Chapitre 13 L’oiseau de feu

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XIII.

L’oiseau de feu.

*

Pierre se passa la langue sur les lèvres et sentit comme un goût de cendre, ses paupières collaient lorsqu’il les ouvrit et il découvrit l’aube encore grise; il écouta le silence encore allongé sur les draps de lin, leva les bras au plafond et tourna les paumes vers son visage: elles étaient comme frottées au fusain. Il s’assit sur la couche en s’appuyant sur les coudes et vit ses orteils, noircis comme des carnavaleux de Dunkerque, qui dépassaient de la tunique rêche de suie entravant son corps: il était comme dans une sorte de cocon de chenille aux parois rigides mais légères ne laissant émerger que la tête et ses extrémités. Il se recoucha et ferma les yeux, une odeur de bois brûlé imprégnait ses narines. Son esprit flotta un instant dans une sorte de fumée et descendit doucement pour se poser comme une feuille sur la branche morte de la soirée écoulée.

Il avait d’abord fallu ramasser du bois, ce qui ne fut pas si simple malgré son abondance à cause de l’averse de l’après-midi et on dut utiliser le petit bois de la cuisinière en fonte pour l’allumage et beaucoup de papier journal déchiré et roulé en boule. On rassembla le combustible du côté de l’œil de bœuf car elles avaient, elles , les filles et Pierre, décidé de n’endommager que cette seule partie de potager passablement piétinée par l’opération de montée de la poutre, de toutes façons Coco n’avait pas même encore monté la serre basse au sud dans laquelle elle plaçait ses pots ensemencés et elle ne repiquerait pas ses salades avant six semaines. On coucha par dessus le papier et le bois d’allumage des branches fines disposées en rayons de vélo pour faire un chapeau de rizière et on construisit encore par au-dessus une tente d’indiens avec de plus grandes branches humides mais qui sécheraient avec les premières flammes. Jeannette et Pierre s’étaient chargés de cette tâche tandis que Fatima et Coco préparaient la pâte et les brochettes. Claire regardait à l’ordinateur les vidéos du défilé. L’obscurité gagnait d’épaisseur et la fraîcheur de l’air caressait les visages, ils s’assirent autour du feu pour l’allumer. Coco avait pensé sortir le banc mais Pierre et Jeannette avaient déjà disposé des pièces de bois destinées à la hache pour l’hiver et encore assez massives pour servir de siège. Pierre, qui n’avait pas le choix, était resté en tunique au contraire des filles qui avaient enfilé des pantalons de survêtement, y compris Fatima; Coco prêta à Pierre un grand châle de laine pour les épaules et il s’empressa d’allumer les brindilles pour se réchauffer les guibolles. Les brochettes étaient disposées sur des plaques à pizzas qu’il fallait poser puis tenir avec les grandes pinces de la cuisinière sur les braises. Le thé à la menthe infusait dans une grande théière marocaine hautaine, pour ne pas dire prétentieuse: Fatima en avait fait un jour cadeau à Coco en même temps que le joli service de petits verres décorés; occupée avec les brochettes elle se tourna vers Pierre assis en tailleur de l’autre côté des flammes:
– «Tu sais Pierre, normalement ce sont les hommes qui préparent et servent le thé! J’ai préparé mais tu peux servir, le plateau est là!»
Fatima désignait un grand plateau rectangulaire de fer gris de la même couleur que la théière avec des bords comme de la dentelle de Calais.
Pierre se leva droit, comme on le fait en Inde, en partant de la position de tailleur, fit le tour du feu et se planta devant Fatima:
-«Je l’ai jamais fait!»
-«Je crois que tu peux apprendre! Il faut d’abord poser tous les verres sur le plateau, les remplir à moitié et les vider tout de suite dans la théière pour les chauffer et en plus, comme ça, tu peux t’entraîner pour le vrai service, regarde!»
Fatima saisit la théière et versa une rasade de thé en partant du bas et montant rapidement la main vers le haut pour allonger le filet marron sans en perdre une goutte et vida immédiatement le verre dans la théière replacée sur le chauffe plat à bougie.
-«À toi!»
Pierre pris la théière et procéda de la même façon avec le second verre sans éclabousser. Fatima le regarda rayonnante:
-«T’es un frére, Pierre! Du premier coup!»
Pierre fit le tour des filles s’agenouillant devant pour les servir, elles souriaient en le voyant manier la théière, ils burent le premier verre et mangèrent les premières boules de pâte cuite au feu avec des pointes de poivrons plantées dedans.
Suivant les instructions de Fatima il fit le deuxième service et Fatima expliqua que certains font le service en dansant sans rien renverser. Ils demandèrent des explications et Fatima se leva avec le plateau chargé de verres vides en indiquant toutefois que c’était juste pour donner une idée car elle ne l’avait pas appris. Jeannette activait un peu le feu avec un bâton et des étincelles montaient dans la nuit déjà tombée, le ciel était dégagé et l’on distinguait clairement les constellations, on avait le sentiment d’être sous une passoire: la lune était au sud, au salon de coiffure pour ainsi dire avec la chevelure de Bérénice dorée de météores lui dégoulinant dans les yeux, en regardant au nord on distinguait facilement l’étoile polaire dans la queue du dragon qui chatouillait le dos de la maman ours et, en renversant la tête en arrière, on apercevait Hercule en lutte contre le même dragon. Les jumeaux regardaient eux encore le coucher de soleil derrière l’horizon en se tenant la main.
