catherine, laisse tomber. Il y avait comme une trace claire au milieu de la page qui avait bleui le papier, un peu plus au centre et s’évaporant vers l’extérieur.
27 Mars : RIEN, c’était vraiment écrit: rien.
28 Mars : Rien et puis plus rien et encore rien.
31 Mars : Il est là, à la maison. Je rêve, c’est pas possible!
Pierre lâcha le cahier, il flageolait, le film passait en accéléré comme si il allait mourir : Le chauffeur de car l’avait appelée Catherine ! Et même Irène dans l’atelier de la machine à tricoter avait dit « ma Cathie ». « Elle s’appelle Catherine pas Coco! Elle joue ! À quoi ? »
Il eut froid et sentit l’humidité de sa peau, mais c’était un souvenir, quand leurs joues s’étaient touchées. Il ferma les yeux et la revit .

« Ils ont dix ans, non onze puisque il avait eu monsieur Stefanzick cette année là, dernière classe avant le Lycée. Il n’y avait pas grand monde à l’époque dans ces villages côtiers qui font face à l’Angleterre, la mer reste froide presque tout l’été. Catherine et Pierre sont du même âge et ils se sont retrouvés ensemble à jouer tous les jours, dans les rochers, les galets et sur la falaise. Il y avait aussi François Ferdinand qui était sans doute plus âgé mais pas dans la tête et pas du même monde : il ne parlait pas comme eux, par exemple il prononçait le mot plage en tirant longuement la lèvre inférieure vers le bas et une pince à linge invisible sur le nez: « plâage » et il parlait de crustacés pour un crabe alors que Catherine elle disait des clapards et des tourteaux. Il portait la plus part du temps des maillots légers blancs avec un petit crocodile vert clair et des shorts sans plis qui lui descendaient jusqu’aux genoux. Sa conversation était étrange, il appelait par exemple les pêcheurs ou paysans de la côte des indigènes sauf le couple Harduin qui tenait la ferme où il séjournait, ceux là étaient « NOS gens ». Il avait une fois invité Pierre à goûter et la mère Harduin leur avait servi une tarte aux pruneaux ma foi tout ce qu’il y avait de bien, François Ferdinand, lui, en avait écarté tous les pruneaux, avait avalé une bouchée de flan pas marron, que du jaune, et avait finalement extirpé d’une armoire une boite ronde dans laquelle se trouvaient des barres de céréales caramélisées. Ils avaient ensuite joué avec de drôles de grands maillets en bois qu’il fallait tenir par le manche, pieds légèrement écartés, un peu courbé, on s’en servait pour taper dans des boules de bois qui devaient franchir des cerceaux en fil de fer. Pierre s’était bien ennuyé, il avait de plus cassé un marteau en frappant, volontairement, une pierre et envoyé deux boules dans la fosse à purin. On ne l’avait plus réinvité. Du reste François Ferdinand n’était présent en été que par intermittence, une grosse voiture gris argentée le déposait, un soir le plus souvent, un homme avec une casquette en sortait et lui ouvrait la portière, et puis la voiture repartait pour revenir quelques jours plus tard le chercher. François Ferdinand sortait un peu et marchait parfois sur la plage tenant en laisse un petit chien frisé habillé d’une sorte de chandail plus jaune que ses poils et qui laissait dépasser la tête et la queue.
Catherine connaissait des chansons et Pierre finit par les apprendre à force de les entendre, surtout celle des « compagnons de la marjolaine » qui eut leur préférence car l’une chantait la question et l’autre y répondait et le « guet guet dessus le guet » était repris en chœur. De plus Pierre était chevalier et ça lui plaisait. Ils jouaient souvent aux pirates et découvraient des îles inconnues sur les cartes et puis Catherine, un jour, avait ouvert devant Pierre son livre illustré de « Pipi Grandes Chaussettes », Pierre avait ri car il pensait qu’elle faisait pipi dans ses chaussettes et Catherine décida de l’appeler « Fifi brin d’acier ». C’était un de ces livres pour lecteur débutant, pas une bande dessinée mais avec quelques illustrations quand même qui semblent avoir été faites aux crayons de couleur. Il y avait celle du lit en fer qui monte au ciel accroché à une montgolfière et les enfants debout dedans, ça les avait inspirés Catherine et Pierre et avec des vieilles palettes échouées, des grosses cordes vertes incrustées des coquillages que la mer apporte à marée haute et coince dans les rochers comme des trophées pour les reprendre plus tard, ils s’étaient construit une nacelle amphibie avec la quelle ils se déplaçaient aussi bien dans les airs avec les mouettes que dans les cavernes sous-marines avec les pieuvres. Au cours d’une halte dans une île chevelue peuplée de dromadaires à plumes, Pierre avait sorti de son sac un album illustré avec des images de géants ne disposant que d’un seul œil au milieu du front et qui jetaient des pierres du haut des falaises, il y avait aussi des éclairs lancés par une main puissante sur des voiliers en perdition, une jeune dame seule dans une grande sale sombre tirant des fils sur un ouvrage sans fin, et des femmes poissons sautant comme des dauphins autour d’une grande barque avec un mat : Au mat était attaché un homme. Ils lurent l’histoire et décidèrent d’y jouer, Catherine avait prétendu jouer le rôle d’Ulysse mais céda aux protestations de Pierre et opta pour un rôle de sirène qu’elle préférait à celui de Pénélope. Ils avaient donc aménagé la nacelle aérienne en navire phocéen et arrimé un mat au milieu à l’aide des cordages déjà rassemblés pour Fifi brin d’acier. Ils attendirent que les premières vagues de marée haute cognent sur la coque et Catherine baissa les bretelles de maillot pour se découvrir la poitrine sans seins, mais on pouvait les imaginer, et laissa pendre les bretelles sur les côtés et la partie dorsale de la pièce de tissu bleu élastique sur les fesses et l’arrière des cuisses, ce qui donnait, avec de la bonne volonté, l’illusion d’une queue de poisson, au moins pour elle et Pierre et c’est ce qui comptait puisqu’il étaient les rêveurs. Il fallait encore attacher Pierre au mat avec les cordes ébouriffées ramassées sur la plage. Il y eut discussion pour savoir si Pierre devait être lié nu au poteau, ils consultèrent le livre attentivement dans le texte comme dans l’image, il n’y avait aucun doute, Ulysse était attaché tout nu au mat et Pierre enleva le tee-shirt et le slip. Catherine l’attacha mais sans serrer trop fort et descendit par le rocher de proue dans les vagues haletantes. Elle se mit à chanter en inventant des mots : « Viens Ulysse, je t’aime, mon amour, vient me prendre, je languis … » et elle s’essayait aux mélodies envoûtantes comme dans les films. La mer montait et les vagues se fracassaient maintenant sur l’embarcation factice, la position de Catherine devenait difficile et elle chercha à grimper sur le rocher en se hissant avec les mains. Elle crut y arriver mais les bretelles du maillot de bain s’étaient prises dans les lassos de plantes gluantes et Catherine se retrouva prisonnière du rocher avec des vagues de plus en plus brutales. La situation devint critique et elle cria après Pierre qui, voyant le danger, se détacha et se déplaça à quatre pattes sur le rocher pour ne pas glisser sur les algues marrons agitant leurs enflures dans les ressacs, il arriva au bord du rocher, un peu en pente, tendit la main à Catherine qui la saisit et réussit à progresser lentement vers le haut tandis que des créatures avides, des tritons sans doute, lui tiraient le maillot vers le bas par les bretelles et découvraient progressivement ses fesses. C’est à ce moment précis que François Ferdinand arriva sur la corniche qui offrait un point de vue exceptionnel sur la mer et la plage et il aperçut Pierre, sur le rocher incliné et glissant, nu, à quatre pattes, le derrière aux mouettes, se penchant vers la nymphe qui se pendait à son cou, les cheveux dégoulinants et fessée par les vagues. De loin on aurait dit qu’elle tendait les lèvres à Pierre tout en l’attirant dans le chaudron écumant. Ferdinand en eu le souffle coupé, il s’étrangla et partit en courant et tirant le chien par la laisse. Ce dernier ayant buté dans un trou de lapin fut traîné comme une boite de conserve vide accrochée à une voiture de mariage jusqu’à la ferme. Ses gens accoururent aux cris et la dame relevant ses lourdes jupes traversa le champ d’avoine fraîchement coupé jusqu’à la ferme des goguettes. Celle ci était tenue avec son mari par une tante de Catherine qui l’hébergeait elle et sa mère Irène pendant l’été. Irène apportait avec elle sa machine à coudre et réalisait en échange de nombreux travaux de couture pour la famille de sa tante mais faisait aussi quelques affaires avec les autres paysans. Irène racontait aux gens, pour ne pas dire qu’elle était fille mère, que son mari était en chantier tout l’été. La dame arriva dans la cour essoufflée et toute rouge mais parvint à sortir quelques sons signifiants, Irène courut à la falaise tandis que la coursière poursuivait son marathon champêtre jusqu’au mobile home des parents de Pierre. Entre temps Catherine avait du abandonner son vêtement aux crabes et Pierre ne put remettre la main sur son caleçon emporté par une autre ondine, envieuse peut être. Catherine se noua la grande serviette de bain sous les aisselles, ce qui lui couvrit tout le corps mais laissait une large ouverture sur le côté dans les déplacements. Pierre enfila son maillot, heureusement assez long pour atteindre le haut de la cuisse, il l’étirait des deux mains vers le bas pour mieux se couvrir et en pliant légèrement les genoux comme le clown Zavatta. Ils prirent le chemin de la falaise, Pierre trottant comme un petit âne kabyle et Catherine marchant fière et droite comme une reine d’Afrique portant en équilibre sur la tête la jarre d’eau au village. Ils aperçurent les deux mères en furies qui s’approchaient à grandes enjambées, elles semblaient crier. Pierre et Catherine s’arrêtèrent et se regardèrent lèvres serrées, et l’instant d’après Pierre, qui n’avait même bébé jamais reçu de fessée, reçu la gifle de sa vie, il recula d’un mètre, il fut ensuite poussé dans le dos par sa mère qui criait « je t’apprendrai moi à respecter les filles, avance petit con ! » Elle lui donnait des tapes sur la nuque en le faisant trotter devant son ventre déjà assez rond : la petite sœur naquit quelques mois plus tard à l’anniversaire de l’armistice de la première guerre mondiale. Pierre entendit aussi derrière lui des pleurs et des cris : « Linotte ! À ton âge ! Tu n’as pas honte ? Tu sais pas ce c’est que les hommes !» Mais c’est la mère qui pleurait. Catherine n’avait pas honte, mais elle eut la tristesse que l’on a à cet âge, celle d’un déchirement. François Ferdinand, resté en arrière après avoir accompli ses devoirs d’informateur, réalisa qu’il tenait encore la laisse du chien et il se retourna : une masse grise et rouge agitée par des convulsions émettait des sons aigus comme un animal de caoutchouc pour bébé, il y avait des traînées de sang sur le trajet parcouru. François Ferdinand se plaça au milieu de la cour et, tournant sur lui même à la manière des lanceurs de marteau, mais sans la grâce et la technique, projeta la bête qui traversa les airs comme un volant de plage et tomba dans la fosse à purin où elle commença à s’enfoncer au milieu des bulles puantes éclatant à la surface. Emporté par son mouvement, François Ferdinand n’avait pas pris garde à la bouse que Martha, la plus expérimentée des dix vaches laitières de la ferme, avait délicatement posée sur le plateau en se rendant au pré et il exécuta un saut piqué avec réception sur le ventre et la tête dedans. Berthe, rentrée de sa course sortait les fers du four de la cuisinière pour le repassage et vit la scène par la fenêtre, elle sortit affolée en criant : « C’est t’y pas malheureux ! » Elle enfila ses sabots qui séchaient sur le seuil et se précipita dans la cour, saisit la louche à purin en bois avec un manche grand comme celui d’un râteau et courut à la fosse pour repêcher la pauvre bête sanglante et dégoulinante de merde, elle courut à la citerne, ses sabots éclaboussèrent de fiente de canards Ferdinand au passage qui en avala, elle rinça abondamment l’animal et courut à la cuisine pour le mettre dans le linge chaud qui lui servait de pattemouille. Godeliebe arrivait à ce moment précis, les bras chargés de rhubarbe.
– « Ma fille, va voir si tu peux faire quelque chose pour le petit monsieur dehors ! »
Godeliebe n’était pas sa fille, mais elle l’appelait toujours « ma fille ». C’était une dame de haute tradition flamande qui, en plus de son homme et de ses quatre gosses, s’occupait aussi à ses moments perdus, pour la détente, le commérage et quelques sous, de menus travaux dans les fermes voisines. Elle laissa tomber la rhubarbe sur le carrelage, mais peut être que c’était du sellerie en branche, et déboula dans la cour comme un bonhomme Michelin, saisit de ses grosses mains Ferdinand, une entre les jambes et l’autre sous la poitrine et courut à la même citerne que pour le chien, juste à côté de la soue. François Ferdinand fut dévêtu et douché à l’eau froide grâce à l’action d’une chaîne qui en libérait de grand paquets.
François Ferdinand, nu comme une grenouille, hurlait devant la truie étonnée en se touchant l’orifice anal et poussant des cris hystériques. Godeliebe eu des réflexes de bonne mère et elle réagit aussitôt avec le même amour que pour les siens : elle lui donna une bonne taloche et, s’asseyant sur le tabouret à vache, le coucha sur les genoux, le cul en l’air et dénicha d’entre ses fesses molles la motte dure qui gênait : elle l’extirpa avec ses gros doigts et lui flanqua une bonne claque sur les deux fesses :
– « Het verwarmt! »
Elle le pris sous le bras et rentra à la cuisine. Berthe donna à « sa fille » d’autres pattemouilles bien chaudes pour frotter le corps du petit monsieur de la ville, on l’enveloppa dans une grosse couverture qui gratte et puis :
– « Au lit !»
François Ferdinand garda pour pour lui l’évènement et il en rêvait encore quelques années plus tard dans son école de management en Angleterre. L’expérience lui fut utile après « the final examination » comme conseiller de campagne électorale du président de région : – « Il connaît le terrain ! » avait affirmé ce dernier.
Le petit chien eu quelques années de bonheur malgré les séquelles. On le poussait parfois gentiment du pied quand il était sur le passage, sommeillant sur la pierre bleue de l’entrée. Berthe prit l’habitude de le prendre le soir après le souper et il s’endormait dans le hamac du tablier entre ses jambes. Mais Pierre et Catherine eurent un autre destin. Pierre fut reclus au mobile-home trois jours et s’occupa de ses petits frères, et puis son père arriva, il avait un repos de quatre jours. Hélène ne raconta rien et Pierre eut quand même du plaisir à aller aux crabes comme un grand et à chercher des vers pour la pêche sur la plage à marée basse avec une grande pelle carrée. Quand ils remontaient par le chemin de la falaise Pierre jetait un œil à son embarcation disloquée dont le père ignorait l’histoire mais qu’il avait remarquée et qualifiée de cabane de Robinson Crusoé car son père aussi avait été gosse un jour. Pierre lui, cherchait des yeux l’ondine disparue et sans doute incarcérée dans une grotte sous-marine. Ils quittèrent la côte la semaine suivante et l’école reprit : Pierre débutait au Lycée.
Et Catherine ?

