Chapitre 24 RiXe à la maison

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XXIV.

Rixe à la maison.

Pierre arrivait au sentier menant à la maison, l’ombre massive du chêne venant à sa rencontre, la grande fenêtre du salon était obturée par les volets ; il ne remarqua pas la vieille voiture Peugeot rouge de rouille endormie dans l’herbe sous le pommier qui l’arrosait délicatement de ses premiers flocons qui se posaient sur la tôle en dansant comme des papillons de nuit. Sa gorge le serrait, une angoisse, comme un étirement sur le sternum : le remord peut être, est-ce qu’elle avait remarqué la disparition de la clé ? Il passa la barrière dans l’ombre, comme un voleur et contourna la bâtisse pour rejoindre la cuisine. Les grands volets de la porte vitrée étaient également clos mais de la lumière filtrait à travers les rainures du bois et la corde invisible qui l’étranglait se serra d’un nœud de plus, quelque chose clochait, il lui sembla entendre des voix et il s’apprêtait à frapper, mais la main resta suspendue à deux centimètres du battant, il entendit gémir ou pleurer, c’était difficile à dire, il colla l’oreille sur le panneau et entendit comme des voix d’hommes, il retenait son souffle pour mieux entendre : « tiens la bien je l’attache », « tu lui tires le foulard ? » « Je lui tire tout ! » un rire puis de nouveau un gémissement ou plutôt un cri étouffé. « Dépêchez sinon Léonce va s’faire la blanche tout seul là haut !», « T’aime pas l’orient ? » « On partage ! Deux en haut et deux en bas ! ». Une mauvaise projection : la cuisine, Fatima, une boule de chiffon dans la bouche, le ventre sur une chaise la tête en bas, jambes en l’air ! Les mains attachées à la cuisinière, la robe tirée, et là haut, Catherine ! Son cœur bondit. Appeler ? Qui ? Le portable vide, bien sûr ! Il ne l’avait pas rechargé au matin. Il leva la tête vers la fenêtre fermée de la chambre et crut y voir des ombres, il enjamba les salades et les poireaux et fit le tour de la cuisine. L’échelle ? Passer par l’œil de bœuf ! Il contourna la cuisine jusqu’à l’endroit où elle était restée couchée, il la saisit, la tira pour la soulever, elle frémit un peu et retomba lourdement dans sa couche. « Salope ! » La lune montrait le bout de son nez, le thym exhalait, les roses rouges des ronces de la douche s’allumaient progressivement comme les éclairages d’autoroute entre Mons et Liège. Un soupir, est-ce lui qui avait soupiré ? Un claquement d’ailes, la dame blanche prit son vol rapace dans un éclair blanc et disparut dans la pénombre. Au chêne !

Monter par le chêne et gagner l’ouverture, le passage à hiboux. Pierre courut jusqu’aux rosiers entremêlés qui enserraient l’énorme tronc dans un treillis qui ne laissait passer que la lumière et les musaraignes. Pierre vit à l’étage la chatte qui sortait à son tour par le trou à chouette, ses yeux s’allumaient comme des ampoules de glissières de route de montagnes, street cat’s eyes comme on dit en face du cap. Elle fit un petit saut à l’est et disparut. Pierre contourna les ronces, atteignit le petit mur de pierres effondré délimitant le jardin au nord, il y monta à quatre pattes et progressa sur son faîte comme une bête des champs et eut juste le temps de voir la chatte sauter de la grande branche qui se tendait vers le sol comme un bras y ramassant quelque chose. Il s’avança encore sur les pierres branlantes, quelques unes dégringolèrent et s’affaissèrent sans bruit sur les longues tiges aux ongles crochus du fourré ; encore un peu et il se redressa, il attrapa la branche d’une main, juste à temps, son point d’appui s’était dérobé, la pierre avait fait un bruit de masse en tombant dans la terre molle, il resta suspendu dans l’ombre, balançant une jambe en avant, il saisit de l’autre main la branche qui se tordait comme un serpent boa; ce ne fut pas exactement  un enchaînement de gym impec  mais il réussit son renversement et se retrouva à plat ventre sur l’écorce, il s’y mit à cheval et progressa vers le toit par à-coups avec les bras et les fesses, comme un cul de jatte, il atteignit le chéneau et s’en