L’ombre de Fatima s’anima comme une silhouette de théâtre chinois, son visage s’alluma à la manière des anciens réverbères de ville, on voyait ses yeux se déplacer de droite à gauche comme si ils regardaient chacun et chacune, tous en même temps et personne à la fois. Ses épaules restaient de face alors que les hanches et le ventre semblaient tourner autour de l’axe fixe du nombril.
-«Et si on dansait?» Claire avait des yeux brillants.
-«On boit d’abord le troisième!» Fatima s’était assise et Pierre exécuta le troisième service.
-« Je peux faire de la musique avec mon portable» déclara Jeannette.
-«Oh non! Ça gâcherait tout! On peut claquer des mains et danser à chacun son tour»
-«Oui, c’est moi qui commence!» Claire se leva et entama une révolution autour des flammes sur un temps de valse moyennement lent et les bras en liance pour faire ses trois pas de danse, les autres cherchèrent un rythme hésitant en tapant sur des bâtons ramassés plus tôt pour le feu.
Claire s’assit au bout d’un an et Coco entama sa première saison sur le premier quart, elle avait choisi une sorte de pas de bourrée, arrivée en septembre elle se mit à chantonner en tapant des pieds, l’air était entraînant et Pierre laissa tomber le châle pour danser lui aussi.
Les paroles se répétaient et ils se mirent tous à chanter en reprenant le refrain:
« Le papillon suit la chandelle
et l’amoureux suit la beauté
Le papillon brûle ses ailes
et l’amoureux sa liberté »
Arrivée en fin d’année Coco s’assit mais Pierre continua à tourner dans sa tunique à la fois sur lui même et autour du feu, les filles chantaient et claquaient des mains tandis que, entraîné sur son orbite, Pierre écartait tantôt les bras et tantôt les plaçaient autour de la tête en forme de corbeille, il tournait, tournait comme un derviche sans pouvoir s’arrêter, un cri strident traversa la nuit comme un javelot et s’éleva jusqu’aux cimes du prunier et du chêne, il était continu mais ondulait comme un câble de funambule. Claire, Jeannette et Coco en étaient ébaubies et regardaient Fatima s’égosillant comme une furie antique, sa langue s’agitait dans la caverne de sa bouche comme un drapeau d’interdiction de baignade. Pierre dansait toujours et tournait comme une toupie de plus en plus rapidement, les autres chantaient la chanson de Coco en alternance: « Le papillon brûle ses ailes … » Il en perdit le sens et les trois filles également, elles claquaient des mains et des pieds en chantant. Les you-yous de Fatima les enivraient. Le feu gagna les grandes branches humides qui craquèrent et crachèrent aux étoiles des lassos incandescents qui retombaient en pluie sur le potager. De gigantesques formes sombres glissaient sur le sol en se déformant, grandissaient et se rétrécissaient, caressaient les joues et fuyaient vers les nuages de fumées qui s’échappaient du feu. Les filles en tournant la tête à droite et à gauche ne se reconnaissaient plus et sursautaient même en se voyant si laides, elles regardaient Pierre virevolter comme une torche de château fort, disparaissant dans des trous noirs et réapparaissant comme un fantôme, lumineux et rayonnant; le mouvement s’accélérant sa tunique se mit en vrille et puis se gonfla en cloche avec des bords de dentelle fluorescente et fumante. Les filles fascinées et hypnotisées suivaient le cerceau en flamme qui tournoyait autour du feu centrale, l’ombre de Pierre s’éclairait par moment laissant voir son visage et ses boucles noires brillantes.
-«on dirait une bûche suédoise avec des jambes!» dit Jeannette.
Pierre passa l’été, puis l’automne et pénétra en hiver alors qu’il s’approchait comme la foudre des filles assises qui frappaient toujours en cadence des morceaux de bois les uns contre les autres. Jeannette poussa un cri, puis Claire aussi. Coco et Fatima se précipitèrent sur lui pour éteindre les langues rouges et jaunes qui lui montaient jusqu’aux épaules.
Il tomba à terre sur le dos tandis que les quatre filles le tapotaient de tous côtés pour étouffer la combustion de l’étoffe. Pierre sentit des mains de tous côtés, sur le ventre et les cuisses; une main effleura son sexe devenu dur et il vit Coco les yeux écarquillés tirer brusquement la sienne en arrière comme si elle s’était brûlée à un charbon, elle se la mit devant la bouche ouverte. Pierre émergea des cendres fumantes comme une créature de début d’un monde, il s’assit en les regardant toutes les quatre, se mit sur les genoux qu’il massa, leva les yeux au ciel et puis les baissa; il regarda le tapis de cendres grises avec un air étonné et dessina du doigt un ruban dedans, il le contempla un instant sous le regard muet des filles, inspira un grand coup, se passa les mains sur les joues en les tirant vers le bas et puis dit:
-«je suis fatigué, je vais me coucher.»

Chapitre 14 La laine de vie



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