Chapitre 1: Pierre le grand frère

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Chapitre I :

Pierre, le grand frère.

Pierre habitait une de ces maisons urbaines du nord de la France: elle était dans une rue avec des maisons mitoyennes aux façades hétéroclites souvent plus que centenaires car épargnées par les guerres, les unes plus larges, témoins de familles industrielles disparues ou parties ailleurs, celles-ci ont souvent une porte cochère, d’autres plus étroites mais plus hautes, elles ont toutes au moins un soupirail au niveau du pavé et de grandes fenêtres qu’on ferme la nuit avec de lourdes persiennes en bois. Les pièces semblent avoir été aménagées par le même designer mais ce sont les gens qui ont pensé pareil pendant longtemps, dès les débuts de l’industrie mais peut être encore plus tôt: un long couloir qui court de la façade jusqu’à une arrière cuisine en longeant le salon jusqu’à l’escalier qui conduit au palier de la salle de bain, rajoutée plus tard sur le toit de l’arrière cuisine, et tourne ensuite vers les chambres. Ces maisons témoignent en somme de ceux qui les ont fait construire, petits patrons, chefs d’usine textile, représentants ou commerçants, négociants en laine, brasseurs, charbonniers ; on y reniflait l’ancien souci du maintien de la position sociale mais sans grande prétention, comme une nécessité, car la respectabilité gisait plutôt dans l’éducation catholique des nombreux enfants et de leur propreté : les enfants avaient été leur première fierté, on les montrait à l’église et au curé dont l’estime avait un temps été plus importante que celle du banquier. Les plus modestes avaient eux habité ces petites maisons de briques rouges que les propriétaires d’aujourd’hui rénovent amoureusement en soignant les joints blancs et les jardinières aux fenêtres, elles sont souvent alignées dans les mêmes rues que les précédentes mais aussi dans les courées bien propres avec une entrée en arche entre des façades bourgeoises. La rumeur des anciennes usines bâties des mêmes briques et des équipes d’ouvriers picards à casquette soufflait encore comme une brise du soir dans ces rues bancales et tordues, le long des murs et sur les charpentes des vieilles fabriques. La maison de Pierre comme ses voisines avait un grand grenier, pratique pour sécher le linge en hiver, Pierre y avait joué jadis, d’abord avec sa grande sœur et puis, quand elle fut trop grande, avec son premier petit frère puis celui ci avec le suivant et le suivant avec la petite dernière, mais les draps n’y étaient plus alors que rarement suspendus car on avait acheté un sèche-linge, et les fils de fer tendus ne portaient plus que les pinces multicolores en plastique utiles pour y accrocher des grands cartons servant de cloisons pour faire des labyrinthes. Le sèche-linge tomba plus tard en panne et le grenier retrouva des heures de jeunesse mais nous en parlerons un autre jour, l’an prochain peut être.

Pierre était sur le trottoir pavé, défoncé comme un chemin de montagnes pour les ânes. Pierre s’y sentait aussi à l’aise qu’un bouquetin, il s’y déplaçait depuis tout gosse et ses pieds s’adaptaient naturellement à la surface chaotique. Il tourna la clé et poussa la lourde porte d’entrée, traversa le couloir et pénétra au salon par la première porte. Il jeta le sac de sport sur le tapis râpé à côté de l’un des deux fauteuils de cuir tout aussi râpés et enleva ses chaussures de ville pour les épargner, pas les chaussures, non, les tapis râpés dont nous parlions à l’instant et qui n’avaient gardé de leur couleur d’origine que sur le périmètre arborant des traces de frises colorées rouge brique et bleu de Prusse, il n’est d’ailleurs pas sûr qu’ils eussent été un jour neufs: ces tapis semblaient être apparus déjà vieux dans des temps très reculés, c’est pourquoi on les respectait, à cause de leur âge indéfini et on ne les piétinait qu’avec la dévotion des pèlerins sur le parcours initiatique d’un carrelage de cathédrale ; seule l’innocence de l’enfance autorisait le sacrilège pardonnable des combats de catch et du galop des chevaux d’indiens.