saisit. Rampant sur les tuiles il accrocha son pantalon neuf sur un clou, ça fit « schrch », il se tourna en arrière et vit le lambeau de toile déchirée s’agiter sur la cuisse comme une langue de caméléon : « Merde ! Qu’est ce qu’elle va dire Catherine ? ». Il se tira sur la pente jusqu’à la chatière assez large pour trois matous et passa les ongles sous le cadre du vantail vitré qui s’entrouvrit un peu, l’espace d’un doigt, bloqué par le loquet intérieur. Pierre en avait le souvenir : il s’agissait d’un fer plat à plusieurs trous qui permet au besoin d’entrouvrir plus ou moins le panneau. Pierre retourna jusqu’au chêne en se laissant glisser, cassa une fine branche et remonta à la chatière haletant et se griffant le ventre dans la précipitation. Il souleva de nouveau le cadre de la tabatière et y introduisit le morceau de bois par la partie la plus épaisse qu’il cassa: le gros bout resté coincé dans l’ouverture maintenait un espace libre pour passer la tige effeuillée ; Pierre la faufila sous le fer plat pour faire levier, ses pensées tourbillonnaient en spirales et des solutions alternatives se proposaient en cas d’échec : au besoin casser le vitrage ! Il poussa le coin de bois et secoua le vantail d’une main tout en continuant à agiter la tige sous le fer, la fenêtre s’ouvrit et il s’introduisit immédiatement dans la pièce, les mains à plat sur le toit, le nez sur les ardoises, d’abord les jambes, ensuite le derrière, il se laissa descendre doucement en tenant la vitre sale avec les épaules puis la tête qui déposa finalement la trappe sans bruit sur les doigts encore accrochés au rebord saillant. Il pendait dans l’ombre, les pieds à vingt centimètres du coffre : il le voyait en regardant vers le bas, il lâcha prise en s’écorchant le dos des phalanges sur le fer du cadre de la fenêtre, écarta les pieds au premier contact avec le couvercle, puis les jambes et atterrit dessus à califourchon, il embrassa le coffre en s’y affaissant comme un enfant sur un poney. Il y resta un moment sans bouger, oreilles dressées comme un lièvre, il y avait quelqu’un dans la pièce, il en eut l’instinct et il leva la tête : le hibou était assis sur un coin de madrier, une toile d’araignée au dessus du bec en guise de moustiquaire, il semblait inquiet et remua le derrière avec précaution, comme si il était assis sur des œufs. « Ils sont deux maintenant ? » Celui-ci semblait plus petit que l’autre, celui qu’il avait vu prendre son vol à la tombée de la nuit, ils s’observèrent un instant tous les deux, puis Pierre dévia son regard, la chouette qui n’avait pas de carnet fit un trait avec l’ongle dans le bois, Pierre fixa la porte et tendit l’oreille. Il y avait comme des coups sourds, des frottements sonores, des gémissements étouffés et une voix masculine nasillarde articulant des sons qui semblaient sortir d’un ancien phono. Pierre abandonna sa monture et s’approcha de la porte à pas de velours, il sortit la clé et la tourna lentement. Quelqu’un montait les escaliers, il retint sa respiration, la porte n’était qu’entrouverte, en la poussant elle tournerait sur le palier du côté de la montée, il ne comptait pas les marches, il attendit simplement comme un chat, il était sur le tatami, la dernière marche de l’escalier cria, il fit le salut, la marche poussa son second crie en même temps que lui: « Hajime !» Il projeta la porte vers l’extérieur, elle heurta avec violence une masse et surgissant de la pièce secrète, il vit l’ombre noire et la bouche béante avec le visage abassourdi, sidéré, pétrifié, il s’en approcha vivement et lança un pied en partant bien du genoux dans l’entre-jambes et décocha, en partant bien de l’épaule le coude plié et se déployant sur la fin, son poing fermé sur la mâchoire qu’il avait devinée dans l’obscurité ; ça il ne l’avait pas appris au judo, c’était l’instinct. La forme s’écroula la tête en arrière dans l’escalier dans un vacarme de caisse de fanfare, on entendit un clac dans le silence, c’était la nuque qui avait heurté l’arrête de la septième marche et le corps s’immobilisa aussitôt, inerte, puis glissa un peu plus bas.