*

Chapitre 21 Marc et Jacques mènent l’enquête

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Chapitre XXI.

Marc et Jacques mènent l’enquête.

Delestrain était dans son bureau au sud est des bâtiments quand Marc arriva, le soleil pénétrait droit dans la pièce et éclairait la porte sur la quelle était peinte une pêcheuse nu-pieds sur la grève, jupe relevée jusqu’au genoux et arc-boutée sur un madrier. Les gens du coin pas trop jeunes savaient ce qu’elle faisait : quand les flobards, ces bateaux coque de noix, rentraient de la pêche, il fallait le replacer sur le rail en bois du chariot à deux roues tiré par un cheval ou un petit tracteur. Pour ce faire, le flobard ne devait pas sortir complètement de l’eau pour en diminuer le poids, on plaçait bien la pointe de la proue à l’arrière du rail et la femme la soulevait avec le madrier tout en la guidant, tandis que le pêcheur à la poupe, cul au large, avec le soutien des dernières vagues du rivage, poussait un grand coup et le bateau glissait sur sa rampe, on criait et frappait un peu le canasson chaussé de planches pour ne pas s’enfoncer dans le sable mouillé, la bête hochait la tête comme pour dire : « J’ai compris ! » et tirait l’embarcation au sec. Marc fut ébloui en ouvrant la porte et Delestrain vit son collègue apparaître en pleine lumière, comme un revenant, la porte refermée derrière lui, on aurait cru que la pêcheuse de la porte le poussait dans le dos.
– « Assied toi ! » lui dit Delestrain, « j’ai des nouvelles ; j’ai contacté le poste de Montaban, ils ont vu ton gars, mais tiens, tu peux l’appeler toi même, il est prévenu, il s’appelle Bertrand, Bertrand Dobbelaere, je te fais le numéro ! » Il lui tendit le casque. Marc ne compta que trois sonneries et entendit la voix énoncer selon le protocole l’identité du policier, ce n’était pas des CRS là-bas, et celle du commissariat qui n’était en fait qu’un poste dépendant de celui de la sous-préfecture, mais il était question dans l’administration de restructurer tout ça. Marc se présenta et fit référence à Delestrain.
– « Ah, vous êtes le père ! » Marc soupira.
– « Oui, je suis le père de Pierre Yves Marie Charbonnier, on me dit que vous avez des nouvelles de mon fils mineur. »
– « Affirmatif ! Sauf votre respect il ne le sera plus dans trois semaines ! »
– « Qu’est-ce qu’il ne sera plus ? »
– « mineur ! J’ai le rapport du contrôle devant moi, il est du mois de Mai.»
– « Et qu’est-ce qu’il dit ce rapport à part l’âge de mon fils ?
– « Il n’y a pas grand-chose, ce n’est qu’une liste des personnes contrôlées, je peux vous l’envoyer par la messagerie. »
– « Oui mais qu’est-ce que vous savez de plus que son anniversaire ? »
 « Je sais chez qui il habite, c’est moi qui l’ai contrôlé à la descente du bus avec mon collègue. »
– « À la descente du bus ? »
– « Oui, à Montaban. C’était le début des restrictions de déplacements à cause du virus. Les décrets n’étaient pas encore publiés mais on a fait pour ainsi dire de la prévention, c’est à dire qu’on contrôlait les domiciles des promeneurs et on informait les gens. Le couple était descendu à l’arrêt du jardin botanique à la fontaine, on venait d’ailleurs de repérer un petit groupe connu sur le coin, des petites crapules mais un seul qui connaît le ballon, on sait où ils habitent ceux là, bref on demandait les papiers aux gens à la gare, aux arrêts de bus et sur le grand parking. On a bien été surpris quand on lui a contrôlé ses papiers à votre gars, on l’avait appelé « Mademoiselle », une belle fille, bien foutue qu’il avait dit mon collègue, on va lui demander ses papiers ! Ce sera plus agréable que de questionner un gros qui pue. Et c’est vrai qu’elle était mignonne avec ses cheveux noirs frisés et sa robe courte de printemps, son copain lui tenait la main.
– « Ben, vous auriez du écrire un rapport et l’envoyer à un éditeur, vous auriez eu un prix à la rentrée ! Et mon fils dans tout ça ? »
– « C’était la fille ! »
– « Quoi la fille ? »
– « Bon oui, en regardant les papiers on a du lui demander de confirmer son genre et son copain riait sous cape ! Je veux dire sous son masque en tissu. »
Marc était devenu un peu rouge et le ton de sa voix devenait agressif.
– « Alors il faisait la fille avec un mec ? »
– « Non, pas vraiment, parce que quand on a contrôlé le garçon on a constaté que c’était une fille ! »
Il y eut un silence pesant de presqu’une minute, Delestrain, derrière son écran, faisait mine de taper quelque chose au clavier et jetait des coups d’œil sur Marc. Marc demanda finalement si ils connaissaient la fille ; oui, ils la connaissaient sur le coin, mais ils ne l’avaient pas reconnue tout de suite, habillée comme ça et puis c’était plutôt les dames de la ville qui la connaissaient à cause de la couture, parce qu’elle était connue pour ça au pays, une couturière. Oui on connaissait son adresse, au lieu dit «  Le bois Madeleine » :
– « il n’y a qu’une maison, la sienne, les gens disent « La maison du chêne ».
– « C’est une maison en sucre et en pain d’épice, je parie ! Elle s’appelle comment cette sorcière ? »
– « Catherine Laignée, elle a à peine dépassé ses dix huit ans. Sa mère a été tuée par un camion il y a deux ans. La maison appartenait à son grand-père, un ingénieur des eaux et forêts, mais il lui en a fait don l’an passé avant de se caser tout seul dans une maison de retraite. Delestrain regarda Marc dans les yeux et puis lui dit :
– « Tu vois, il a trouvé chaussure à son pied ton gars ! »
– « Oui, avec une fille garçon manqué ! »
– « J’dis ça, j’dis rien, mais t’aurais préféré avec un garçon fille manquée ? »
– « Beh … » On aurait presque cru à un grognement d’ours des Pyrénées du temps de la république espagnole.
– « Marc, j’te mets en récup’ jusque dimanche ! Va t’en laver tes gambes à’l’jetée! » Marc était resté sans bouger sur sa chaise et Delestrain le regardait aussi en souriant de toutes ses dents blanches et aussi de celle qui manquait à gauche derrière la canine, immobile, on se serait cru au musée Grévin et puis Marc s’était levé, avait fait le salut militaire et dit :
– « Merci min fieu ! » Il fit le demi-tour réglementaire sur les talons, fit un pas vers la porte et puis se retourna :
– « Hé ! Min fieu ? »
– « Oui Marc ? »
– « Pourquoi t’as jamais fait mettre une prothèse pour ta dent ? »
– « J’en ai plein d’autres ! »
– « Avec des dents pareilles t’es comme une fille avec des belles jambes et qui en aurait perdu une ! »
– « Alors ça lui ferait une belle jambe ! »
Marc hocha la tête, refit son demi-tour et quitta la pièce lentement, ferma la porte derrière lui et courut dehors, monta dans la voiture et démarra, il voulait passer par la maison avant d’aller jusque Montaban, il voulait en parler avec Hélène d’abord.

Jacques avait sonné chez les Charbonnier un peu avant dix-neuf heures, la porte s’ouvrit et le carillon de Saint Christophe égrena son petit air, la porte s’était ouverte doucement, hésitante et Marie avait montré son nez dans l’entrebâillement puis sa tête blonde pas coiffée et elle avait demandé en ouvrant la bouche toute grande :
– « T’es qui, toi ? »
– «  Jacques, un copain de Pierre ». Il l’avait entendu courir dans le long couloir carrelé en criant, « Maman ! Maman ! C’est un copain de Pierre ! ». Hélène était apparue au bout du couloir en tablier, les manches retroussées et des gants en caoutchouc rose sur les mains, elle avait déjà entraperçu Jacques à l’occasion de rencontres sportives auxquelles elle avait assisté, le prénom lui était familier et puis, un roux pareil, ça ne s’oublie pas.
– « Entre au salon Jacques, je termine mon carrelage et j’arrive ! Montre lui Marie ! » Marie était revenue toujours en courant, elle avait ouvert la première porte à gauche au début du couloir et fait pénétrer Jacques dans la première partie du salon, celle que l’on fermait jadis avec des grandes portes en accordéon et où l’on faisait attendre les visiteurs sur des chaises Louis Philippe. On y servait le thé ou le café aussi. On ne fermait plus ces grandes portes depuis plus d’un demi-siècle, elles avaient disparu d’ailleurs, il n’en restaient que les paumelles fixées sur les battis encastrés dans les murs et qui avaient survécu aux vagues culturelles comme des vestiges archéologiques, mais on y mettait toujours des chaises chez les Charbonniers, quatre, avec des pieds et un dossier droit en bois laqué blanc, les même qu’à la cuisine, il y avait une table assez grande qui avait du être de style Henri IV, en bois noir et avec des traces de vernis. On lui avait coupé les jambes balustres à mi-hauteur pour en faire une table basse. Il y avait ce tapis rouge usé avec comme des cheveux gris tout autour et sur lequel Pierre avait l’habitude de jeter son sac en rentrant du Lycée. Marie poussa une chaise vers Jacques et grimpa sur une autre pour le regarder en balançant les jambes sans rien dire et les deux mains posées l’une sur l’autre entre les genoux dans la toile de la robe. Jacques la regardait aussi. Hélène traversa le salon par l’autre bout en s’essuyant les mains dans un essuie blanc strié de lignes rouges, Jacques se leva.
– « Bonjour Jacques, je t’ai vu sur le tapis au judo. Pierre n’est pas là tu sais. »
– «  Oui je le sais madame, c’est pour ça que je passe, il est chez une copine vers la côte mais je ne connais pas l’adresse, on veut aller chercher une copine du club qui a des problèmes dans sa famille mais on ne connaît pas l’adresse exacte et puis, je voudrais aider Pierre, c’est mon copain. »
– « Son père est prévenu, ils s’étaient disputés il y a une semaine » .
– « Vous savez où ils sont ? On veut aller chercher Fatimata, son oncle et moi, il y a eu des photos dans internet et ça va mal dans la famille. »
– « J’ai entendu parler. Ils sont à Montaban au bois Madeleine, ça s’appelle comme ça, il n’y a pas de numéro parce qu’il n’y a qu’une maison. Mais tu veux que je demande à Marc de ramener Fatimata en même temps ? »
– « Non Rachid il dit que c’est mieux qu’il y aille et en plus il connaît Pierre, il peut l’aider aussi, Pierre a confiance en lui .»
– « Son ancien prof de Physique Chimie ? »
– « Oui, et toujours notre maître de judo. Merci beaucoup, je vais y aller parce que on voudrait arriver avant qu’il ne fasse noir. »
Marie s’était agitée sur sa chaise, son regard allait de Hélène à Jacques, elle sauta de la chaise et courut vers Jacques :
– « Tu vas chercher Pierre ? Tu vas chercher Pierre ? » Elle regardait Hélène : « Pourquoi il est parti Pierre ? Je veux aller voir Pierre ! »
– « Il va revenir, Papa va le chercher ! »
– « Je veux aller chercher Pierre ! » elle courut vers Jacques de nouveau et tira sur sa manche :
– « Je peux venir aussi ? Je veux aller chercher Pierre ! » Jacques restait là debout comme un épouvantail secoué par le vent, il regardait Hélène pour savoir ce qu’il devait faire, mais Hélène ne savait pas non plus, elle agrippa gauchement Marie par le bras près de l’épaule et la tira en arrière :
– « Allons Marie, laisse Jacques tranquille, papa s’en va chercher Pierre, il va revenir ! » Hélène fut prise par surprise, elle n’avait pas cru que ça puisse arriver. Il est vrai que Hélène n’usait jamais de force physique contre ses enfants encore petits, Marie regarda sa maman étonnée, elle avait senti la prise de la main qui serrait sur son petit muscle et s’était dégagée violemment.
– « Moi aussi je vais partir ! Je fais comme Pierre ! » cria t-elle, elle passa la porte du salon restée ouverte et Hélène entendit médusée la porte de la rue claquer et resta figée la bouche ouverte. Jacques regarda Hélène et courut à la rue. Il aperçu Marie. Elle passait le coin au bout de la rue en face de l’épicerie et disparut; Marie s’arrêta à la porte cochère de la menuiserie Carpentier, la porte au fond de la cour était ouverte et on entendait des coups de marteaux et le glissement haché d’une scie à ruban, ça sentait bon ; elle sentit quelque chose sur son épaule et crut à un oiseau, elle y posa la main et en sentit une autre, elle leva la tête et vit une sorte de génie avec des cheveux qui brûlaient sans se consumer et des yeux d’émeraude. Il lui souriait.
– « On va aller le chercher ensemble Pierre, t’es d’accord ? Pierre c’est mon copain. »

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Chapitre 20 Un vrai mec

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Chapitre XX.

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Un vrai mec.