– «Pierre, tu peux aller chercher Marie chez les Marescaux, ils ont été la chercher en même temps que leur gosse à quatre heures, j’ai fait la lessive et j’ai pas eu le temps, Fabrice est à l’étude. »

C’était la voix de Hélène. Pierre traversa la deuxième partie du salon, les bâtis des anciennes portes pliantes étaient encore sur les murs mais sans les portes, il embrassa sa mère en train de repasser des chemises à la lumière de la verrière aux couleurs exotiques, il respira la bonne odeur de vapeur, il s’engouffra dans la cuisine où trônait encore l’ancienne chaudière à charbon en fonte que l’on gardait parce qu’elle était belle et que on l’aimait bien: on y brûlait encore parfois du bois et c’était une bonne raison pour la garder malgré l’espace qu’elle prenait : il en restait juste assez pour la cuisinière à gaz et une table formica. L’évier était encore plus loin dans ce qu’on aurait pu désigner comme buanderie, c’est pour ça qu’on y rangeait les chaussures, dans une armoire délabrée mais jolie. Il se fit une bonne tartine double avec du beurre et ressortit aussitôt.

– « Pierre, tu voudras bien ne pas laisser ton sac au salon, ton père va encore crier.»
– « Il est pas de nuit cette semaine?»
– « Ah si, c’est vrai! Range le quand même!»
– « Je le fais quand je reviens!»
Pierre ressortit et courut au trot jusque chez les Marescaux une rue plus loin à cinq cent mètres de l’école maternelle. La porte était ouverte, l’aîné bricolait dehors dans la rue sa mobylette.
– « Elle est là Marie? »
– « Elle joue derrière avec Sabine et Zora »
Pierre avait un faible pour sa p’tite sœur, il l’avait eue sur les genoux et lui avait donné le biberon à l’occasion pendant qu’elle lui tirait le nez et riait. Encore toute petite il la sortait du lit le matin de bonheur, avant de partir à l’école, quand elle pleurait, pour laisser dormir sa mère. Il la promenait dans les bras en attendant le réveil de Hélène qui prenait alors le relais et lui donnait la tétée les yeux fermés en dormant à moitié. Marie ne s’en souvenait pas mais elle y était attachée à ce grand frère qui était une mère pour elle, elle se sentait bien avec lui et, quand elle le voyait arriver, elle courait et lui l’attrapait sous les aisselles et la montait au dessus de la tête ; toute petite il la jetait en l’air mais elle était devenue trop lourde. Elle, ça la faisait toujours rire. Ils passèrent à deux devant le mécanicien amateur et sa motocyclette qu’il avait dressée sur son pied pour laisser tourner la roue arrière librement, il actionnait la poignée d’accélération en s’extasiant sur les projections de fumées issues du pot d’échappement brinquebalant, il y avait une flaque noire sur le sol irisée de courbes roses et bleues. Marie y courut pour s’y accroupir et regarder les ronds d’essence dans l’huile se transformant en aubergines mutantes. Le garçon faisait tourner le moteur fièrement en regardant Pierre.
– « Elle tourne au poil, t’entends ça ? »
– « Ouèp ! Super. Allez viens Marie, on y va ! »
Ils rentrèrent à deux à la maison en se donnant la main mais c’est la petite qui tenait le grand frère.
Pierre eut une sensation visqueuse et tira la main ; elle était noire de graisse, Marie le regarda et se frotta le bout du nez, elle se porta aussi les mains aux joues de la figure en les étirant vers le bas.
Hélène poussa un cri en la voyant arriver et regarda la main de Pierre avec effroi :
– « Vous avez ramoné des cheminées sur la route ? Pierre surtout ne touche pas le pantalon, ta chemise non plus ! Marie, va te laver avant le souper ! Tu me montreras tes mains après ! »
Chez eux le soir ils ne dînaient pas, ils soupaient, les grand-parents avaient parlé comme ça et le midi d’ailleurs ils ne déjeunaient pas car c’est à ce moment là qu’ils dînaient, le déjeuner c’est quand on se lève le matin et qu’on n’a pas encore mangé. Mais bon, en semaine ils déjeunaient quand même le midi parce que à la cantine de l’école, le midi on déjeunait. Ils parlaient comme ça à la maison mais les maîtres d’école avaient appris à Pierre quelques subtilités linguistiques des élites parisiennes qu’il était conseillé de respecter pour avoir des bonnes notes, Marie ne le savait pas encore et elle savait que le soir on soupe ! Même si il n’y a pas de soupe mais des nouilles, ah non pas des nouilles! Des pâtes.