Dehors, juste avant le pommier, des pneus écrasaient quelques branches mortes et une petite voiture orange s’immobilisait derrière la guimbarde rouge sombre qui dormait sous les pétales tombées, elle ressemblait à un champignon. Mais il s’était mis à pleuvoir. Jacques se tourna vers Marie la petite sœur sur le siège arrière : « Attends nous deux minutes, on vient te chercher tout de suite ! » Jacques descendit de la petite voiture orange et Rachid coupa le contact. Ils gagnèrent tous deux le portique à pieds.
Pierre en haut de l’escalier contempla l’espace d’un soupir l’immobilité du corps dégringolé, il ouvrit la porte sur le dortoir éclairé par un seul plafonnier. Il ne voyait pas Catherine, mais il la devinait là, sur le deuxième lit, la tête sous une couverture, les mains attachées sans doute à la tête du lit et le cul à l’air, l’autre lui tenait les jambes écartées de ses mains grasses, son pantalon et le slip aux chevilles, les yeux révulsés et les lèvres tremblantes, les joues de son visage rougi ballottaient de chaque côté comme des vessies de porcs fraîchement éventrés. Pierre ne pensa pas, il n’y avait pas non plus de technique de judo pour ça, pas de salut ou de saleikum ! Il fut torpille, il fonça tête en avant et percuta le gaillard sur le côté, l’autre avec les pieds prisonniers de son pantalon sur les talons tomba à la renverse, le zizi se dégonfla d’un seul coup; une rage sauvage s’était emparée de Pierre, il sauta à pieds joints sur la tête et ressauta, donna un coup de pied dans ce qui pouvait être le dos, mais c’était le ventre et, sans comprendre à l’instant son geste, s’affala sur le gisant, lui attrapa la tête par la nuque et la claqua sur le plancher, le reste du corps se ramollit d’un coup et s’étala sur le plancher comme une tache de sauce tomate sur une jupe. Il inspira, ses yeux voyaient sans voir, des lueurs célestes projetaient des formes par les fenêtres du toit, il flottait à cet instant et puis toucha le sol, il se jeta à quatre pattes sur Catherine, lui arracha de la bouche la boule de chiffon, et cria : « C’est moi Catherine ! Pardonne moi ! » Ses mains agrippèrent les cordes et les dénouèrent; ils se regardèrent, Catherine respira un grand coup, il y eu un courant d’air puis un bruit de pas, ses oreilles bouchées par la fureur s’ouvrirent, le sang lui battait les tempes : il se retourna et vit la lame du couteau grande comme celle de ceux pour couper de la viande, elle lançait des éclairs sous la demi-lune qui les observait d’un œil dans un coin de lucarne et prenait des notes pour son rapport aux étoiles qui clignaient vainement des yeux pour voir. Pierre eut juste le temps de rouler sur lui même, de se relever et faire face.