Gérard avait garé le tracteur rue du moulin, il y avait effectivement un reste, un mur en arc de cercle sauvé de l’écroulement complet par le lierre et quelques arbustes qui y poussaient. La mairie en avait fait une petite aire de repos en terre rouge avec deux bancs et des bacs à fleurs. Ils étaient quatre, deux sur chaque banc, une boite de bière à la main, fumant et jouant à faire tourner les masques sur un doigt avec l’élastique. On remarquait d’abord Christian à cause de son pantalon jaune fluo avec des reflets oranges, il avait une tête un peu rouge et des joues flasques mais Adrien était le chef ! Le plus âgé et le plus grand, le visage gris avec des yeux brillants qui s’agitaient dans leurs orbites. Une grosse ceinture à boucle serrait le pantalon de tissu côtelé. Il portait une veste vert de gris avec des poches à fermeture éclair.
– « Hé Lebrun ! Viens boire un coup ! » Gérard s’approcha, traînant ses grosses chaussures sur le pavé et se frottant les mains noires de la graisse du volant l’une contre l’autre, il s’en était d’ailleurs mis sur le bout du nez en se grattant.
– « J’ai pas beaucoup le temps, je suis venu chercher la sarcleuse, ils nous l’ont ressoudée à la carrosserie, on est déjà en retard pour les semences. »
– « Assied toi, j’te dis, bois un coup ! » Adrien se leva et lui tendit une boite qu’il avait sortie d’un grand sac plastique de supermarché, lui donna une grande tape dans le dos, une habitude rodée jadis au collège, école où Gérard avait appris, ce qu’il savait déjà, que son père n’était pas son père, que sa mère n’était pas sa mère, qu’il était moins que les autres et, parmi les autres, moins que Adrien et Adrien, lui, se savait supérieur, il était aussi plus grand faut dire et parlait d’égal à égal avec les jeunes profs débutants et ils méritaient bien leurs noms parce que Adrien en avait buté un de débutants, en tous tous cas ça se disait. Les trois autres sur les bancs, appuyés des coudes sur leurs genoux et la canette serrée des deux mains, avait levé les yeux et ricanaient sans savoir pourquoi, parce que on ricanait toujours quand Adrien parlait, une façon d’approuver ce qu’il disait et de se mettre à sa hauteur. Gérard ricana aussi en hoquetant comme un bossu enroué et pris la bière, de la mousse coula sur ses mains huileuses en tirant sur la languette en fer blanc et il s’en mit encore sur le menton et dans le col à la première rasade.
– « Alors Lebrun toujours à traire les vaques à merde des Dutertre ? »
– « Ben ouÈ ! C’est mieux que rien non ? » Gérard se passa la manche de sa blouse de travail sur la bouche et s’en maquilla le tour de la même crème que pour le nez et but une deuxième gorgée.
– « Tiens, assied toi, il y a de la place là ! » Adrien le poussa d’une main sur la poitrine vers le bac à fleur et Gérard y tomba assis le cul dans la terre et les genoux plus haut à cause de la bordure en bois, il du se retenir de la main libre en arrière pour ne pas s’allonger tandis que de la mousse giclait hors de la boite, des tulipes restées debout balançaient leur tête entre ses cuisses. Adrien tira une cigarette d’un paquet pour la faire dépasser et la passa sous le nez de l’autre :
– « T’es mignon comme ça Gérard! Tiens, fume ! »
– « Je fume pas ! »
– « Mais si tu fumes ! » Il lui enfonça la tige entre les lèvres et approcha le briquet allumé. Gérard aspira sur les injonctions de Adrien, toussa, but une gorgée de bière, retoussa, cracha et fuma encore.
– « Voilà, tu seras un homme mon gars ! Il te manque encore la fille avec les pipes et tu seras complet. Le problème c’est qu’il y a carence dans le coin, on en voit de moins en moins, on est obligé de se prendre des mecs ! Heureusement on en trouve qui aiment ça, hein Robert ? » L’un des trois autres leva la tête et regarda Adrien.
– « Alors Robert, réponds ! Dis le ! » L’autre hocha une paire de fois la tête.
– « Mieux que ça Robert ! Dis le « Oui, J’aime ça ! » » Et l’autre répondit.
-« Oui ! J’aime ça ! » Adrien était debout devant Gérard toujours assis dans les fleurs, sa braguette à hauteur de nez, il le tira légèrement vers le haut par le talon d’une oreille, ce qui obligeait à lever le menton vers le haut:
– « Tu entends Gérard ? Robert il aime ça ! Tu veux que je t’apprenne aussi à faire la fille ? Faute de filles on prend des merles ! » Il rigolait et il relâcha Gérard pour se rasseoir sur le banc.
– « Alors, qu’est-ce que tu fais de beau à la Malcense ? Toujours à nettoyer du brun ? Tu portes bien ton nom, hein Lebrun ! » Il avait sorti de la poche un couteau à cran d’arrêt avec un manche en corne et éjecta la lame de dix doigts de longueur, il y eu un éclair, Adrien s’amusa à jouer du reflet du couteau avec le soleil en le promenant sur les yeux des autres qui, éblouis, baissaient les yeux à tour de rôle.
– « On prépare la terre aussi et on range le foin ! On a vidé toute la grange hier avec le père Dutertre, il avait vu comme de la fumée et il avait peur que ça prenne, il y a des fois des gens de la ville qui vont au bois Madeleine en voiture avec des filles et en rentrant ils jettent leurs mégots par la fenêtre! Mais des filles, en ce moment on en a assez, cinq elles sont avec la couturière et avec des belles fesses, je les ai vu pédaler en jupette il y a quelques jours pour porter l’échelle à La Maison du Chêne et j’étais aux premières loges sur la remorque, je regardais dedans et elles me souriaient en sortant leur langue, je vais les voir le soir, une chaque soir ! » Adrien l’écoutait un peu rouge et le menton en avant.
– « Tu écris des livres maintenant Gérard, des romans ? C’est maman Dutertre qui te raconte des histoires pareilles, le soir, avant de faire dodo ? La belle au bois dormant ? C’est pas beau Gérard de mentir ? »
– « J’mens pas j’te dis ! Elles sont cinq là-bas et elles font tout c’que j’leur dis ! »
– « Raconte un peu Gérard, elle sont comment ces filles ? Et c’est qui cette couturière ? tu veux dire la Lainier, la fille de sa mère ? »
– « J’sais pas moi! C’est la mère Dutertre qui l’appelle comme ça mais le père il dit toujours la petite reine, mais c’est pas la plus belle, avec ses cheveux raides on dirait un garçon, elle marche comme eux en plus et elle met des pantalons. Mais il y a une brune et une jolie bonde, elle sont même venues à la maison.»
– «  Y’aurait pas des fois une petite frisée avec des cheveux noirs ? »
– « Si, si, il y en a une comme ça, c’est la brune, elle est frisée, elle était là pour l’échelle avec la blonde, c’est pour l’échelle qu’elles sont venues à la maison en vélo … »
– « Hé les gars, vous entendez ? Ça pourrait être la petite du parc ! On va la faire grimper à l’échelle la frisée ! » Les autres ricanèrent de nouveau mais ils auraient pu tousser aussi. Adrien tourna la tête vers eux en signe d’approbation et reprit:
– «Et les trois autres ? »
– «Les trois autres ? »
– «Oui les trois autres ! Tu m’as bien dit qu’elles sont cinq ? »
– «Il y a une petite avec des longs cheveux blonds, celle qui était là à la ferme avec la brune pour l’échelle, elle sourit tout le temps et elle a pas l’air farouche. »
– «Tu nous l’a déjà dit ça Gérard! Les deux autres ? »
– «J’sais pas moi, je les ai vues de loin. »
– «Dis donc Gérard, tu m’as dit que tu vas les voir tous les soirs et qu’elles tirent la langue ? Tu sais ce qu’on fait aux menteurs Gérard ? On la leur coupe et pas que la langue. »
Adrien agita son couteau devant Gérard, passa la pointe sur le milieu de sa veste, fit sauter un bouton et fit glisser la lame entre les cuisses de Gérard qui lâcha sa canette; elle se vida dans la terre non sans avoir éclaboussé l’ourlet des jambes de pantalons de Adrien.
– «Vous avez vu vous autres, il ment, il gâche la bière et cochonne mes habits du dimanche, faudrait lui apprendre les bonnes manières, t’as oublié mes leçons du collège Gérard ? Tu veux une piqûre ? Il te faudrait un rappel je crois. Lève toi Gérard  ! »
Gérard s’extirpa du bac à fleurs et Adrien le saisit à la ceinture, en tira l’anneau et la fit glisser hors des passants, il en fit une boucle dans laquelle il passa le couteau et la coupa en deux morceaux qu’il donna à Gérard.
– « Mets toi ça dans les poches! Alors Gérard, les filles c’est tout mensonge ? »
Gérard baissa les yeux en saisissant les deux lambeaux de cuir.
– «J’ai pas menti pour les filles, elles sont vraiment cinq là-bas, sauf que le soir, je reste à la ferme et que souvent je dois encore faire rentrer les poules avant d’aller au lit. »
Adrien se tourna vers les autres:
– « Hé beh on va y faire un tour hein ? On va s’en occuper nous de tes poules. Qu’est-ce que vous en pensez vous autres ? Des filles ça change des mecs, hein Robert ? Même celles avec des pantalons, on va lui baisser le pantalon à la couturière, on va lui apprendre à faire la fille.» Il avait passé la main sur la joue de Robert en la caressant, pincé un peu l’oreille puis fouillé les cheveux en écartant les doigts et les agrippant, tiré lentement la tête en arrière et fourré l’index dans la bouche : « suce ! »
– « Gérard ! J’espère pour toi que tu n’as pas menti ! Attends nous à la Vierge du sentier aux anguilles à neuf heures, tu nous montreras le chemin ! Tu vas pas les garder pour toi tout seul hein les filles ? Si t’as menti c’est toi qui le fera, la fille, et on est quatre ! On est partageux, tu sais.»

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Chapitre 19 Une affaire maritime

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Chapitre XIX.

Une affaire maritime

Marc faisait ses premiers pas à la Maritime. Delestrain lui avait montré son bureau : il était conseillé de nettoyer le matériel, pas seulement le clavier, l’écran et la souris mais aussi le disque dur et le dessus de la chaise.
– « Ne marche pas à pieds nus et surtout pas sur le tapis ! » On attendrait la semaine prochaine pour les sorties en mer.
– « Ah tiens ! Il y a une déposition à prendre cette après-midi, tu peux peut être commencer par ça : une jeune femme qui ramasse des algues pour les restaurants, les poissonniers et quelques fermiers. Elle a ses autorisations. Elle s’est fait agresser sur la plage de Vinghezelles. Tu peux t’en occuper ? » Ben oui, bien sûr qu’il pouvait s’en occuper Marc, il faudrait bien s’occuper de toutes façons. Il avait introduit la dame à quinze heures dans son bureau. Le genre de dames du coin mais encore jeune, pas la trentaine. Marc avait enlevé ses lunettes qu’il n’utilisait que pour lire et travailler et les avait posées sur le bureau. Il s’était levé pour la saluer et lui tendre une chaise. Elle portait une jupe assez lourde mais bien coupée qui s’arrêtait sous les genoux et on voyait une ligne rouge sur chaque mollet, la trace des bottes. Sûrement qu’elle avait fait un effort pour s’habiller, elle portait un chemisier blanc crème avec des dentelles discrètes sur l’ourlet des boutons de devant et un grand châle de laine grise et bleue sur les épaules, mais elle tenait en main un ciré jaune, au cas où.
Elle s’assit et tira le fichu de la tête cuite par la mer et le soleil et aussi le masque en tissu : elle avait un beau sourire pensa Marc. Une relation du port l’avait transportée à travers la zone presque déserte jusqu’au bureau des affaires. Elle avait un petit sac rectangulaire qu’elle avait vidé sur la table pour trouver sa carte d’identité et son inscription au registre, Yvette Dusquesnes, c’était son nom, Delestrain lui, avait déjà auditionné l’agresseur qui prétendait être l’agressé : elle avait un grand couteau et on ne l’avait jamais vu au village, lui il défendait l’environnement et d’ailleurs il avait présenté une liste aux dernières municipales, lui il était du coin et des immigrés de Calais on en voyait parfois jusque chez nous, « si on ne se défendait pas alors on sera immigré chez nous, vous comprenez. C’est de la légitime défense. »
– « Ah ! Et la main entre les cuisses c’est de la légitime défense ? » Lui avez demandé Delestrain, il y avait deux témoins.
– « Des étrangers ! Des belges !On l’entend à leur accent ! »
En attendant c’était la dame la plaignante et lui l’accusé, on lui demandait de ne pas s’éloigner de son domicile, mais de toutes façons avec le confinement … La dame ce qui l’embêtait surtout, c’était pas la main, elle en avait vu d’autres, c’était ses sacs d’algues perdus, une journée de travail, il y en avait bien pour vingt Euros et aujourd’hui elle ne pouvait pas travailler puisqu’elle était là. Peut être que le juge en plus de l’amende pénale jugerait d’une indemnisation, on pouvait l’espérer. La déposition terminée la dame rangea ses papiers et rassembla le fatras de ses objets éparpillés sur le bureau de Marc, en fit un petit tas et le fourra dans son sac, elle se remit le fichu sur les cheveux noirs coupés courts, son châle sur les épaules et, consultant le ciel par la fenêtre d’un œil météorologue, coucha le ciré en cape sur les épaules. Marc resta un moment sur sa chaise, les jambes tirées sous la table et les bras croisés, son téléphone vibra, c’était Hélène.
– « Marc, il faut aller chercher Pierre ! »
– « Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu sais où il est ? »
– « Pas vraiment, chez une copine pas loin de la côte ! »
– « Et ben tout va bien, chez une copine ! Tout est pour le mieux ! »
– « Non pas vraiment, ils ont joué à faire des vidéos, elles sont sur les réseaux et ça tourne mal » !
– « Du porno ? »
– « Non, un défilé de mode,je t’expliquerai, mais il faut trouver l’adresse de cette fille et aller le chercher ! »
– « Elle s’appelle comment ? »
– « Ils ne savent pas, ils disent tous Coco ! C’est une couturière. Elle habite dans le coin de Montaban.»
– « Qui ça ILS ? »
– « Daniel et Claire,des amis de Pierre, ils sont passés à la maison. »

Delestrain avait trouvé Marc dans son bureau les coudes sur la table et la tête dans les mains, il avait l’air d’avoir un problème le collègue, d’abord il n’avait plus de lunettes, la dame auditionnée les avait mises dans son sac en remballant son bric-à-brac et puis Marc avait parlé de son grand garçon et de sa fugue et Delestrain connaissait la musique, il en avait eu des gamins comme ça, comme moniteur de sport mais aussi dans l’armée, des jeunes gendarmes sortant de l’école, pas des durs, des forts en sport sentimentaux. Ils arrivent jeunes et beaux dans un costume tout neuf, ils sont fiers et ils pensent qu’on va les aimer et les admirer. Ils pensent que l’été ils vont surveiller des plages et sauver des baigneurs imprudents avec le bateau pneumatique à moteur. Et puis ils se retrouvent sur les routes, pas des départementales, des nationales embouteillées à sept heures du mat’, les accidents et le sang dans l’herbe des fossés encombrés de bouteilles plastique et de papiers gras et puis un jour ils marchent en rang comme des romains, un bouclier transparent à la main et casque de cosmonaute sur la tête, indifférents aux cris de haine. Et une nuit ça commence, on se retourne une fois dans le lit, et puis deux, vers trois heures on se fait une tisane en cuisine et la maman des gosses se lève aussi et demande :
« Qu’est-ce qu’il se passe ? Tu es malade ? »
Oui, ça commence comme ça.
Il avait des relations Delestrain dans la Grande Maison depuis le temps et il allait le trouver son Pierre, en attendant il ferait mieux de rattraper la jeune dame, pour ses lunettes, il l’avait vu partir à pieds sur le quai. Une petite pluie très fine s’était mise à tomber avec la marée bientôt basse, ça s’arrangerait dans une heure ou deux mais pour l’instant le gris dominait encore que en haut les grosses chaussettes de laine sombre qui s’étiraient lentement comme débordant d’un sac à linge sale laissaient sortir du bleu par des trous. Marc dans sa 4L vit la dame au loin marchant sur la dalle craquelée et scintillante des gouttes d’eau et de la lumière changeante. Il était resté en uniforme. Il ralentit puis s’arrêta un peu devant la dame qui marchait tête haute en plissant les yeux contre la pluie, il sortit de la voiture et attendit :
– « Madame, vous voulez bien vérifier dans votre sac, vous avez pris mes lunettes sur mon bureau ! » La dame s’était arrêtée, étonnée. Elle regarda son sac et eu un geste pour l’ouvrir, puis bloqua le geste :
– « Il va pleuvoir dedans ! » En effet l’eau coulait sur le front de Marc et perlait sur les cils.
– « Montez dans la voiture ! » Ils s’assirent devant, la dame ôta le ciré qu’elle posa sur les genoux et renversa son sac dessus.
– « Elles sont là ! » dit Marc, je les vois à côté du petit paquet rose-bleu, là ! » La dame fixa l’endroit indiqué par le doigt de Marc, saisit les lunettes et lui tendit :
– « Vois là ! J’les a r’pécailles ! J’m’excuse ! » fit la dame en tirant la bouche d’un côté, « C’est heureux qu’vous l’ayez ravissé, c’est vos zis qui en auraient pati ! » Marc pensa qu’elle devait encore traverser toute la zone portuaire entre les hangars délabrés, il lui demanda si elle habitait loin.
– « Près des « Quilles en l’air, pour ça de l’air, on peut dire qu’on en a là-bas ! On voit la mer d’in haut et quint y fait bieau in peut r’luquer les Inglés qui pêquent ed l’aut’ costé.» Marc avait eu du plaisir au bureau à entendre son « parler », un peu comme celui de son père, il l’avait entendu, tout petit dans son quartier, et il avait répondu :
– « Ça fait une trotte ! J’va vous rallonger jusque là ! » Elle en fut toute retournée la dame, elle prit toute la demi-heure du trajet à remercier et en plus, être raccompagnée « à ch’maijon » par un « Jean d’armes », « Ça va causer d’un’l quartier ! ».
– « Vous permettez que’ j’mette min paletot derrière, je’n voudroie point machuquer m’bell quemiss, c’est celle pour aller al capelle ! Te comprin ? Te permets que j’te dise Te, hein ? » La dame elle expliquait à Marc que c’était une « quémiss » qu’elle tenait de sa mère, c’était un cadeau de noces, mais sa mère la mettait aussi à la procession du Quinze Août, c’était une couturière de Montaban qui l’avait faite, une amie de sa mère, elle l’appelait « La Reine » dans le quartier mais son nom c’était Irène, la pauvre avait été tuée par un camion sur la route des dunes entre Radinghen et Engrenaert mais sa fille avait repris l’affaire, « Atelier Cocoricomode », c’est elle qui lui avait fait la jupe, pour pas cher, elle avait apporté le tissu anglais que son homme avait eu par un ami de l’autre côté, ils en faisaient des manteaux là-bas pour la pluie, « parce que chez eux, y drach’ ed toudis » mais elle en avait fait une jupe et bien chaude contre le crachin de la mer.
Au retour Marc était entré directement chez Delestrain sans frapper :
– « Chef, ça vous dit quelque chose une couturière tuée il y a deux ans par un camion sur la route des dunes ? »
– « Marc, arrête de m’appeler chef ! L’an prochain je suis à la retraite ! Appelle moi « le vieux » ou « mon vieux », « Min fiu ! tiens, c’est plus affectueux.  Oui, bien sûr je m’en souviens, deux ans et demi ! »
– « Je crois que mon fils est chez elle, je veux dire chez sa fille, c’est elle qui a fait la jupe de la glaneuse d’algues, elle est sur Montaban. »
– « Je connais quelqu’un là-bas, je les appelle. »