Pierre monta à la chambre mansardée qu’il partageait avec Éric mais ce dernier n’était là que les week-ends et aux vacances à cause du sport étude et Pierre disposait donc de la chambre pour travailler et lire quand il n’y faisait pas trop froid. Il redescendit vers 19 heures et trouva son père assis à la table de la cuisine encore en tenue de gendarme, il l’embrassa sur la joue et lui dit :
– « tu n’es pas de nuit ? »
– « Non ! »
Et il continua de lire un document de bureau au format A4 en plusieurs feuillets reliés ensemble par une pince de bureau noire en sirotant une canette de bière.
– « Alors le bac ça se travaille ? »
– « ben oué ! »
Marc, ce mot bac ça le faisait marrer parce que la BAC ils avaient souvent à faire à elle depuis quelques années, trop souvent, ils ne les aimaient pas trop ces gens de la BAC à la gendarmerie ! Une autre école ! Ou plutôt pas d’école du tout, des incultes et qui s’y croient en plus, fouteurs de merde souvent, surtout en manif ! C’était pas leur boulot avant ! Qu’ils s’occupent de criminalité puisque c’est leur nom, la sécurité, c’est nous, mais fallait faire avec ! Mais ils n’y pouvaient sans doute rien les pov’gars ! Recrutés à la « va que j’te pousse ! C’était pas leur faute à eux d’obéir aux ordres.
– « Si tu le rates tu me feras un service volontaire et comme ça tu seras majeur quand t’as fini »
– « Et pourquoi j’raterais ? »
– « J’sais pas, ton p’tit frère lui il se démerde et puis il a une copine. »
– « Moi aussi j’ai des copines ! »
– « J’ai dit une copine, pas des copines ! »
– « J’vois pas la différence, j’ai des copines au Judo, plusieurs mêmes ! »
– « Ouè ! Des noires et des arabes, t’as des protections ? »
– « Mamie, elle n’était pas arabe ? »
Hélène rentrait du jardin avec des draps sous le bras :
– « Elle est où Marie ? Elle s’est lavée ?»
Marie sortit de dessous la table et sauta en faisant « Beuh ! » Hélène lui mit un drap par dessus la tête et l’entoura de ses bras en faisant:
« Hou ! » On entendit rire sous le drap.
– « Tu n’est pas de nuit ? »
– « Je prends le car demain à cinq heures pour Paris »
– « Pour Paris ? »
– « Oui, à cause des manifs, je rentrerai dimanche matin je crois. »

*

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Chapitre 0: TATAMI

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Chapitre 0

Tatami.