Jacques et Rachid eux avaient franchi le portique resté grand ouvert, traversé le potager et ils atteignaient la porte de la cuisine inondée de pénombre. Ils s’approchèrent des volets fermés qui dessinaient des lignes de lumière brisée dans la terre et sur les buissons. Ils entendirent des bruits étouffés et Jacques colla un œil sur une fente puis recula d’un coup, la main sur la bouche, ses yeux vert-laitue avaient tourné aux épinards pour atteindre le vert de gris. Il articula d’une voie rauque :
« Il viole Fatima ! » Rachid prit Jacques par le bras, le tira et l’entraîna vers la façade : la grande échelle de bois gisait toujours sur un côté, à terre, appuyée contre le mur. Il leva la tête et secoua Jacques en pointant l’œil de bœuf de son doigt. Il agrippa l’échelle.
– « Putain ! T’es lourde ! »
– « À qui tu parles ? »
– « À l’échelle ! Aide moi! »
– « Attends deux secondes ! » Jacques pianota sur son portable : un,un,deux: 112.
Pierre était calme, il évaluait le danger indifférent au ton menaçant : – « Hé, hé ! Mais c’est notre garçonnette ! On va la faire sauter la garçonne ! On va te les couper ma garce, ça t’aideras à en être, on va te débarrasser du superflu ma salope ! Tu en seras une vraie, c’est ça écarte bien les cuisses !» Adrien était un habitué des rixes, il sautillait devant Pierre qui se tenait en effet les jambes écartées devant l’autre qui exhibait le couteau à la hauteur des yeux, il en remuait la pointe par des mouvements secs des poignets et faisait mine d’attaquer par petits bonds successifs vers l’avant. Pierre connaissait ça du judo et lui aussi sautillait accompagnant l’autre dans sa danse, ce faisant il se déplaçait et faisait le tour de l’adversaire qui se croyait fort mais, pivotant sur lui même, perdait son orientation. Il était nettement plus grand que Pierre et il avait une bonne allonge. Le type déclencha son attaque, sûr de lui et sans retour possible, le pied gauche en avant il jeta la jambe droite devant en même temps que l’épaule, suivi du tronc, le bras se tendit comme un ressort vers le bas du ventre de Pierre qui s’était plié sur les jambes en les écartant comme un lutteur sumo, il écarta du bras comme à l’escrime dans un moulinet vers l’extérieur le membre adverse qui tenait la lame dont la pointe lui effleura le sexe sans l’atteindre, Pierre plia encore plus sur les jambes, le derrière presque à terre, embrassa le ventre de l’autre tout en passant les bras derrière les jambes dans le creux des genoux et se releva d’un coup sans lâcher prise, ses coudes à lui bien serrés au ventre : ce fut la bascule, la renverse à la façon d’une benne de chantier suivie d’un coup sourd de massue qu’on assène sur un piquet de clôture de champ et puis rien. La nuque avait heurté le plancher avec violence, le crane ayant auparavant un court instant ballotté comme une boule de bilboquet. Adrien ne souffrit pas. Morote Gari. Il l’avait faite, la prise interdite, celle qui peut tuer, elle avait tué. Catherine était assise sur le lit, les jambes écartées sur le drap, elle regardait Pierre, hagarde, le corps de l’étranger à terre et puis subitement se redressa et plongea pour ainsi dire, juste à temps pour ralentir la chute de Pierre et placer sa main sous la nuque avant son atterrissage. Elle l’allongea sur le dos, il était pâle, le pantalon humide au pli inguinal. Elle baissa le pantalon précipitamment et vit au creux de l’aine le petit bouillonnement, comme des bulles à la surface de la lave d’un volcan, ça éruptait le sang pour tout dire, ça pissait rouge, elle prit le chiffon qu’elle avait eu dans la bouche, reforma la boule et l’écrasa sur l’hémorragie. La porte s’ouvrit d’un coup, elle se retourna effrayée en maintenant le chiffon sur l’hémorragie. Le visage de l’homme qui apparut lui était