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Chapitre 18 Rachid Le Maître des barres

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Rachid Le Maître des Barres.

Rachid avait couché le petit et l’avait ressorti du lit au bout d’une heure, il lui avait refait un biberon au fenouil espérant le calmer ; Brigitte avait voulu reprendre, ils avaient besoin d’aide à l’hosto.  « Pour les collègues au moins, tu comprends ! » Mais Rachid le savait c’était aussi qu’elle ne pouvait pas faire autrement, Brigitte était comme ça, il avait vu sa tête depuis quelques semaines en écoutant les infos.  « Faut qu’j’y aille tu comprends ? Et puis toi tu ne peux pas aller en cours de toutes façons. Pour Allan il est sevré, tu sais donner des biberons et pour les couches tu le fais déjà, alors ? Il y a la lessive! Tu feras attention aux couleurs ?» Rachid n’était pas manchot, ni avec la serpillière ni avec les marmites, pour ce qui est des poubelles et de l’aspirateur c’était de toutes façons sa partie, et puis c’était vrai, le judo était arrêté, ça lui manquait, pas que pour le judo, à cause de ses gamins comme il disait, mais c’était des jeunes hommes. Le lycée était fermé, il donnait cours par internet, ouè ! Si on pouvait appeler ça des cours. Les vidéos ça ne servait pas, enfin si quand même, pour garder le contact et ça comptait pour lui les contacts avec les élèves, il ne pouvait pas se contenter d’aligner des formules au tableau, des gosses de seize, dix sept ans ça craint des fois, il faut les accompagner. Il était sur sa chaise, le petit dans le coude et relisait le fichier PDF pour les premières. L’interphone grésilla. Il se rendit à la porte d’entrée toujours le petit dans les bras et pressa le gros bouton pour parler :
– « Hallo, oui ? C’est qui ?»
– « Jacques du judo !»
– « Ah ! Monte Bonhomme! C’est le dix au troisième ! »
– « C’est fermé en bas ! »
– « Ah bon ! Attends. » Il appuya sur le gros bouton rouge.
– « Et maintenant ? » Il entendait dans l’interphone la porte remuer.
– « Ça marche pas ! »
– « Bon, j’arrive ! »
Il enfila les chaussures de terrasses sans talon, prit les clés au tableau et attrapa une veste pour couvrir le petit à cause des courants d’air dans la cage d’escalier. D’habitude elle restait toujours ouverte cette porte, qu’est-ce qui leur avait pris de la verrouiller ? Ah oui, il y avait eu des caves fracturées quelques jours avant. Ça lui avait joué un mauvais tour d’ailleurs, c’était dix jours avant. En descendant avant l’entraînement du judo il était tombé sur le petit groupe de fumeurs, pas des méchants gars, mais bon, connus de la brigade c’est sûr, il s’était joint au groupe, comme ça, pour parler, pas pour jouer à l’éducateur, simplement pour parler un peu. Des gars qu’il avait vu gosses quand lui était ado, il les connaissait, sûrement qu’il revendaient des portables sans cartes, les autoradios, c’était passé de mode, un peu de merde aussi, du shiiit comme ils disent, ils avaient des frères qui livraient des pizzas et des sœurs qui faisaient des ménages ou tenaient une caisse de dix-sept heures à vingt et une heure pour les plus chanceuses, les pères vieillissants avaient pour quelques uns retrouvé un emploi de manutentionnaire après leur licenciement ou bien portaient des meubles ou tapissaient pour quelques sous ou rien du tout, parce que c’était pour aider un voisin. La petite voiture banalisée était arrivée lentement, presque sans bruit, comme une voiture électrique et s’était arrêtée à hauteur. Les trois flics étaient descendus et le quatrième au volant garda le moteur en marche. Ils s’étaient avancés en se déhanchant avec un mouvement d’épaules comme des shérifs sur la rue principale mais poussiéreuse d’une ville de planches dans un film de Far West.
– « Hé Beh ! C’est notre ami Khaled ! Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu, j’me faisais du souci pour toi Khaled, qu’est ce que tu as fait tout le mois dernier ? Tu n’étais pas malade» ? « Tu as travaillé!  ? T’entends Roger ? Khaled il dit qu’il a travaillé !» « Alors maintenant t’es au chômage? !» « T’as tes papiers Khaled ? Tu les a pas oublié sur l’frigo à la maison ? Allez Khaled ! Tes papiers !  Ah t’as pas tes papiers ? Sur l’ordinateur ! T’entends Roger ? Khaled il a un ordinateur ! Et tu en fais quoi de ton ordinateur Khaled ?  Du couscous ?  Roger appelle le fourgon, Khaled il a pas ses papiers, on va contrôler son identité au poste. »  Rachid n’avait pas pu faire autrement :
– « Vous le connaissez, alors pourquoi le contrôler ? »
– « Tiens un nouveau ! Il sort de où celui là? T’entends Roger ? Le nouveau il demande pourquoi on contrôle ? Demande lui ses papiers pour voir ! »
– « Ils sont chez moi, je monte les chercher ! »
– « Tu t’appelles comment mon gars, t’habites ici ? »
– « Rachid Al… »
– « Rachid ! T’entends Roger, il s’appelle Rachid ! »
L’autre, celui qui parlait à Roger l’avait retenu par le coude et Rachid s’était dégagé dans un réflexe de Judo.
– « Tu restes ici mon gars ! Refus d’obtempérer! C’est où chez toi ? Là-haut ? T’es sûr ? »
Le fourgon était arrivé.
– « On va contrôler tout ça au poste ».
Bref Rachid avait raté le judo. On ne l’avait pas enfermé, ça non, il avait poireauté plusieurs heures dans le hall pisseux du commissariat assis dans un courant d’air sur une chaise bancale. Il avait quand même pu appeler Mireille pour se faire remplacer. Il y avait un type d’âge moyen, pas gros, pas mince avec des cheveux pas encore gris qui tapait sur un clavier, il avait levé la tête quand Rachid avait appelé Mireille et l’avait écouté téléphoner, il avait fait lui même un numéro sur son téléphone fixe et parlé bas. Finalement vers vingt trois heures un homme plus âgé en costume civil usé et fripé était arrivé, l’homme faisait un peu penser, pensa Rachid, à Peter Falk dans les dernières séries de Colombo, mais moins courbé, le corps agile mais les traits un peu tirés malgré les yeux vifs, il l’avait salué en passant et fait:
– « Bonsoir monsieur. » puis avait fait un signe de menton à celui qui tapait sur le clavier, il avait ensuite traversé le corridor que Rachid voyait en perspective et était entré sans frapper dans une pièce au bout. Quelques minutes plus tard un policier de faction, raide comme un mannequin de magasin de vêtements se présentait devant Rachid en se pinçant les lèvres :
– « Il y a eu confusion monsieur, nous présentons nos excuses. » Rachid s’était levé pour sortir et le gars qui tapait encore toujours au même clavier s’était levé :
– « Bonne soirée monsieur Alnahar, j’voulais vous dire, mon gars est en première année de Physique Chimie à l’UNI, François Dutilleul. »
– « Ah François ! Je suis content pour lui. Faudra tenir, beaucoup abandonnent dans les deux premières années, il y en a qui travaillent la nuit et dorment au cours en journée.
Rachid donc, descendit à pied en serrant le gosse sur le torse et vit en bas l’ombre floue derrière la grosse vitre floutée. Il tira le loquet, une tête flamboyante et des yeux verts firent irruption dans l’ouverture.
– « Suis moi, je remonte tout de suite ! » Il découvrit la tête du petit pour la lui montrer. Ils s’installèrent sur des chaises à la table du salon.
– « Alors qu’est-ce qui se passe ? Tu as besoin d’un coup de main ? En Math ou en Physique ? Pour les math demande à ton copain Pierre, il est au top ! Attends un peu, je vais essayer de le recoucher et je reviens ».
Rachid disparut par un petit couloir et revint sans bruit en chaussettes sur la moquette et en marchant comme un chat. Il s’assit.
– « Alors ? »
– « C’est pas pour moi c’est pour Fatima ! »
– « Fatima du judo ? Ah oui c’est vrai elle est en année d’examen aussi ! »
– « C’est pas pour ça ! Elle dit que vous êtes son frère ! »
– « Oui, un peu, par la grand-mère . »
– « J’ai reçu un SMS, elle a des problèmes ! »
– « Quoi comme problème ? »
– « Une vidéo sur les réseaux. »
– « Une vidéo ? »
– « La vidéo a été retirée mais des malins ont fait des copies d’écran . »
Jacques sortit son portable et montra une image de Fatima toute souriante sur la poutre, aguichante presque, comme dans un magazine pour les hommes, le ventre et les épaules bien dégagées, on voyait le nombril et la robe était courte.
– « Elle est mignonne ma nièce non ? »
Jacques répondit d’un Ouè avec un soupir qui en disait long à Rachid et celui ci regarda Jacques en fronçant les sourcils :
– « Tu restes au club quand même hein ! Les gars quand ils sont amoureux ils disparaissent. . »
– « Fatima aussi fait du judo, dans le groupe de Mireille ! »
– « Ah oui, c’est vrai! Ça promet de belles étreintes! Bon, alors, où est le problème ? »
Jacques reprit son portable, pianota dessus et le tendit à Rachid qui lut les sourcils froncés et redonna le portable à Jacques.
– « Tous du quartier ! Et le buzz ne fait que commencer ! Sa mère ne va plus se montrer et son père …Elle est chez elle? »
– « Ben non ! C’est pour ça que je viens ! Elle n’ose plus rentrer. Elle est chez Coco une copine de Pierre, mais je sais pas où c’est. »
– « Ah bon, Pierre est dans le coup ? C’est un gars solide, il est sur place ? »
– « Il était sur place ! Il a claqué la porte à cause des photos. » Et Jacques montra une autre photo, de Pierre celle là, en petite tenue et les centaines de commentaires. Rachid avait failli rire en regardant l’image mais il s’étrangla avec les commentaires comme après avoir avalé de travers. Qu’est ce qui lui avait pris à Pierre de s’exposer comme ça ? C’était pour rire ? Ah bon, il était amoureux ? Ah oui, c’est vrai, Rachid avait oublié, l’amour ça rend con ! Non ce n’était pas ce qu’il voulait dire mais on fait souvent n’importe quoi et on s’expose au ridicule ! Il n’y avait pas besoin de s’habiller en fille pour se rendre ridicule, on peut être ridicule en costard-cravate :
– « Tu sais Jacques, il y en a qui se mettent à courir comme des p’tits chiens derrière la fille et elles les font courir encore plus après : un p ‘tit su-sucre toutou ! » Mais bon, là, avec les photos qui tournaient sur le web, le Lycée, le club, Rachid se grattait la tête. Pour Fatima ce ne serait pas trop grave normalement, elle n’était pas à poil quand même et puis elle était jolie Fatima, ouè Rachid aussi trouvait qu’elle avait des beaux yeux.
– « Elle a des beaux yeux Fatima tu ne trouves pas Jacques ? »
– « Siii ! » Jacques en était devenu tout rouge et Rachid l’avait vu et il avait freiné.
– « Tu me le dis quand ça passe au vert ? » Le rouge avait gagné les oreilles de Jacques. L’embêtant c’était le commérage dans « Les Barres », et la famille, c’était des gens qui faisaient le Ramadan et fréquentaient la mosquée; mais il y en avait aussi qui faisaient dans l’humour de caniveau sur l’érotisme oriental, les harems et le string sous la burka, il y avait même une photo montage, un mauvais collage, avec Fatima les seins à l’air, mais pas les siens. Pour Pierre, c’était une autre affaire, au judo ils regarderaient drôle c’est sûr, mais bon, au judo on a l’habitude de se toucher, bras, cuisses et fesses de toutes façons, et on prend la douche en commun, on rit franchement en se tapant dessus, pas de problèmes ! Ça se réglerait sur le tatami et la dessus Pierre serait respecté. Tandis qu’au Lycée ! Ils ont de la culture au Lycée ! Ils font de la littérature. Ils ont des références, ils se prennent pour des éditorialistes parisiens au Lycée, ils regardent en replay les émissions de télé culturelles qu’il faut, ils apprennent des phrases par cœur pour les ressortir en cours ! Et pas que les copains de classe, des profs aussi ! Et puis son père était CRS ! Ils allaient le chambrer dans les garnisons, c’était sûr ! Ils les entendaient :
– « Hé Marc, t’as vu ils cherchent du personnel chez Amandine, on lui a ramassé deux filles cette nuit ! Ce serait pas un job pour ton garçon ? » Rachid il les connaissait tous, aussi bien les flics que les receleurs et les intermittents de la chaparde, la même famille tout ça, ils se connaissaient entre eux d’ailleurs, à force de se rencontrer en bas. Faudrait peut être appeler le père de Pierre?
– « Bon, elle habite où cette Coco ?
– « J’sais pas ! »
– « Tu connais les parents de Pierre ? Son père ? »
– « Un peu sa mère et un de ses frères, c’est tout ! Ah, il a une petite sœur ! »

*

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Chapitre 17 La bourde de Jeannette

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Chapitre XVII.

