Chapitre 8: Mensurations

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VIII.

Mensurations.

Pierre se sentit un peu fille en se réveillant sans culotte sous la chemise de nuit mais couvert par les draps. Les fleurs du papier mural semblaient s’entrouvrir avec le jour. Il enfila le pantalon déchiré sous la chemise de nuit et s’approcha de la commode, il se regarda dans l’ovale de la glace et se trouva bête avec le pantalon déchiré et la chemise par au dessus, il retira le pantalon et enfila son slip et puis remis le pantalon quand même. Il y avait des pinces à cheveux qui traînaient, des petites boites, il y en avait une en plastique transparent avec un petit balaie dedans et du noir pour les yeux. Il la prit et s’amusa à se brosser les cils, il jouait comme ça quand il était gosse avec le rouge à lèvres de sa mère et ses chaussures à hauts talons, il en avait même cassé une paire. Il se regarda dans la glace: il restait visiblement du noir sur le pinceau, et ça lui fit, après le brossage, comme un œil de biche. Il descendit par le petit escalier de bois et pénétra dans la cuisine, Coco était, elle, restée en pyjama, veste et pantalon trop vastes pour sa taille avec des larges rayures qui se promenaient sur ses formes et les dessinaient comme une esquisse au crayon de bois sur du papier crème à petits grains. Elle sortit pour ouvrir les grands volets des portes, rentra et regarda l’œil de Pierre, elle rit:
– «Tu me fais de l’œil ? Il faudra faire l’autre, on le remarquera moins! Tu as bien dormi en pantalon?»
– «Non je viens de le mettre pour descendre.»
Elle le regarda de bas en haut :
– «Ça fait con! Tu diras, il n’y a que moi pour te voir. Les mecs ils ont peur qu’on voit leurs fesses, c’est bizarre, mais ils pissent dans les rues le zizi à l’air contre un mur. Tu avais peur que je vois tes cuisses? Tu devrais faire du sprint pour prendre l’habitude ! Ils ont des belles cuisses les sprinters. Ça t’as gêné hier quand je t’ai vu dans la douche?»
Pierre resta sans rien dire.
– «Bon je fais le tour pour ouvrir les volets du salon, tu peux tirer les crochets de l’intérieur?»
Pierre traversa le salon et avança à pieds nus vers la fenêtre. Elle était à petits bois et double vantail. L’ouverture s’effectuait à l’ancienne par une poignée ovale en fonte moulée, elle présentait des reliefs. Le jour naissant laissait filtrer de l’extérieure quelques lueurs incertaines au travers des volets disjoints. Il dégagea les crochets en fer emprisonnant les battants extérieurs. Il se tint ainsi debout et vit son reflet dans la vitre d’un battant, il se dit qu’il n’avait même pas l’air d’un clochard avec cette chemise au dessus d’un pantalon en loques et en plus ça grattait. Oui, il avait l’air con, c’était vrai. Il retira le pantalon et attendit, les fesses un peu à l’air sous la toile blanche. Un léger bruit métallique se fit entendre, des grincements sans harmonie mais agréables, comme avant un concert symphonique quand les musiciens accordent leurs instruments, le visage de Coco apparut dans l’ouverture grinçante des deux volets qu’elle fixa de chaque côté à l’aide des petites têtes en fer qu’il fallait relever sur les planches comme en position de garde. Elle vit que Pierre était en petite tenue pour ainsi dire mais fit l’indifférente. Coco disparut et Pierre contempla le reste de nuit qui semblait s’échapper en lambeaux gris flottants. La porte d’entrée se referma et il entendit le bruit des galoches sur les carreaux en terre cuite. Pierre tourna la tête pour la voir.
– «Ne bouge pas! » lui dit elle. «Regarde dehors ! »
Il vit une lueur jaune rouge sur la crête des collines, comme une fin de feu de camp, mais c‘était le début.
– «Ça va commencer, ça commence, regarde! J’aime bien cet instant ! On n’a pas ça toute l’année tu sais !»