Pierre quitta le tatami et rejoignit le vestiaire, il tomba la veste de lourd coton et le pantalon aussi, les filles n’étaient pas là ce jeudi, elles avaient une rencontre, il marcha jusqu’à la salle de douche des garçons, l’autre était vide. Il ouvrit le robinet et la petite pomme s’esclaffa, puis l’aspergea. Il était le premier et il avait de l’eau chaude. Ses cheveux frisés dégoulinèrent et se dénouèrent dans le cou et sur les oreilles dévoilant leur véritable longueur. Cet instant de fin d’entraînement lui était toujours un soulagement: il supportait mal la fermentation de la sueur sur la peau en contact avec la toile, ça le démangeait, mais d’un autre côté elle lui fournissait l’agressivité qui lui manquait. Des grosses traces rouges sur les cuisses et sur les flancs, conséquences des frottements dans les tentatives de prises avortées, dessinaient des taches en formes de doigts sur son corps blanc d’hiver. Jacques siffla entre les dents en pénétrant dans la salle:

– « Tu ressembles à une écrevisse bouillie ».
– « Je me sens plutôt comme une côtelette ! »
– « Je vais chercher le barbecue ? »
– « Comme mèche d’allumage tu en prendras une de ta tête ! Tu m’as grillé dans tes « kumikata ». Jacques secoua la tête comme une torche dans une nuit tropicale.
Il avait un large sourire.
– « La prochaine fois je te passe au grille-pain, tu me pèsera moins lourd sur l’estomac quand tu me mets au tapis. »
Pierre se savonnait maintenant les cheveux et la mousse lui glissait dans le dos et les reins, Jacques poursuivit : 
– « Rachid a fait une sale tête sur ton morote gari, j’ai cru qu’il allait te sortir, il faisait la tête d’un arbitre quand il met un T’est cocu : Au cul, au cul ! heureusement que tu as ramolli sur la fin, René est resté assis. »
– « Ouè et du coup au lieu de l’avoir Oku c’est lui qui m’a immobilisé, mais bon, c’est pour ça qu’on s’entraîne. Tu sais, c’est eux qui nous l’on enseigné et maintenant on ne doit plus le faire. Je le fais sans y penser, c’est comme de réciter « Le Corbeau et le Renard ».
– « Le Renard c’est moi, toi t’es le corbeau. Ils ont peur que la tête frappe le sol en arrière, ça peut tuer ! ».
– « J’en fais pas un fromage mais alors pourquoi on s’est entraîné? Après il faut s’en défaire. »
– « T’as intérêt! Ça pourrait de coûter la noire, pas la fille hein, tu sais la marron dans l’autre groupe, non je veux dire la ceinture ! »
– « La ceinture marron ? Elle est marron la noire ?
– Elle est bleue je crois.»
– « Mais non, je veux dire la ceinture noire ! »
– « N’empêche qu’elle est belle cette fille ! »
– « La noire ? »
– « Oui, celle qui a une ceinture marron »
– « Elle n’est pas encore marron, elle est trop jeune, elle est bleue: »
– « Non, pas celle là, l’autre noire »
– « Celle qui a des yeux bleus? »
– « Non, avec des yeux noirs »