La bourde de Jeannette.

Pierre ouvrit les yeux au son des premiers gazouillements, des ombres passaient devant les rideaux tirés de la fenêtre qui verdissaient légèrement en mélangeant leur bleu clair avec le soleil levant, il repoussa les draps et s’assit sur l’oreiller en tirant les pieds et se mit la tête entre les genoux pour voir. Les rideaux tremblaient doucement du courant d’air de la fenêtre entrouverte, les bruits de scène augmentaient, des craquements, des appels de moineaux se faisaient écho, le spectacle allait commencer, on attendait les trois coups. Le téléphone portable vibra une fois, puis deux, puis trois, il se leva et le cauchemar éveillé commença. Il lut les messages et alertes des comptes « redface », « together », « between » :
« Bonjour ma poule »
« Tu fais la chèvre ma poule ! »
« Elle est mignonne frisounette ! Partagez ! Partagez !»
« Pour le strip termine par le masque ! Ça donnera du piment ! »
« Saute, saute Pierrette ! »
Il y avait des photos d’écran, avec la poutre, lui dessus en jupette et des yeux de biches, de face et puis de dos. Il resta un moment figé et consulta les auteurs, ça venait surtout du Lycée mais il y avait un commentaire qui disait :
« Hé les gars, la ceinture noire en déshabillé, c’est ce qu’ils appellent un Sude au cul ».
Et puis un autre:
« Pas une ceinture, un string ! »
Il respira à fond, réflexe de combat, le cœur battait comme après un combat difficile, il se retourna brusquement et se vit dans l’ovale de la glace, le visage empourpré, et dégringola l’escalier indifférent aux cris de la première marche. Il pénétra en trombe dans la cuisine, Fatima était assise sur le tabouret, son fichu lui pendait jusqu’au nez, elle était en sanglots, elle criait presque en se tordant les mains, son téléphone entre les deux genoux. Coco se tenait à côté, pâle et les mains grelottantes.
– « Vous êtes folles ou quoi ! La bonne blague ! »
Il avait hurlé en disant « La bonne blague! ».
– « Pierre je suis désolée, j’ai appelé Jeannette … »
– « C’est bien d’être désolée mais moi je n’ai plus qu’à changer de club, de famille, de Lycée, de ville même ou de pays ! Et ma mère, et mon père !»
– « Jeannette partage ses droits sur le site avec un copain des beaux arts et l’autre n’a pas compris que c’était un travail en cours et il a publié, il trouvait ça bien. »
– « Un busard des bozards! Tu m’étonnes ! Des branleurs ! »
Fatima leva la tête et arracha d’une seule secousse son foulard :
– « Et moi qu’est ce que je fais ? Aux barres ça a déjà fait le tour, tu peux être sûr ! Avec ça pas besoin de virus, mes parents n’oseront plus sortir et moi je peux plus rentrer. »
– « Fatima, appelle Rachid ! Il est respecté aux barres, il sait parler. Où est-ce qu’il est mon falzar ?»
– « Le tien était complètement foutu. J’ai modifié ce matin de bonheur un ancien à mon père, il est sur une chaise au salon avec ta ceinture et une chemise. » Coco avait parlé les larmes aux yeux et la gorge serrée.
– « Si tu savais Pierre … on s’est marré non ?» elle s’étranglait.
– « Ah ça, pour se marrer ils se marrent ! »
– « Pierre, c’était pour jouer ! » Coco se décomposait et se serrait une main dans l’autre.
– « Coco ! Tu sais ce qu’ils vont me faire ? Tu connais pas les mecs ? »
– « Non, je connais pas les mecs mais J’en connais un, un vrai ! Un qui sait jouer! Qui n’a pas peur de faire la fille! »
Pierre se figea et ses lèvres remuèrent sans rien dire, il avait pensé dire: Je t’aime, mais il n’y eu qu’un souffle; un ange passa. L’ange les regarda tous les deux et repartit en prenant le chemin le plus court, il traversa Pierre de part en part en laissant des traces collantes sur les parois de la caverne de son âme. Pierre se ressaisit.
– « Tu comprends pas Coco ! LES mecs c’est pas pareil que UN mec ! » Pierre n’en dit pas plus mais une soupe épaisse cuisait à gros bouillons dans sa tête en lâchant des bulles à la surface qui éclataient comme des prouts. Il connaissait les codes bien sûr mais s’en moquait le plus souvent, sa ceinture marron de judo le lui permettait, ça lui suffisait à lui pour se faire respecter par les mecs, y compris par ceux qui l’avaient vu passer la serpillière sur le carrelage de la cuisine et jouer à la poupée avec Marie mais lui se savait petit garçon et il couvait un gosse dans le ventre, celui qu’il était resté. Un mec tout seul, il est comme une meuf, il respire les fleurs et caresse les chats, mais un mec avec d’autres mecs, il doit assumer, il faut rouler les mécaniques et même si c’est pas vrai, laisser supposer qu’on s’y connaît en filles, qu’on l’a déjà fait! Quoi? Ben, tu sais bien! Les autres ils ne peuvent pas contrôler, tu inventes ! Et tous les mecs le savent mais on fait semblant, on fait tous semblant, c’est la règle: il faut jouer les forts! Même les petits jouent aux balèzes, à vrai dire ce n’est même pas une affaire de biscotos, les gringalets y jouent aussi, les petits gros et les tringles à rideaux; l’important c’est l’allure, la démarche, pas nécessairement celle de Aldo Maccione, lui il fait rire, non plutôt le style métropolitain même pas sportif et pas plus bagarreur, non non, le style mec à femmes, roublard et hypocrite mais surtout et avant tout blasé: « Les filles? Toutes pareilles, crois moi mon vieux! »
Malheur au mec qui couche avec la fille sans la baiser ! On racontera justement qu’il ne sait pas baiser.
Malheur au tendre, au gars âme sœur qui écoute et qui sursaute quand la fille lui prend la main, car on le poussera du pied comme un p’tit chien.
Malheur au grand frère maman, malheur au copain fidèle ! On le traitera de pétochard.
Malheur à celui qui lave et repasse ! On l’appellera bonniche
Malheur à celui qui sait coudre ! On lui en donnera à recoudre, des boutons de braguette.
Malheur à ceux qui font des bouquets de fleurs! On l’appellera « Ma poule »
Et pour finir, au comble de l’outrance, la pire des injures:
Malheur au danseur! On l’appellera « La Fille! »
Il y aura même des filles elles même pour colporter le message que ce gars là n’est pas à la hauteur, celles qui roulent en voiture quatre roues motrices, deux à l’avant et deux à l’arrière et qui se pavanent avec le mec qui va avec, pour se montrer aux copines, et qui se font tabasser à l’occasion par le même mec qui va avec, les samedis soirs après la fête.
Pierre marcha au salon les poings serrés, la chemise de nuit se soulevait et retombait, se plissait comme un drapeau au vent, il saisit les habits comme un aigle un lapin et monta à l’étage en sautant deux marches sur trois, ignorant la dernière qui chante. Il se regarda dans la glace au dessus de la commode et vit ses yeux encore dessinés de la veille, il haussa les épaules et se cracha à la figure. Il enfila le pantalon comme un sac à patates, en sautant et tirant dessus, rentrant la chemise dedans avant de fermer la braguette. Les chaussures étaient restées à la cuisine, il descendit l’escalier en tirant le sac sur les marches et les enfila devant la porte en tapant des talons. Fatima était toujours assise sur le tabouret.
– « Appelle Rachid, crois moi ! » Il se tourna vers Coco :
– « Merci pour le pantalon ! On peut te faire confiance ! » Le ton était dur, sec, mordant. Elle sentit du dégoût dans ses yeux et elle eut mal. Pierre sortit et traversa le potager, le portillon grinça, Coco l’avait suivi, les pieds nus dans la terre et en pyjama rose transparent, elle prononça :
– « Pierre, tu sais … Pierre, si tu savais …» Mais sa voix grinça comme celle du portillon et retomba comme les petites têtes en fonte moulée de ses volets, elle regagna la cuisine, s’assit sur le carrelage aux pieds de Fatima et ouvrit la bonde, elle pleurait, elle pleurait tout ce qu’elle pouvait et dit :
« Pierre, je t’aime tant. On a si bien joué »
Elle ne s’était jamais sentie aussi misérable depuis la mort de Irène, ses genoux perçaient la toile légère humide de ses larmes. Elle se releva, pensant s’allonger sur le lit de sa chambre où Pierre avait dormi et traversa l’atelier; la machine à tricoter la regarda, immobile, sans savoir quoi faire ou quoi dire, ça ne parle pas une machine à tricoter mais elle n’en pense pas moins! elle cliqueta un peu de ses dents d’acier, tordit un peu le tire-laine et puis agita le tricot suspendu auquel Pierre avait ajouté des rangs. Coco s’y accrocha gauchement et le regarda, le toucha des doigts et le caressa de la paume. Elle sentit un souffle frais sur son front chaud et sut qu’il était là:
Il sauta sur le charriot de la machine et saisit de son bec une maille du tricot pour le remonter et il prit la forme de Irène qui s’assit sur le tabouret, elle saisit les mains de Coco dans les siennes en la fixant des yeux:
-« Tu as la chance que je n’ai pas eue. Il est bien ton copain. »
-« Mais il est parti, c’est foutu! »
-« Ne te laisse pas aller Catherine, je vais te le ramener ton Pierre.  »
-« Tu ne sais même pas où il est!»
-« Je n’ai pas besoin de le savoir, tu crois que les hirondelles savent où elles vont? Elles y arrivent en tous cas.»
Irène déploya les ailes et prit son envol. Fatima à la cuisine répétait comme un mantra :
« la honte, la honte, la honte ! »

*

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chapitre 16 Promenade au parc