Pierre avait mis les mains sur les hanches, les pieds un peu écartés, la position repos du soldat et son corps se profilait à travers la toile à cause de la lumière du soleil émergeant et de la pénombre intérieure, les collines se découvraient un peu, le ciel rosissait discrètement tandis que l’incandescence des braises à l’horizon baissait d’intensité et le rouge disparaissait, un blanc orange clair se gonflait comme un ballon, un moineau passa devant la vitre avec un petit bruit de crécelle, un bouvier se posa le tiers d’une seconde sur l’appui de fenêtre et disparut aussitôt. Des crépitements légers se répandirent et l’odeur de brindilles qui commencent à se consumer envahit la pièce, Pierre tourna la tête et le torse, il vit une ombre active devant les flammes qui léchaient la petite porte du poêle cylindrique dans le coin sombre du salon. Il sursauta. Il crut un moment à une présence étrangère et puis distingua le cadre de la grande glace rectangulaire de couturière légèrement inclinée vers le haut sur son axe central : son reflet le regardait.
Il y eu un silence. Des brindilles craquaient dans le feu. À l’horizon le soleil se montrait entier maintenant et la fenêtre en était éclairée. Elle lui demanda de « la fermer !»
– « je n’ai rien dit ! »
– « Non, la fenêtre ! »
Il ressentait à ce moment précis comme un chaud-froid, l’air frais lui passait entre les jambes, il ferma la fenêtre et se retourna vers la pièce complètement. Elle le regardait aussi, il se sentait nu avec cette chemise sur le corps même si elle lui descendait jusqu’aux mollets, il se dit que à la plage ou à la piscine on se ballade en slip, et puis même au judo, à la douche, alors ?
« Ah oui mais il n’y a pas les filles ! » Coco s’avança, elle avait un mètre ruban et un petit carnet en main.
– « Je vais prendre tes mesures pour le kimono.»
Elle tenait le mètre au milieu et le tendit par un bout. Elle s’approcha et Pierre vit le crayon à mine perché au coin d’une oreille.
– «Respire en haut!» Dit elle, «sans le ventre, la poitrine doit monter». Pierre gonfla les poumons vers le haut et expira dans un soupir comme un enfant après un film de Bamby. Ils se regardèrent dans les yeux, ils étaient à la même hauteur:
– « Un mètre soixante-dix comme moi!»
– « Soixante et onze!»
– « Sans chaussures, ça fait soixante-dix!»
– « Respire normalement maintenant!».
Elle passa d’une main le mètre dans le dos de Pierre et l’enlaça pour attraper l’autre bout de l’autre main et du coup se colla à lui, son menton cognait le haut de son sternum et une tempe la clavicule gauche, il l’entendait respirer et l’envie le prit de lui caresser les cheveux ; il n’osa pas.
– «Tu sais, nous les filles, on doit apprendre le contraire: respirer avec le ventre. Quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept… le cou, pendant qu’on y est …»
Elle lui passa le mètre derrière le cou, Pierre rentra la tête d’un coup en riant :
– « ça chatouille ! ».
Les mains de Coco se joignaient juste dans le creux sous la pomme d’Adam.
– «Bon la taille maintenant!»
Coco fixa Pierre le sourire aux lèvres et passa les mains sous la chemise et tira le mètre jusqu’au reins en partant du nombril. Pierre sentit le contact de la lanière sur le ventre, tourna les yeux et ouvrit la bouche sans rien dire.
– «Et c’est pas tout!» ajouta t-elle en ressortant les mains:
– « Tu veux bien te retourner pour les hanches? »
Coco passa de derrière le mètre et le tira à hauteur des hanches jusque sur le haut du pubis, elle prit ensuite la mesure du bras en tirant le mètre de l’épaule jusqu’au coude et puis de la jambe en tirant du col du fémur à la rotule. Elle consulta ses notes:
– «J’ai une bonne nouvelle pour toi Pierre! T’es bien foutu. »
Coco était encore accroupie après la mesure de la jambe et renversa la tête en riant, le premier bouton de la veste de pyjama s’était ouvert et on voyait largement ses mamelons blancs qui se gondolaient et se taquinaient l’un l’autre, insouciants.
– «complètement! »
– «Quoi? »
– «complètement foutu! »
– «Pas complètement! Je te prends comme modèle, tu veux bien ? Tu auras quelque chose à te mettre d’ici midi. »

*

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