– « Ah, c’est les yeux que tu regardes chez les filles, je croyais que c’était les fesses ! »
– « Ouè, avec le kimono on ne voit que ça ! Que les yeux et des verts comme les tiens ça se voit aussi comme ceux d’un chat dans une cave . Tu as un avantage au départ, c’est pas juste ! Ça déconcentre l’adversaire.»
Jacques avait lui aussi retiré la veste et le pantalon et laissé glisser le slip sur les talons, il secoua les chevilles pour le faire glisser sur le carrelage et le saisit entre deux doigts de pieds pour le déposer sur le tabouret, délicatement, en équilibre sur une jambe, dans la position du lanceur de poids juste avant la catapulte :
– « Et la nuit j’ai même des cornes qui me poussent sur la tête et j’ai des pieds fourchus qui se prennent dans les draps, ça m’empêche de dormir.»
– « Et tu sors pour éventrer les femmes de la nuit ?
– « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ! » rétorqua Jacques en regardant l’écume glisser entre les jambes de Pierre.« 
-Tu penses te faire la noire cette année? »
– « Je dois me faire encore une dinde avant ! » dit Jacques l’air blagueur, « je dois attendre de toutes façons! Ma marron est trop récente. J’aurai le BAC avant ».
– « T’es sûr? Ça pourrait te prendre encore plus de temps! »
– « Ouè! Jusqu’à la fin de l’anthropocène comme dit mon prof de philo. » La douche s’était remplie, il y avait huit places. Pierre sortit pour ne pas abuser, il était resté dix minutes au moins et il commença à se sécher. Jacques le rejoignit presque aussitôt. Tous deux habillés ils sortirent du bâtiment, traversèrent la pelouse vide du stade par le milieu et passèrent sous l’arche d’avant guerre en fer forgé et rouillé : Une fille en survêtement s’approcha avec un sac à dos en toile cousu main, elle était de la même taille que les deux garçons qui n’étaient pas grands, c’est vrai. Elle s’engagea sous le porche, les regarda dans les yeux, s’attarda sur Pierre comme surprise, secoua ses cheveux de paille cassée et puis demanda :
– « Elle est là Fatima ? »
– « Non, pourquoi ? »
– « J’ai fini sa robe »
– « Fatima elle met des robes ? elle a toujours ces trucs arabes sur elle ! »
– « Oui, je lui ai fait une robe qui fait un peu jihab ! Alors elle n’est pas là ? »
– « Il n’y a pas de filles ce soir, elles ont compét’ ! C’est pour ça qu’on est de bonne humeur.»
– « Ah ! Elle aurait pu me prévenir »
– « Tu veux qu’on lui passe le message mardi ? »
– « Non, c’est pas la peine, je repasserai. »
– « Ah bon vous faites aussi le repassage ? » Jacques rigola de sa propre blague.
La fille eut envie de répliquer mais y renonça, elle se tourna et repartit au trot à l’aise dans les baskets, le sac à dos sautait sur les épaules. Pierre la regarda s’éloigner et Jacques dut le réveiller : – « On y va ? » Pierre avait la tête de quelqu’un qui descend de l’avion et constate le décalage horaire.
– « On y va ? » répéta Jacques.