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Chapitre XVI

Promenade au parc

– «Salut les filles! Bonjours Catherine!»lança le conducteur quand elle grimpa par la porte avant. «Tu est venue avec une copine ?»
Coco rit et Pierre pouffa derrière le masque à fleurs. Le conducteur eu un regard de haut en bas sur lui et Pierre sentit, alors qu’il suivait Coco au fond du car, le coup d’œil rapide sur ses rondeurs arrières. Ils croisèrent une dame âgée sur la rangée de droite et un homme pas encore vieux en tenue d’ouvrier agricole assis au bord de son siège, ses yeux glissèrent sur Pierre du ventre jusqu’aux pieds et puis remontèrent au visage, il se retourna pour le voir de dos dans l’allée. Les deux s’assirent sur la banquette arrière. Pierre sentit le frottement du cuir derrière les cuisses. Il se tenait droit, un peu cambré : Coco lui avait finalement serré dans le dos un corset en toile de chanvre qui restait mieux en place que le juste au corps, il se terminait sur le haut par deux demi-coquilles qu’on avait garnies de balles de tennis, Pierre serra les cuisses. La campagne défilait doucement en sautillant, on rebondissait sur le siège en franchissant les creux et les bosses de la route. Le clocher de l’église de Montaban surgit d’un coup après la colline et Coco sortit de son petit sac à dos un filet à mailles étroites dans lequel elle fourra sa chevelure, sortit une paire de bottines avec des gros lacets et des semelles épaisses. Ils dépassèrent le petit bois des Phalempins, «C’est comme ça qu’on l’appelle.» lui avait elle dit. Le car s’arrêta en ville près du conservatoire de musique, ils y descendirent. Une petite voiture de police était en stationnement et deux agents interpelaient les passants. Les ayant vu descendre l’un deux s’approcha et leur demanda de où ils venaient:
– « Vous avez des papiers sur vous ? Vous habitez où ?»
C’est Coco qui portaient les papiers pour les deux dans une poche fermée avec des boutons, elle les tendit au policier. L’agent dévisagea Coco en observant les pièces d’identité.
– « C’est vous Pierre ? »
– « Non, c’est lui ! » L’agent se tourna vers Pierre, soupçonneux :
– « Vous êtes de sexe masculin ? » Le regard se déplaçait des pieds à la tête et de la tête aux pieds. Pierre se tenait légèrement déhanché avec un bras en corbeille ; il remua légèrement le bassin en souriant derrière le masque et dit :
– « Ben oui ! » L’agent entendit un pouffement de rire et vit le masque de Coco qui se gonflait , il rendit les papiers.
– « Faites attention les déplacements seront sans doute limités dans les jours qui viennent, je vous conseille de rentrer chez vous, ça pourrait devenir problématique. » L’autre consultait les papiers de Coco :
– « Celui là est de sexe féminin ! » Ils se regardèrent l’un l’autre ahuris et se transformèrent en Dupont et Dupond comme dans « Tintin au pays de l’or noir » : leurs cheveux, ou ce qu’il en restait, étaient devenus verts. Coco se retourna et se cambra un peu en appuyant les mains sur les reins et tourna la tête en arrière comme une biche :
– « Ben oui ! Moi non plus ! ». Les policiers côte à côte rendirent les papiers. L’un des deux écarta un bras et toucha négligemment le ventre de son collègue.
– « Hé là ! »
– « excusez moi, chef ! »
Pierre et Coco se dirigèrent vers le parc. Coco marchait comme un mec avec ses chaussures de mec, elle avait saisi la main de Pierre. Les agents lorgnèrent le couple comme médusés. Les portes du bus se refermèrent. En passant devant la fontaine, Pierre se retourna, un petit groupe criard, du genre pas encore des hommes mais qui veulent en être, gesticulait sous les arbres. L’un deux les montra du doigts et l’on entendit ricaner. Le parc était à quelques pas avec une entrée à l’ancienne: deux grandes grilles ouvertes avec des liserons en fer forgé. Les rosiers étaient en fleurs, les jonquilles aussi. Le muguet pointait son nez, l’air en était imprégné. Ils marchaient dans l’allée principale, Coco balançaient nonchalamment les pieds entraînés par le poids des chaussures et progressaient à grandes enjambées comme un général inspectant les troupes en rangs, Pierre l’accompagnait plus légèrement, la semelle des sandalettes n’était pas très épaisse et il posait le talon sans entamer la terre rouge. Et c’est ainsi que Coco remarqua le point de détail qu’elle avait omis : les orteils ! Ils passaient devant un banc, cette sorte de bancs de parc encore très répandus faits de longues lattes de bois à section carrée qui transforment les rêveurs en zèbre quand on vient de les repeindre et d’un dossier cambré en scoliose. Ils s’y assirent et Coco sortit de son sac une petite boite avec un couvercle transparent et un flacon qui dégagea une odeur sucrée quand elle l’ouvrit. Ils se regardaient assis de guingois et Pierre avait tendu une jambe sur les genoux serrés de Coco, elle lui tenait le talon et appliquait méticuleusement le vernis sur les ongles que Pierre avait l’habitude de garder courts à cause du judo. Le petit groupe aperçu devant la fontaine passa devant eux, ils étaient quatre et progressaient les mains au fond des poches, traînant les pieds comme des pingouins. Leurs regards se fixèrent sur les cuisses découvertes de Pierre.
– «Tu est allé où à l’école primaire?»
– «À Saint Exupery derrière le canal»
– «Dans le quartier du flocon?»
– «Oui, pourquoi? »
– «Tu jouait avec les filles à la récré?»
– «Pas beaucoup, au CP oui, mais plus après, nous les garçons on jouait au foot ou on se battait, pour être des grands. C’est comme ça que j’ai commencé le judo. »
– «Alors tu sais pas sauter à l’élastique?»
– «Si, un peu, à cause de la gymnastique.»
– «Et tu connais les comptines qui vont avec? »
– « Euh… »
– «Ouè des trucs comme: une souris vert-teuh… »
– «Ah oui mais ça c’était à l’école maternelle avec la maîtresse!»
– «Bon, ouè, on fait comme si j’étais ta maîtresse d’accord?»
– «T’es habillée en homme! »
– «Bon alors je suis maître d’école maternelle, il y en a qui le font tu sais, et je t’apprends une comptine, d’accord? Répète: je me promène dans le bois… »
– »Je connais, qui est-ce qui connaît pas ça? »
– «Alors chante le! » Ils se remirent à marcher et Pierre se mit à chanter « Je me promène dans les bois pendant que le loup n’y est pas … » son allure changea, sans le vouloir il avait fait un pas de danse, un chassé chassé, et son pas devint enfantin.
– «Super! » s’émerveilla Coco, «Allez, je suis le loup! Va en avant et quand tu es assez loin, tu te promènes les mains derrière le dos en sautant d’un pied sur l’autre et en chantant, d’accord? Quand tu appelles le loup je cours et j’essaye de te manger. » Pierre rit et dit d’accord. Il s’éloigna et puis se mit à sautiller en rase-mottes les mains derrière le dos et chanta, le bord de la tunique dansait et sautait sur les cuisses, et puis Pierre s’arrêta d’un coup et cria vers Coco en se penchant en avant et les mains en arrière:
– «Loup, loup, m’entends tu? Que fais tu? »
– «Je mets ma culo-ooott-teu- euh! » À vingt mètres environ Coco faisait mine de mettre sa culotte en riant. Et le jeu progressait ainsi, quelques passants, des couples de jeunes retraités les croisaient et souriaient. Mais la comptine s’écoulait inexorablement et le dénouement survint, implacable, Coco chaussa les bottes et s’écria:
– «Je vais te manger éé é….! » Coco exécuta un démarrage comme à l’athlé, Pierre n’avait pas couru tout de suite, il n’en n’avait pas eu le réflexe et quand il réalisa qu’il devait se sauver, Coco était déjà à dix mètres, il s’élança dans l’allée mais une dame avec une voiture d’enfants s’approchait et cette vision sans savoir pourquoi le ralentit, il sentit que le bas de la tunique remontait et découvrait ses fesses et, alors, bêtement, tandis qu’au judo on n’y prête aucune attention, il eu le réflexe de passer une main pour la remettre en place, il y perdit au moins trente secondes, ses espadrilles n’étaient pas non plus les meilleures pour la course, les pas de Coco se rapprochaient, il y avait une pelouse en pente douce sur la droite qui conduisait à un immense saule pleureur juste avant le plan d’eau avec les cygnes, il s’y précipita et dévala la pente pour se cacher derrière les branches larmoyantes qui balayaient le sol, il écarta les cheveux grisonnants de l’arbre et fit tomber quelques vieux chatons de l’été précédent, il courut vers le tronc mais Coco l’avait vu, il entendit son souffle, il fit le tour du tronc :
-« Hum! Ça sent la chair fraîche! Je vais te man-an-ger-er!! ! ». Il butta, tomba, se releva à quatre pattes, Coco le saisit à la taille :
– « Miam, miam ! » et elle se passait la langue sur les lèvres en montrant les dents, mais Pierre se dégagea par un artifice de judo, il était debout, le dos contre l’arbre, les bras autour du cou de Coco ; elle lui mis les main sur les hanches, les remonta jusque sous les aisselles et redescendit par le dos sur les fesses. Ils étaient comme sous une tente amazonienne, protégés, pas vus, pas pris. Pierre sentait l’écorce de l’arbre sur le dos, un chaton nouveau lui tomba sur le nez, Coco le regarda dans les yeux et répéta:
– « je vais te manger » Elle serra son corps contre lui et il sentit l’os du pubis sur le sien, Pierre crut se noyer et pour prendre sa respiration entrouvrit les lèvres, elle y passa la langue et lui roula une pelle comme sur la photo noire et blanc de la libération de Paris. Pierre ouvrit les yeux, oui il les avait fermés, il émergeait haletant comme après une plongée en apnée, il avait un goût de sel dans la bouche et comme un sentiment de naufragé repêché, il se mit à rire et elle aussi, il se sentait raccommodé comme Peter Pan à son ombre. « Allez vient! » lui dit Coco, elle était frémissante. Elle l’entraîna et ils franchirent la cascade de larmes vertes pour regagner l’allée.
– « On va faire les courses ! » Pierre avançait sans toucher le sol, il avait des ailes aux pieds, le léger vent le faisait trembler mais Coco le tenait fermement par la main, heureusement, il aurait pu être emporté comme un ballon d’enfants.
– «Oh la salope! Regarde moi le cul, elle est pour moi! Toi tu t’occupes du gringalet! Dacc?»
– «Chu pas unn’ pédale, connard! »
– «Moi j’te dis que c’est une fille déguisée en mec!»
– «C’est des gouines alors?» – «demande leur!»
– «En tous cas le mec y f’rait pas l’poids!»
Le gravier crissa derrière Coco et Pierre, ils sentirent des haleines, Coco fut poussée puis bousculée, Pierre sentit une main entre les jambes et il esquiva, par réflexe, comme sur le tatami et sauta sur le côté. Ils étaient quatre. Deux grands, l’un d’eux semblait plus âgé, il avait les joues grises et un pantalon de même couleur, l’autre aux joues rouges, sans doute plus jeune, portait un pantalon jaune pissard, les deux autres semblaient sortir d’un catalogue de vente par correspondance des années cinquante, l’un deux un peu gras, l’autre plutôt maigre.
– «On court!» Cria Coco, «Au pleureur! »
Pierre comprit, il se retourna et démarra en trombe en poussant le grand rougeaud qui lui avait mis la main, le pote du même rougeaud, plus petit mais plus gros regardait sans réaction Coco, déjà à plus de 20 mètres, déployant sa foulée de course. Pierre avait bien suivi, il dévala de nouveau la pente aux cygnes et s’engouffra sous la voûte de diamants verts, Coco l’avait attendu: «On les a semés, je crois, mais ils nous cherchent. On descend jusqu’à la rive, on court jusqu’au pont de pierres, et on passe de l’autre côté. Il y a une petite porte par où sortir. » Ils quittèrent l’abri en courant, passèrent sous le pont et traversèrent le ruisseau artificiel, à l’anglaise, qui alimentait le plan d’eau en sautant sur les pierres, c’est là que Pierre perdit une des balles de tennis, celle à gauche, elle était sortie de sa capsule comme un bouchon de champagne, avait glissé sur le ventre et puis plongé entre ses jambes, il la vit flotter et se cogner sur les petits rochers décoratifs comme une boule de flipper.
– « Laisse là ! » cria Coco. Il y avait un petit chemin de service à travers les bosquets japonais, il dépassèrent une remise de planches à moitié en ruine avec des champignons qui y poussaient comme des verrues, et se cognèrent contre la grille du parc. La petite porte s’ouvrait sans effort et ils se retrouvèrent rue des Lyciets. Ils attendirent un peu au coin du parc, au croisement avec la rue « du paradis perdu » et le bus arriva. Ils y coururent et y grimpèrent haletant, une mèche était sortie de la casquette de Coco et lui pendait devant les yeux, on aurait pu croire que Pierre, lui, venait de se coiffer avec un pétard. – «On a le feu au cul, on dirait …» leur dit le chauffeur en leur donnant les tickets, ce n’était pas le même qu’à l’aller. Pierre gardait la main sur le cœur. Ils s’assirent de nouveau sur la banquette du fond.
– « Retire la deuxième balle ! » lui dit Coco « Ça se verra moins. » Pierre jeta un œil sur les dos des quelques passagers et se remonta la jupe rapidement en découvrant ses dessous, il passa le bras et sortit la balle de tennis. Le bus démarra. Il se retourna et aperçut par la vitre arrière deux des crapules, visiblement essoufflées qui regardaient le bus partir. Un troisième les avait rejoints. Ils descendirent à l’arrêt suivant et firent leurs emplettes dans un épicerie de rue, quelques légumes, du thé, une boite de pois chiches et coururent pour le bus suivant. Ils le virent de loin à l’arrêt et puis démarrer indifférent à leurs appels alors qu’ils étaient encore à cinquante mètres.
– « Hé beh, va falloir marcher ! »
– « Pratique avec tes escarpins, toi t’as des bottines ! » Ils marchaient sur le bas côté de la route de Le Lumbres, mais Coco avait dit qu’on pouvait prendre un chemin de terre qui coupait jusqu’au bois Madeleine. Pierre jouait tout en marchant avec la balle, la lançant au ciel pour la rattraper d’une main et de l’autre, Coco avait libéré ses cheveux et enlevé le blouson, il faisait bon, elle le balançait sur une main et le jetait entre deux sur l’épaule pour le retirer et le valdinguer en l’air et le rattraper. Pierre rata une fois sa réception de balle alors qu’un bruit de moteur s’approchait et on entendit freiner. Pierre courut après la balle qui bondissait de l’autre côté de la route.
– « Où vous rendez vous ainsi mes demoiselles ? » La portière passager de la voiture, une berline grise argentée, s’était ouverte et un homme jeune avec des joues roses et molles, en cravate et costume, se coucha sur le siège en tenant la poignée intérieure d’une main et le volant de l’autre.
– « Le Lumbres ! »
– « Je vous y déposerai volontiers si tel est votre plaisir! » Il parlait un peu du nez et la lèvre inférieure pendait vers le bas, il avait prononcé le Plai de Plaisir en appuyant la langue dessus. Pierre lui, revenait avec la balle en sautillant.
– « Elle a l’air sportive votre copine ! »
– « Oui, elle fait du tennis ! » Coco s’assit devant et Pierre à l’arrière.
– « J’aime le tennis, nous avons assisté à plusieurs rencontres du tournoi l’an passé, est-ce que vous êtes au classement ? Dans le fond du classement ? Y être est déjà une performance mademoiselle ! Moi ce que j’aime dans le tennis c’est le crocodile Lacoste. Et donc vous êtes dans la couture ? Une nouvelle collection ? Intéressant ! Tenez ma carte, j’ai un ami à Londres qui pourrait vous introduire, vous savez Londres c’est la porte du monde, plus que Paris !»
Coco consulta la carte de visite et fouilla dans son sac pour lui donner la sienne.
– « Cocoricomode! Comme c’est élégant ! Ah, vous êtes au bois Madeleine, ma famille y a des droits de coupe. Vous savez, nous avons des métayers sur la côte près du cran aux oies, c’est la raison de ma présence sur cette route de campagne, mais je vais vous déposer à votre demeure.» Ils traversèrent Le Lumbres par le centre et suivant la route dépassèrent le bois Madeleine. Devant le portique du potager l’homme sortit pour ouvrir les portières.
– « Mon chauffeur est en vacance ! » Coco lui proposa un thé mais le soir tombait et « ses gens » l’attendaient à la métairie. Debout à côté des radis et des premières salades ils le regardèrent s’éloigner. Coco lu la carte : François Ferdinand Fladhault.
– « François Ferdinand ? »
– « Oui, François Ferdinand. »

L’eau bouillait sur la gazinière et il y avait comme une odeur de ratatouille, un couvercle en fer blanc tremblotait sur le petit faitout de fonte. Pierre trouva Fatimata au salon affalée dans le petit fauteuil, les mains sur la tête. La table était encombrée de feuilles crayonnées de signes mathématiques.
– « Alors ça marche ? »
– « Ben, j’en suis aux gendarmes ! »
– « Ah les suites ! Tu cours après les bandits ! »
– « Oui, mais plus je m’en approche et plus ils s’éloignent ! C’est une course sans fin ! »
– « Oui, il n’y a pas de limites ! » Fatima sourit et le regarda.
– « On dirait que tu t’habitues à être une fille ? » Pierre se racla un peu la gorge et répondit d’une voix grave :
– « Avec un mec comme Coco, on s’y fait ! » Ils passèrent en cuisine et Coco joua à la maman en servant les spaghettis :
– « Attention, faut tout manger ! Ne mets pas de sauce sur ta jupe Pierrette ! » Ce dernier bailla et dit qu’il irait bien se coucher, il passait la porte quand Coco l’interpella encore :
– « Il y a un pot au lait sur l’étagère si tu veux aller chercher le lait à la ferme demain matin, pour la tête tu peux prendre le petit coussinet du tabouret. »
– « Ah ouè ! Je te ramènerai en même temps un veau, une vache, un cochon et des poulets. » Pierre monta, fit chanter la marche, entra dans sa chambre de fille, mit sa chemise de nuit, se glissa entre les draps, il aimait bien les draps, ce sentiment de serrement du corps que l’on n’a pas avec une couette libre et puis fit de beaux rêves.