familier, il ressemblait un peu à Pierre mais en plus grand et ses traits étaient plus durs, plus âgés aussi. Rachid s’avança rapidement ignorant la quasi-nudité de Catherine, il vit les deux macchabées dans la pièce, les deux sur le dos et les yeux grand ouverts au croissant de lune qui grattait encore un peu de ses cornes la lucarne. L’un d’eux serrait encore un long couteau à lame rétractile dans la main. Un petit clappement se fit entendre, il se retourna et vit l’écran de veille de l’ordinateur, une petite lueur rouge clignotait sous la caméra fixée sur l’écran. Son regard revint sur Catherine à genoux et le corps aux jambes nues, pantalon aux pieds et cheveux noirs frisés. Elle pressait toujours le chiffon dans l’aine. – « C’est Pierre ? » – « Oui » – « Qu’est ce qu’il a ? » – « Il pisse son sang ! » Catherine fit un signe du menton vers l’autre avec le couteau. – « Surtout ne bouge pas ! Je vais voir en bas et je reviens ! » Rachid se précipita à l’escalier et sauta juste à temps pour ne pas tomber au dessus du corps à la nuque tordue, on aurait dit que la tête était déboîtée comme celle d’un baigneur en plastique, Jacques lui, avait auparavant buté dessus et avait poursuivi sa course à quatre pattes en piétinant les côtes du mort, il avait pénétré dans la pièce comme la foudre dans une cheminée, les cheveux incandescents et les yeux comme des feuilles de houx. L’autre salop tenait Fatima sur le ventre en travers du banc et les mains attachées aux pieds de la cuisinière en fonte. Jacques arrivé par derrière l’avait tiré brutalement par les pieds et traîné sur le ventre, il avait fait un gros nœud double avec les jambes du pantalon jaune pipi de cadavre baissé autour des pieds et puis tordu le bras dans le dos, ça avait craqué. Rachid passa la porte de la cuisine et vit la forme sous la table ligotée en diagonale aux deux pieds de bois opposés qui se tortillait comme un ver de terre blessé, les bras étaient emprisonnés dans le dos dans un tablier de cuisine en guise de camisole, un des pieds de table lui passait entre les jambes et lui écrasait les couilles, la tête était fixée à l’autre pied par une ceinture autour du cou, le cul était bien à l’air, blanc cassé, on aurait cru à un gros œuf tombé de la boite dans l’allée d’un supermarché, le jaune du pantalon avait coulé. Jacques était agenouillé devant Fatima assise sur le banc, il entourait sa taille de ses bras, il avait posé la tête sur ses genoux et Rachid l’entendit dire : « Fatima, je t’aime ! », elle tremblait et sanglotait, les doigts écartés dans les cheveux rouges de Jacques.
Rachid lui, courut à l’évier, il ouvrit les portes du meuble de dessous et cria à Jacques de trouver un robot Marie et un essuie de vaisselle propre.
– « Qu’est-ce que tu veux faire ? »
– « Un garrot pour l’aine ! Dépêche ! Pierre va crever ! »
Rachid avait trouvé une éponge neuve encore dans l’emballage, il monta et brancha le robot marie que lui avait tendu Jacques et emboîta le cylindre à rapper le sellerie, celui avec des plus gros trous que pour les carottes. Contact ! La machine bourdonna et rappa l’éponge dans un saladier. Jacques se tenait debout, l’essuie en main. C’est alors que des lueurs puissantes et blafardes transpercèrent les volets de bois et tracèrent des raies blanches sur les murs de la pièce et les visages comme des ratures de rage. Des moteurs grondaient et aboyaient en marche avant et arrière, des portières claquèrent. La porte du salon s’ouvrit dans un grand fracas en même temps que celle de la cuisine. Rachid et Jacques aveuglés par des tirs de lumière s’étaient figés comme pour une photo, des talons frappaient le carrelage et le cuir frotté contre un autre cuir faisait un raffut de blaireau. Tout se passa en un éclair ! Ils furent saisis par des bras, tirés