Jacques et Pierre prirent la rue des charrettes vers la place. Le carillon égrenait sa p’tite chanson et, levant la tête, on aurait dit que la girouette de l’église Saint Christophe ricanait pour énerver les pigeons. Il faisait encore bien clair, on entendait les oiseaux malgré les voitures, des filles aux terrasses léchaient des glaces sans cacher leurs jambes. Pierre et Jacques marchaient sans l’avoir voulu derrière une jeune femme en maillot flottant et culotte très courte. Leurs regards se fixèrent un instant sur son arrière-train, ils se regardèrent puis rirent. La dame se retourna et traversa la rue rapidement.

– « Soupe au lait!» dit Jacques, «On y touchera pas à ton cul, tant pis pour toi! On te le mettra pas! 
Heureusement la mienne est moins frileuse! Et la tienne Pierre, elle aime le cul? »
Pierre ne répondit pas et Jacques insistait: «Tu la baises par devant ou par derrière?»
Pierre leva les yeux:
– « Comment ça par derrière?»
– « Hé! Tu fais du judo et tu connais pas ça? On appelle ça « faire la brouette » Il faut un peu de place! Sur un grand tapis de salon c’est bien, comme sur le tatami, tu lui fais faire le tour à la fille la tête en bas, elle marche sur les mains et toi tu la tiens par les cuisses, c’est pas plus difficile que le vélo, et tu la lui fourres dedans.» Pierre ne répondait toujours pas, il tourna la tête:
– « parle moins fort, les gens qui passent entendent tout ce que tu dis!»
– « Qu’est-ce ça peut faire? Alors ta meuf, elle le fait?»
– « J’ai pas de meuf! »
– « T’as pas de copine?»
– « Ben non! J’ai pas de copines!»
– « Non, mais, t’as jamais eu de copines?»
– « Si quand j’avais dix ans, ou onze peut être»
– « Et tu couchais à cet âge là?»
– « Des fois sur le sable. On faisait des concours de nuages et puis on allait se baigner dans la mer à deux et on jouait à Fifi brin d’acier.»
– « Ah quoi?»
– « À Fifi brin d’acier!»
– « C’est sexuel?»
– « Quoi sexuel?»
– « Ben un fifi dur comme du fer?»
Pierre fixa Jacques comme un nouveau né fraichement acouché la lumière du plafond de la salle de travail.
– « Non c’est une héro de roman pour gosses: une fille garçon manqué qui fait des tas de trucs marrants, elle se déplace dans une nacelle accrochée à un ballon comme dans les histoires de Jules Verne.»
– « Jules? Quel Jules? Moi mon Jules est entre les cuisses !
 » Jacques hoqueta pour rire de sa blague, il poursuivit :
« Ouè, euh Pierre, une copine c’est pas ça!»
– « C’est quoi alors?»
– « Ben c’est quand… euh c’est quand on couche, ou au moins quand on s’embrasse.»
– « Toi t’es un copain et on couche pas! Je t’embrasse pas non plus!»
Jacques éclata de rire:
– « J’suis pas une copine! Je suis un copain ! Ouè, sauf à l’entraînement dans les prises au sol, il faut même écarter les jambes à chacun son tour, j’y pense à chaque fois, CHANGEZ les rôles!» Un pouffement de rire :
– « Alors à quoi ça te sert le judo?»
– « Quoi?»
– « Oui, à quoi ça te sert le judo? Si c’est pas pour avoir des filles! Quand t’as pas de moto il faut autre chose pour les épater, mais je pense que je vais passer au Karaté, ça impressionne plus! …Ou bien j’achète une moto. Je vais t’en trouver une de filles, d’accord? Tiens samedi la semaine prochaine il y a une party chez les parents de Daniel, ils sont restés un peu plus longtemps dans les Alpes après la neige chez des amis. Il y a un jardin et on peu danser au salon, tu viens? Des filles il y en aura, tu auras l’embarras du choix, et si tu sais pas choisir tu en prends plusieurs!» Et Jacques d’éclater de rire.
– «Je suis pas invité!»
– «Mais non, il n’y a pas d’invitation, chacun vient avec quelque chose, une bouteille ou bien rien que la gueule, la porte est ouverte et on rentre sans frapper! De toutes façons ça se passe aussi sur la route, c’est dans le nouveau quartier au bord des champs, il n’y a pas encore de circulation.»
– « J’aime pas ces gens, ils te regardent de haut. Il est toujours sapé ce Daniel comme les spectateurs de Roland Garros »
– « Moi j’y suis allé plusieurs fois. »
– « À Roland Garros ? »
– « Non, à leur fête, on rit ! Et puis il y a à boire et à manger, ils regardent pas à la dépense !»
– « Ils ont le fric pour ça ! Il ne sentent pas ce que ça coûte. »
– « Fais comme tu veux ! »
Ils avaient atteint le coin de la rue de la cloche et ils se séparèrent là ; Jacques, s’éloigna et puis s’arrêta devant la boutique de sous-vêtements féminins.

*

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Prologue

Le chevalier du guet
ou
Les pérégrinations d’un Garçon en Fille.
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Prologue