*

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Chapitre 15 Un matin tranquille

illustration: yukiryuuzetsu

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Chapitre XV

Un matin tranquille

– «Assied toi! » lui dit Coco «et prend des forces! On fait les modèles qu’on n’a pas su faire hier, il y a du soleil, ce serait bien si on pouvait avoir fini pour midi. » Fatima était sur le tabouret et se beurrait une tartine, elle regarda le visage de Pierre en riant et lui dit qu’il ressemblait à un ramoneur, et puis elle ajouta pour Coco:
– « On dirait que un ramoneur t’as fait une bise sur la joue! Non, pas celle là! L’autre! ! »
Pierre intervint:
– « Pour les math, si tu as besoin d’un pousse-pousse, je crois que je peux t’aider ! »
– « Je le sais Rachid me l’a dit. »
– « Tu connais Rachid ? Il ne fait pas que du judo tu sais ? Je l’ai eu comme prof !»
– « Ben oui, c’est mon frére ! »
– « Ton frère ? Tu n’as que des petits frères et des sœurs, je me trompe ? »
– « C’est le fils d’un frère à ma mère ! »
– « Alors c’est un cousin, pas ton frère ! »
– « Si c’est mon fréér ! »
– « Et toi tu es ma sœur ! » lui dit Coco.
– « Oui tu es une sœur, c’est vrai ! » Fatima avait pris la main de Coco entre les deux siennes. Pierre s’assit sur la planche du banc à droite de la fenêtre pour profiter des dernières déchirures de l’aurore. Il sentit le bois râpeux sous les fesses et l’arête du banc traçait sa ligne sous les deux cuisses, souvenir d’école primaire et de culotte courte. Coco lui posa devant lui un grand bol de faïence avec des arabesques bleues dessus et lui servit une bonne rasade de café bouillant, la vapeur tiède mouilla son front à elle, une mèche de ses cheveux glissa sur le côté et se balança un instant devant les lèvres de Pierre qui s’était par réflexe penché en avant, les genoux serrés pour voir le fond du bol. Il leva les yeux et vit le visage de Coco. Son cœur se serra un peu. Elle était belle, il aurait voulu lui caresser le visage humide comme au matin à la machine à tricoter mais il trempa une épaisse tartine beurrée dans le café noir et Fatima en les regardant se dit que Pierre ferait un bon frère aussi, l’ami de sa sœur.
– «Je t’ai déjà mis un modèle sur le tabouret dans la douche pour gagner du temps! C’est une sorte de longue tunique. Pour les quelques modèles qui restent on va laisser Fatima tranquille, elle pourra faire ses math.»
Fatima leva les yeux, elle n’avait rien demandé mais se dit que Coco s’était trouvé une bonne raison pour le faire seule avec Pierre et elle trouvait ça bien.
– «Je t’ai mis aussi un juste au corps, un body comme ils disent, pour mettre en dessous, mais je t’aiderai à enfiler mon soutien-gorge d’athlétisme, il écrase les seins, mais c’est fait exprès, et de toutes façons tu n’en a pas, euh … des seins je veux dire! Les deux coquilles sont renforcées et ça te fera des petites formes, faut quand même que tu aies l’air d’une fille, tu comprends, je te ferai les yeux après. Ah oui, il y a un shampoing à la bière sur le bord de la douche, je le prépare moi même, ça fait de jolies boucles après, j’ai des spartiates qui vont avec les sandalettes.»
Pierre s’étrangla sur la dernière bouchée en l’écoutant mais elle passa avec une gorgée de café. Il se leva et se dirigea vers la porte du jardin pour aller à la douche en écarquillant les yeux sur Coco, il avait l’impression d’être monté dans une barque sans rames dérivant sur un lac agité aux frontières inconnues, debout sur un fond plat vacillant, comme ivre il voyait les rives s’éloigner, des indiens y dansaient autour de grands feux, son cœur battait le tam-tam, il voulut courir. Coco le regardait aussi et il se retourna brusquement, il pénétra dans le jardin et les odeurs du potager le saisirent à la gorge. Il resta un court instant sans bouger, fit le tour de la maison et ouvrit la porte entourée de ronces. Jetant la tenue de nuit sur le tabouret il se mit sous la pomme tout en manipulant le levier du robinet. L’eau d’abord froide fut chaude tout de suite. Il se savonna des pieds à la tête pour gommer le noir de la veille, des masses d’écume grise lui glissèrent doucement sur le ventre, le dos et les fesses et disparurent par la bonde. Il se rinça et s’essuya. Il enfila le body qui lui collait juste au corps, sauf à l’endroit des tétons où ça flottait un peu et serrait juste ce qu’il faut entre les jambes, l’impression était curieuse, il se souvint de la tenue néoprène qu’il avait du enfiler la fois où il avait fait de la plongée, il tira la tunique par le haut, les bras en l’air. De retour en cuisine Coco jeta un regard professionnel sur son travail: elle avait froncé la taille, ce qui produisait un léger plissé sur les hanches. Elle lui demanda de faire quelques tours sur lui même pour juger des déplacements. La tunique en coton tissé couleur argile sale tombait en cascade avec un léger saut sur le derrière, le col était au raz du cou et agrémenté d’une longue patte jusqu’au bas du ventre avec quatre faux boutons. Elle passa les bras dessous pour ajuster le soutien-gorge de sport mais il était trop étroit et elle tendit à la place une brassière légèrement rembourrée par des chiffons. Elle observa le résultat:
– «pas mal! Une vraie Jane Birkin en mieux et avec des frisettes!».
Elle lui ligota les mollets avec les spartiates. Elle lui tendit une grosse corde de chanvre tressée qu’il noua autour de la taille et les deux bouts tombèrent d’un côté sur une jambe. Coco le prit par la main et l’entraîna au salon où se trouvait la grande glace de couturière. Il en fut un peu gêné et il tourna la tête. Fatima s’était installée avec ses cahiers à la grande table sous les fenêtres de la façade et le voyant lança :
– « Maintenant j’ai deux sœurs ! »
Pierre se retourna et répondit: – « Tôt ce matin j’étais la maman de cette petite fille! Il se passe de drôle de choses dans cette maison ! Ce ne serait pas toi la magicienne? Tu n’est pas Circé j’espère, je préfère être un cheval qu’un cochon ! »
– « Exaucé! Et je te donnerai des ailes par dessus le marché ! » Ils montèrent à l’étage. Le soleil était assez haut et éclairait le dortoir par les tabatières. Il avait fallu modifier un peu l’orientation de la poutre et pousser les lits en conséquence. Pierre fit un tour sur la poutre et Coco s’activa sur l’ordinateur de Jeannette, elle dut déplacer plusieurs fois la caméra. Ils avaient encore chacun trois modèles à présenter mais les changements de modèles étaient plus rapides, ils s’habillaient et se déshabillaient dans un coin du dortoir, ils avaient de la place. La tunique céda la place à une robe d’indienne mêlant des rouges cerise et verts prairie avec un décolleté bassine s’arrêtant au sternum devant et à peine ouvert sur le dos, il était bordé par une frange grise piquée par des zigzags de même couleur que le masque, on rajouta un bandeau de lin sur la brassière pour tenir les formes sous la toile plus lourde, Pierre se présenta la tête haute et les mains sur les hanches, les cheveux noirs bouclés convenaient. Coco présenta une tenue de style andin, elle portait le chapeau melon, la jupe de coton flammé et une veste rêche, elle fit sa démonstration sur la poutre avec un grand panier d’osier sur un bras tandis que Pierre enfilait une sorte de camisole en camaïeu débordant sur un pantalon à la turque, le front était ceint d’un large ruban émeraude. Coco et Pierre s’habillaient et se déshabillaient dans un coin et dans un autre sans se regarder. Elle termina en robe longue de style africain aux couleurs vives, large sur le buste avec des ailes sous les bras et moulante sur les hanches tandis que Pierre enfilait enfin le kimono promis, juste pour le plaisir, c’était du vite fait et ne faisait pas partie de la collection, il y avait des oiseaux de jardin imprimés, la coupe n’était pas authentique pour tout dire, il y avait eu juste assez de tissu pour couper en biais afin d’attendrir les reliefs et les angles. Le soleil était au zénith et Coco dit qu’elle avait faim. Elle coupa la caméra et arrêta l’ordinateur.
– « On mange dans quelle tenue ? » demanda Pierre.
– « Remets la tunique pour le vélo ! »
– « Et mon pantalon alors ? »
– « Je n’ai pas eu le temps Pierre, et je crois qu’il est foutu ! Il faut en faire un tout nouveau ! »
– « La tunique du vélo a traversé les mêmes épreuves que le falzar ! Elle est restée dehors accrochée à une tête de volet. »
– « Alors remets celle d’aujourd’hui ! La première ! »
Pierre se changea en conséquence et se rendit en cuisine pendant que Coco mettait de l’ordre à l’étage et rangeait ses modèles sur une grande barre. Elle renifla en entrant dans la cuisine :
– « Ça sent bon ! »
– « Ouè, j’ai trouvé du thym et du romarin dans ton jardin, comme le petit lapin ! »
Coco sourit :
– « T’es un vrai mec Pierre ! »
– « Ah ça tu peux le dire et ça se voit ! »
Pierre tenait une cuillère en bois dans une main et se déhancha exagérément en sautant sur un pied et sur l’autre comme les gosses à la récré. Ça la fit rire .
– « Assied toi, je ramène les spaghettis, c’est ma mère qui m’a appris, j’ai fait une sauce avec les échalotes du panier, les herbes et une boite de tomates de l’étagère, je n’ai pas mis beaucoup de sel et pas de poivre parce que j’ai mis du poivron en poudre. Pas de fromage ! Ça ira ? »
– « Oui maman! Il va falloir faire quelques courses à Montaban, on y va à deux cette apremm’ ? »
– « Je n’ai rien à me mettre ! »
– « Moi je te trouve bien comme ça ! »
– « Heu, tu veux me faire sortir en fille ? »
Pierre avait les lèvres rougies de sauce tomates et regardait Coco de ses yeux dessinés.
– « Ben, ça fait quatre jours que tu t’habilles en fille ! On pourrait aussi mettre un peu d’ombre.»
– « Hein ? Où ça» ? 
– « pas dans le dos! Sur les paupières, ça fera une belle de jour »
– « Pas que le jour, la nuit aussi ! » – « Si t’es une fille la nuit alors tu l’es aussi de jour, tu vois ! Tu fais de beaux rêves ? »
– « On s’habitue c’est sûr, et c’est loin Montaban ? »
– « On y va en bus ! Ça te dérange si je fais le garçon ? »
Ils se regardèrent un instant sans se répondre, peut importaient les mots, leur conversation coulait comme l’eau du ruisseau portant les bateaux en papier. Coco s’habilla à la garçonne: un pantalon large de toile bleu marine, un blouson gris sur un débardeur, un foulard lâche autour du cou, une casquette Castro, des chaussures plates en corde et son sac à dos. Ses longs cheveux jaune-châtain dégringolaient sur les épaules. Coco ombra donc les paupières de Pierre et ils sortirent.
– « Hé ! Vous oubliez les masques ! »
 Fatima était dans la porte de la cuisine.
– « Vous devez mettre des masques ! »
– « Ah zut ! » Coco courut à la maison et ressortit avec deux masques en tissu. Elle tendit celui à fleurs à Pierre et pris le marron foncé. Ils marchèrent jusqu’à l’abri bus sur la route de Le Lumbres à la lisière du hameau et s’assirent quelques instants, Pierre les genoux serrées et Coco les jambes écartées et tendues en V, appuyée nonchalamment sur le dos du banc, les mains derrière la nuque comme pour une petite sieste.
– « Ce matin on a aussi oublié de mettre les masques ! »
– « Pas pour le premier modèle! De toutes façons à l’intérieur c’est pas grave, ça gêne pas pour la présentation. »
– « Heu Coco, je veux bien faire la fille pour toi mais mes potes ne doivent pas me voir comme ça, tu comprends ? »
– « Ah oui ! J’y avais pas pensé ! Tu sais une fille en garçon, elle n’a pas ces problèmes : nous on peut jouer aux mecs sans se la faire mettre dedans par les copines ! »
– « Et avec quoi elles vous la foutraient dedans ? »
– « Ouèp ! Pas rigolo ! Je vais dire à Jeannette qu’elle arrange ça au montage, on peut flouter les images sans masques, des ballons ou autre chose qui se promènent devant les visages par exemple. » et elle gonfla les joues.

*

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Chapitre 14 La laine de vie

illustrations: yukiryuuzetsu

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Chapitre XIV.

La laine de vie.