Les champs et les villes émergeaient lentement de l’obscurité en s’étirant pour les uns et s’ébrouant pour les autres, l’édredon de brume qui ne laissait dépasser que la tête de quelques monts et les beffrois recouvraient le pays jusqu’aux pieds des falaises en débordant sur le sable et les galets, on entendait la mer sans la voir.
On tira les rideaux à l’est et le soleil apparut comme un phare anti-brouillard et puis se dévoila éclairant en rase-motte les terres meubles et déjà verdissantes, les pavés et trottoirs défoncés des rues, les fermes et les usines, les maisons de vacances et les immeubles d’appartements modestes, l’asphalte noir et brillant des routes, les fossés; les collines sombres des mines épuisées toussèrent un peu et enfilèrent des bas résille sur leurs jambes osseuses, les interstices étroits laissèrent passer des traits de lumière sur les veines bleues et des yeux gonflés affleurèrent dans les poches de sang stagnant dans le creux des varices. Les plages et les rochers restés dans l’ombre frissonnaient encore du bain de pieds matinal. L’ombre du Mont Castel en pleine terre s’étendit pour quelques minutes jusqu’à la bouée en pleine mer. On entendait encore quelques cornes de brumes mais les marins aux mains gercées tirant les treuils des chalutiers distinguaient les côtes blanches de l’Angleterre.Des poissons encore vivants glissaient sur des étals de pierre et tombaient dans des bassines, les mareyeurs criaient en reniflant.
À la ferme Saint Jean du village de mer, le paon Léon s’était fait la malle et se promenait sur les toits et dans les jardins potagers, Pédro, le pigeon voyageur égaré, avait trouvé refuge dans un abri côtier et roucoulait près de l’ amour de sa vie: il avait eu le coup de foudre. Foxy, chien errant cherchait dans les poubelles de la ville son déjeuner tandis que Josette, la chatte abandonnée encore jeune par ses propriétaires dans un jardin botanique, mettait au monde cinq petits dans un massif de rhododendrons en mordillant les cordons. Les grisards luttaient contre le vent, les mouettes plus audacieuses, remontaient rus et canaux jusqu’aux décharges des grandes villes pour disputer la pitance aux choucas. Les vaches des fermes usines secouaient de la tête leur indolence nocturne en cherchant à toucher leur voisine de droite ou de gauche qu’elles sentaient respirer derrière les cloisons de fer. Dans les fermes traditionnelles, dans les collines et sur la côte, leurs sœurs plus chanceuses et un peu frileuses sortaient des étables pour déjeuner dans la prairie avec leurs amies qui avaient passé la nuit dehors, sous un bosquet.
Madame Harduin appela ses deux poules pondeuses ménopausées en faisant : « petit, petit ! », les autres poules dans leurs bunkers de tôle verte sans fenêtres pondaient indifférentes à l’aurore comme au crépuscule. L’odeur du pain frais parcourait quelques rues de quartiers populaires ou de petites villes alors que les super-marchés préparaient leur ouverture matinale avec des baguettes campagnardes qui se courbaient comme du caoutchouc quand on les tenaient par un bout, déjà quelques embouteillages s’annonçaient sur les autoroutes, des jeunes femmes bondissaient hors de leur voiture un bébé dans les bras qu’elles jetaient dans les bras d’une autre debout sur un seuil de porte, les quais éventés des gares se peuplaient de dames pas minces mais pas grasses habillées de manteaux sans couleurs avec des mains caleuses et d’hommes bientôt vieux et fatigués, mais des jeunes filles et garçons surgissaient des couloirs souterrains, balançant des sacs sur le dos et les épaules et se hélant de loin, certains s’accroupissaient sur des cartables ouverts, d’autres s’isolaient dans la foule un casque sur les oreilles, on entendait des rires.
Le train à grande vitesse se précipitait vers la capitale en transperçant des villages aux clochers sans cloches.
Les fenêtres des écoles et collèges s’allumaient, des colonnes de femmes quittaient les bureaux leurs instruments de ménage à la main, on entendait des bruits de poubelles qu’on cogne. Les parking des usines et des administrations se remplissaient, les infirmières de nuit écrivaient dans le cahier en saluant l’équipe de jour avec un soupir, des rideaux de fer s’ouvraient devant les devantures.
Pierre saisit son sac de sport et l’enfila sur le dos, il y avait coincé ses cahiers de math et sa calculatrice pour éviter d’en porter deux. Il claqua la porte de rue derrière lui et entama un petit trot, ses pieds ne semblaient pas toucher le sol. Il ne rentrerait pas le midi à cause des TP de chimie et irait ensuite directement au judo.

Chapitre 0: TATAMI

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