Pierre s’assit donc sur le lit dans sa tenue de cendres. Une mélodie trottait dans la tête, la lumière douce du matin, le rideau qui bouge, des oiseaux qui piaillent. Quelques bruits de branches cassées par un quelconque animal, un piétinement sur le toit. Un rayon d’orange sanguine éclairait son visage. Il se leva, fit glisser le linceul à ses pieds et revêtit la chemise de nuit restée immaculée. Il se recoucha pour rêver un peu et se couvrit aussi des draps, puis ferma les yeux pour les ré-ouvrir aussitôt: il tomba dans une piscine de boules, non, il était dans un kaléidoscope. La peinture pastel sur le mur prit vie, les enfants qui y jouaient s‘accroupissaient et se relevaient. Il cru les entendre crier! Les entendait il crier? Il repoussa les draps blanc-crème jusqu’aux talons et sentit l’air qu’il respirait, le ventre et la poitrine soulevaient le tissu qui recouvrait son corps et puis se dégonflaient modifiant les reliefs et les plis de la toile, le mouvement se répétait, ré-haussant un peu les collines et creusant les vallées entre les cuisses et sur les anches. Il sortit les jambes du lit et s’assit, l’ourlet de la chemise de nuit frottait le bas des chevilles, exactement le cartilage du tibia qui fait une petite boule et que les enfants se cognent parfois l’un contre l’autre en courant et même que ça fait mal. Il y avait venant du jardin une odeur d’herbes mélangées. Il se leva, pour de bon cette fois, ouvrit la porte en vrai bois et avança un pied nu sur le plancher du palier ciré par le temps passé; un courant d’air lui passait entre les doigts de pieds. La marche qui crie poussa son cri, une fois, et puis deux. Il descendit l’escalier sans plus de bruit qu’une marmotte en balayant les marches de la chemise de nuit sur les talons. La maison était silencieuse et on entendait le vent glissant sur le toit et secouant les grandes branches qui griffaient la bâtisse. Il traversa l’atelier et passa devant la machine à tricoter qui lui fit un sourire maladroit mais sincère de toutes ses aiguilles à clapets, le tablier de laine recroquevillé qui y pendait frémit du mouvement d’air produit par son passage. Il traversa le salon, entrebâilla la porte de la cuisine et y passa la tête; il y avait des restes de pâte de la veille sur la table, un poivron vert rougissait d’un côté. Il chercha des yeux la cafetière sur l’étagère mais se retourna, il avait cru entendre chuchoter dans l’atelier, il y retourna mais ne vit que la machine et retourna à la cuisine, il en franchit le seuil et chercha de nouveau la cafetière et la vit sur la table avec les deux tasses. Il se sentait comme un gosse d’école maternelle oublié seul dans la cour de récréation. La pièce était muette mais semblait écouter, comme en attente, les volets fermés remuaient doucement, la porte d’entrée sursauta, s’ouvrit et se referma avec un claquement sec et il comprit que Claire et Jeannette étaient déjà parties. C’est alors qu’il entendit de nouveau du bruit à l’atelier, comme un froufrou de tissus, du papier que l’on froisse, une respiration, des pieds légers glissant sur le carrelage; il fit volte face pour voir qui le suivait, il avait senti un léger souffle dans une oreille, une haleine tiède, il crut qu’une main s’était posée sur une épaule mais c’était un oiseau, il ne le voyait pas mais le devinait, il retourna à l’atelier avec l’oiseau accroché à la clavicule et qui lui chatouillait le cou en frottant sa petite tête dans le creux sous la pomme d’Adam. La machine à tricoter éclairée d’en haut par l’œil de bœuf de l’escalier ressemblait au château de la belle au bois dormant, l’oiseau lui, la fixait de son œil de geai. L’oiseau dit à Pierre de s’approcher et Pierre toucha les fils de laine qui pendaient, témoins d’un ouvrage resté en plan, les rangs du tricot s’écartèrent d’eux même en éventail comme des ailes de mésange et s’étira comme s’il se réveillait après cent ans de sommeil. Pierre balaya de la main quelques petites chutes de tissus effilochées et heurta des doigts comme un petit savon gris translucide qu’il saisit mais celui ci glissa et tomba sous la machine; il se baissa pour le ramasser et découvrit un livre dans le genre livre de cuisine par terre sous les tréteaux qui portaient la machine. Il le ramassa et souffla dessus. On voyait sur la couverture, en arrière plan, la même machine et une manche de gilet de laine pas finie, avec des mailles ouvertes sur les bords. Le livre s’ouvrit de lui même sur un carnet à petits carreaux qui se trouvait à l’intérieur, une écriture fine et serrée avait rempli au moins la moitié des pages. Il lut la première ligne mais il ne lisait pas, il entendait :
« toujours faire un modèle. Régler sur deux pour commencer. Tu tires au moins dix rangs et tu mesures combien ça fait en centimètres. Tu prends ton patron et tu calcules le nombre de mailles et de rangs qu’il faut pour chaque partie, donc pour un chandail, le devant, le dos et les manches ».
Pierre feuilleta le carnet en suçant ici et là un mot, une phrase, parfois un petit croquis. L’oiseau avait quitté l’épaule, il le sentait sur sa tête qui remuait les pattes dans ses cheveux et s’y accrochait, il se penchait pour voir le livre avec Pierre. Il tira le tabouret à trois pieds de dessous les tréteaux pour s’y asseoir, rangea les petits ciseaux restés sur la fonture dans la boite où il y avait aussi un crochet à clapet comme les aiguilles mais avec un manche en plastique gris clair, il fit ces gestes sans y penser, machinalement, comme une vieille habitude; Il saisit la poignée du chariot et lui fit faire un aller, comme sur le livre, et ça fit un scratch, comme une déchirure et un retour qui fit ratakatapan comme une luge descendant un escalier en métal. La tige de fer un peu engourdie, en forme de gibet, qui tendait la laine, sursauta comme un enfant pris en faute le doigt dans le pot de confiture et se contorsionna nerveusement avec des secousses colériques en criant: « C’est pas moi! ». Pierre examina le résultat et identifia deux nouvelles lignes de mailles. Il recommença l’opération doucement en se penchant, le nez devant le chariot, pour voir ce qui se passait et puis une troisième fois un peu plus énergiquement, « Ritch ! Ratch ! » , on y prenait goût à ce jeu, le tablier de laine qui était resté accroché attendant vainement le retour d’Irène s’allongeait, Pierre s’arrêtait parfois pour compter les nouveaux rangs, identifiables parce que la laine fraîchement tirée était plus claire, et il les ouvrait un peu avec les doigts pour examiner les mailles, c’était pareil qu’un filet de pêche en plus petit. « Ritch ! Ratch ! » et puis un cri de pie suivi d’un cri de souris lui fit tourner la tête. Il vit des pieds nus descendre les marches en bois, suivis d’un tissu blanc qui flottait sur les mollets, les genoux et les cuisses. Il leva la tête plus haut et vit Coco qui s’était arrêtée sur la dernière marche et le regardait hésitante, une perle était apparue sur une joue. L’oiseau s’envola et Pierre en sentit le vent, il le vit alors chatoyer dans l’air et disparaître mais un rayon de soleil perça la lucarne du palier et projeta son contour lumineux sur le mur comme un dessin au pochoir. Coco restait immobile entre deux parenthèses de temps et le regardait en articulant les lèvres mais aucun son n’en sortait. Elle posa finalement un pied sur le carrelage et dit :
-«  mam’Irène ? »
Elle s’approcha de la machine et se pencha pour toucher le tricot avec ses nouveaux rangs, elle regarda Pierre d’un drôle d’air, s’assit sur ses genoux, lui passa une main dans ses cheveux bouclés et colla une joue humide contre la sienne, il l’entendait respirer et une mélodie légère s’exhala, Pierre sentit de l’air chaud dans le cou et il tourna la tête, sa bouche rencontra la peau tendre comme de la pâte à sel et il y fit un baiser sans y penser, ses lèvres y laissèrent leurs traces grises de la suie de la veille. Pierre avait un fil de laine enroulé dans les doigts, un de ceux qui pendaient de la machine, et le fil se serra sur la phalange de l’annulaire, il entendit une voix qui murmurait:
– « Ma petite fille »,
les paroles s’étaient exhalées d’un peu plus profond que sa gorge, de la poitrine peut être, il les avait senties gourgouler comme des bulles vers sa bouche par le chemin d’air qui produit des sons. Coco le regarda médusée et ses lèvres à lui remuaient sans rien dire. Il y eut comme un coup de brise chaude et le tricot entamé s’agita. Coco se redressa en s’appuyant d’une main sur son épaule, elle frissonnait, elle répéta « Mam’Irène ! », Pierre s’était fait tout petit dans un coin de son corps à lui, il vit Mam’Irène qui lui souriait et disait :
« Merci ! Tu comprends, je n’avais pas pu lui dire au revoir car tout est arrivé si vite, aime la bien ma Cathie. », elle, Irène, ouvrit une fenêtre de pensée et s’envola, Pierre reprit sa place dans son corps, étonné de la voir assise sur ses genoux, il avait un bras autour de sa taille pour la tenir et elle lui caressa encore les cheveux. Elle posa la tête sur sa poitrine et sa tête bougeait de la respiration de Pierre comme une barque à marée basse. La mer recula encore un peu en laissant sur le sable l’image rétrécie de ses vagues et les laissa échouer sur la plage noués l’un à l’autre comme deux cordages perdus d’un voilier à la dérive.

*

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Chapitre 13 L’oiseau de feu

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XIII.

L’oiseau de feu.

*

Pierre se passa la langue sur les lèvres et sentit comme un goût de cendre, ses paupières collaient lorsqu’il les ouvrit et il découvrit l’aube encore grise; il écouta le silence encore allongé sur les draps de lin, leva les bras au plafond et tourna les paumes vers son visage: elles étaient comme frottées au fusain. Il s’assit sur la couche en s’appuyant sur les coudes et vit ses orteils, noircis comme des carnavaleux de Dunkerque, qui dépassaient de la tunique rêche de suie entravant son corps: il était comme dans une sorte de cocon de chenille aux parois rigides mais légères ne laissant émerger que la tête et ses extrémités. Il se recoucha et ferma les yeux, une odeur de bois brûlé imprégnait ses narines. Son esprit flotta un instant dans une sorte de fumée et descendit doucement pour se poser comme une feuille sur la branche morte de la soirée écoulée.

Il avait d’abord fallu ramasser du bois, ce qui ne fut pas si simple malgré son abondance à cause de l’averse de l’après-midi et on dut utiliser le petit bois de la cuisinière en fonte pour l’allumage et beaucoup de papier journal déchiré et roulé en boule. On rassembla le combustible du côté de l’œil de bœuf car elles avaient, elles , les filles et Pierre, décidé de n’endommager que cette seule partie de potager passablement piétinée par l’opération de montée de la poutre, de toutes façons Coco n’avait pas même encore monté la serre basse au sud dans laquelle elle plaçait ses pots ensemencés et elle ne repiquerait pas ses salades avant six semaines. On coucha par dessus le papier et le bois d’allumage des branches fines disposées en rayons de vélo pour faire un chapeau de rizière et on construisit encore par au-dessus une tente d’indiens avec de plus grandes branches humides mais qui sécheraient avec les premières flammes. Jeannette et Pierre s’étaient chargés de cette tâche tandis que Fatima et Coco préparaient la pâte et les brochettes. Claire regardait à l’ordinateur les vidéos du défilé. L’obscurité gagnait d’épaisseur et la fraîcheur de l’air caressait les visages, ils s’assirent autour du feu pour l’allumer. Coco avait pensé sortir le banc mais Pierre et Jeannette avaient déjà disposé des pièces de bois destinées à la hache pour l’hiver et encore assez massives pour servir de siège. Pierre, qui n’avait pas le choix, était resté en tunique au contraire des filles qui avaient enfilé des pantalons de survêtement, y compris Fatima; Coco prêta à Pierre un grand châle de laine pour les épaules et il s’empressa d’allumer les brindilles pour se réchauffer les guibolles. Les brochettes étaient disposées sur des plaques à pizzas qu’il fallait poser puis tenir avec les grandes pinces de la cuisinière sur les braises. Le thé à la menthe infusait dans une grande théière marocaine hautaine, pour ne pas dire prétentieuse: Fatima en avait fait un jour cadeau à Coco en même temps que le joli service de petits verres décorés; occupée avec les brochettes elle se tourna vers Pierre assis en tailleur de l’autre côté des flammes:
– «Tu sais Pierre, normalement ce sont les hommes qui préparent et servent le thé! J’ai préparé mais tu peux servir, le plateau est là!»
Fatima désignait un grand plateau rectangulaire de fer gris de la même couleur que la théière avec des bords comme de la dentelle de Calais.
Pierre se leva droit, comme on le fait en Inde, en partant de la position de tailleur, fit le tour du feu et se planta devant Fatima:
-«Je l’ai jamais fait!»
-«Je crois que tu peux apprendre! Il faut d’abord poser tous les verres sur le plateau, les remplir à moitié et les vider tout de suite dans la théière pour les chauffer et en plus, comme ça, tu peux t’entraîner pour le vrai service, regarde!»
Fatima saisit la théière et versa une rasade de thé en partant du bas et montant rapidement la main vers le haut pour allonger le filet marron sans en perdre une goutte et vida immédiatement le verre dans la théière replacée sur le chauffe plat à bougie.
-«À toi!»
Pierre pris la théière et procéda de la même façon avec le second verre sans éclabousser. Fatima le regarda rayonnante:
-«T’es un frére, Pierre! Du premier coup!»
Pierre fit le tour des filles s’agenouillant devant pour les servir, elles souriaient en le voyant manier la théière, ils burent le premier verre et mangèrent les premières boules de pâte cuite au feu avec des pointes de poivrons plantées dedans.
Suivant les instructions de Fatima il fit le deuxième service et Fatima expliqua que certains font le service en dansant sans rien renverser. Ils demandèrent des explications et Fatima se leva avec le plateau chargé de verres vides en indiquant toutefois que c’était juste pour donner une idée car elle ne l’avait pas appris. Jeannette activait un peu le feu avec un bâton et des étincelles montaient dans la nuit déjà tombée, le ciel était dégagé et l’on distinguait clairement les constellations, on avait le sentiment d’être sous une passoire: la lune était au sud, au salon de coiffure pour ainsi dire avec la chevelure de Bérénice dorée de météores lui dégoulinant dans les yeux, en regardant au nord on distinguait facilement l’étoile polaire dans la queue du dragon qui chatouillait le dos de la maman ours et, en renversant la tête en arrière, on apercevait Hercule en lutte contre le même dragon. Les jumeaux regardaient eux encore le coucher de soleil derrière l’horizon en se tenant la main.
L’ombre de Fatima s’anima comme une silhouette de théâtre chinois, son visage s’alluma à la manière des anciens réverbères de ville, on voyait ses yeux se déplacer de droite à gauche comme si ils regardaient chacun et chacune, tous en même temps et personne à la fois. Ses épaules restaient de face alors que les hanches et le ventre semblaient tourner autour de l’axe fixe du nombril.
-«Et si on dansait?» Claire avait des yeux brillants.
-«On boit d’abord le troisième!» Fatima s’était assise et Pierre exécuta le troisième service.
-« Je peux faire de la musique avec mon portable» déclara Jeannette.
-«Oh non! Ça gâcherait tout! On peut claquer des mains et danser à chacun son tour»
-«Oui, c’est moi qui commence!» Claire se leva et entama une révolution autour des flammes sur un temps de valse moyennement lent et les bras en liance pour faire ses trois pas de danse, les autres cherchèrent un rythme hésitant en tapant sur des bâtons ramassés plus tôt pour le feu.
Claire s’assit au bout d’un an et Coco entama sa première saison sur le premier quart, elle avait choisi une sorte de pas de bourrée, arrivée en septembre elle se mit à chantonner en tapant des pieds, l’air était entraînant et Pierre laissa tomber le châle pour danser lui aussi.
Les paroles se répétaient et ils se mirent tous à chanter en reprenant le refrain:
« Le papillon suit la chandelle
et l’amoureux suit la beauté
Le papillon brûle ses ailes
et l’amoureux sa liberté »
Arrivée en fin d’année Coco s’assit mais Pierre continua à tourner dans sa tunique à la fois sur lui même et autour du feu, les filles chantaient et claquaient des mains tandis que, entraîné sur son orbite, Pierre écartait tantôt les bras et tantôt les plaçaient autour de la tête en forme de corbeille, il tournait, tournait comme un derviche sans pouvoir s’arrêter, un cri strident traversa la nuit comme un javelot et s’éleva jusqu’aux cimes du prunier et du chêne, il était continu mais ondulait comme un câble de funambule. Claire, Jeannette et Coco en étaient ébaubies et regardaient Fatima s’égosillant comme une furie antique, sa langue s’agitait dans la caverne de sa bouche comme un drapeau d’interdiction de baignade. Pierre dansait toujours et tournait comme une toupie de plus en plus rapidement, les autres chantaient la chanson de Coco en alternance: « Le papillon brûle ses ailes … » Il en perdit le sens et les trois filles également, elles claquaient des mains et des pieds en chantant. Les you-yous de Fatima les enivraient. Le feu gagna les grandes branches humides qui craquèrent et crachèrent aux étoiles des lassos incandescents qui retombaient en pluie sur le potager. De gigantesques formes sombres glissaient sur le sol en se déformant, grandissaient et se rétrécissaient, caressaient les joues et fuyaient vers les nuages de fumées qui s’échappaient du feu. Les filles en tournant la tête à droite et à gauche ne se reconnaissaient plus et sursautaient même en se voyant si laides, elles regardaient Pierre virevolter comme une torche de château fort, disparaissant dans des trous noirs et réapparaissant comme un fantôme, lumineux et rayonnant; le mouvement s’accélérant sa tunique se mit en vrille et puis se gonfla en cloche avec des bords de dentelle fluorescente et fumante. Les filles fascinées et hypnotisées suivaient le cerceau en flamme qui tournoyait autour du feu centrale, l’ombre de Pierre s’éclairait par moment laissant voir son visage et ses boucles noires brillantes.
-«on dirait une bûche suédoise avec des jambes!» dit Jeannette.
Pierre passa l’été, puis l’automne et pénétra en hiver alors qu’il s’approchait comme la foudre des filles assises qui frappaient toujours en cadence des morceaux de bois les uns contre les autres. Jeannette poussa un cri, puis Claire aussi. Coco et Fatima se précipitèrent sur lui pour éteindre les langues rouges et jaunes qui lui montaient jusqu’aux épaules.
Il tomba à terre sur le dos tandis que les quatre filles le tapotaient de tous côtés pour étouffer la combustion de l’étoffe. Pierre sentit des mains de tous côtés, sur le ventre et les cuisses; une main effleura son sexe devenu dur et il vit Coco les yeux écarquillés tirer brusquement la sienne en arrière comme si elle s’était brûlée à un charbon, elle se la mit devant la bouche ouverte. Pierre émergea des cendres fumantes comme une créature de début d’un monde, il s’assit en les regardant toutes les quatre, se mit sur les genoux qu’il massa, leva les yeux au ciel et puis les baissa; il regarda le tapis de cendres grises avec un air étonné et dessina du doigt un ruban dedans, il le contempla un instant sous le regard muet des filles, inspira un grand coup, se passa les mains sur les joues en les tirant vers le bas et puis dit:
-«je suis fatigué, je vais me coucher.»

Chapitre 14 La laine de vie