sur le dos et couchés sur le sol, ventre à terre. Un ordre fusa : « à l’étage ! » Fatima détachée par Jacques put à peine rassembler ses vêtements et se rhabiller, elle resta assise sur le banc, effarée. Elle se tira un torchon sur la tête et fut elle aussi bousculée et couchée à plat ventre sur le banc. Deux policiers s’affairèrent sous la table et libérèrent le garçon au pantalon jaune qui tourna des yeux affolés et resta assis par terre appuyé contre un pied de table, la bouche grande ouverte. Le brigadier chef Bertrand Dejouvenel dirigeait les opérations calmement et professionnellement, il communiquait par le canal sécurisé avec la hiérarchie : « Affirmatif, il y a de l’islamisme dans l’air ! L’un des agresseurs a le type maghrébin, il y a une femme aussi avec un voile, euh non! Pas une bourka, un foulard, aussi de type arabe. Et puis un roux aussi ! Oui un roux, type nordique.» L’un des gendarmes montés à l’étage se montra dans l’embrasure de la porte du salon :
– « Il y a gars qui saigne dru en haut, c’est urgent ! »
– « Ils sont déjà en route ! »
– « Chef, sauf respect, c’est très urgent, il faut l’hélicoptère ! »
– « J’envoie le message ! Et sinon quoi ? »
– « Une fille à moitié nue mais en vie et qui presse l’hémorragie du blessé avec un chiffon, un corps dans l’escalier et deux autres à l’étage, dont l’un avec un couteau encore en main.»
– « Ça saigne aussi ? »
– « Non ! La nuque pour les trois, le coup du lapin.»
Un type à la porte habillé en blouson et jeans, des sacoches en bandoulière tenait un petit enregistreur en main, il prenait des photos tout en parlant : « La police a les choses en main ! Au moins trois agresseurs dont une femme arabe, la victime était attachée comme pour un sacrifice. Le troisième a le type tchétchène. Ce sera une bonne une ! Oui sur le web mais contacte les annonceurs ! Ça va nous faire le mois.»
Un autre policier se présenta accompagné de François Ferdinand pour la tentative d’identification et le témoignage. Le gendarme Bertrand Dejouvenel se tourna vers lui et le salua obséquieusement par un « bonjour monsieur Fladhault! Vous reconnaissez les agresseurs et la victime ? »
– « Oui c’est bien la jeune femme agressée, je crois bien, j’ai pu voir ses cheveux et ses habits de loin. Celui là en faisait partie, je le reconnais à son pantalon, ils étaient quatre dedans pour la tenir et celui là en était. Il y en avait un autre dehors qui bloquait les persiennes, non le volets. Et les deux autres que j’ai conduites jusqu’ici? La couturière et la joueuse de tennis ? Elles sont où ?»
Jacques et Rachid reprenaient leurs esprits, ils étaient toujours couchés à terre, les mains derrière le dos, Jacques s’écria :
– « Je suis Jacques Vandenbrouck, c’est moi qui vous ai appelés, vous avez délivré l’agresseur ! Lâchez moi ! Mon copain Pierre va crever !».
Ils étaient quatre gendarmes à ce moment dans la cuisine, puis cinq avec la policière qui venait de pénétrer. Ils se regardèrent bêtement, il y eu un silence, et puis celui au téléphone se tourna vers le journaliste avec l’enregistreur :
– « Dehors ! »
On poussa l’homme sans brutalité mais avec conviction vers l’extérieur.
– « Détachez moi les deux là et prenez leur identité, à celui là aussi ! Et mettez lui les menottes.» Il désignait l’autre au pantalon jaune. « Ah oui, occupez vous de la fille ! » La policière se précipita vers Fatima pour l’aider à se relever, elle sanglotait.
– « Ça va aller madame ! » Elle l’aidait à se reboutonner.
– « Je veux aller à la douche ! »
– « On doit attendre le médecin madame, pour les examens et les prélèvements ! Vous allez faire un petit tour à l’hôpital. Est-ce qu’il vous a pénétré ? » Fatima secoua la tête en tirant sur sa chemise collante!« Il s’est lâché sur moi ! »
Jacques ayant récupéré l’essuie de vaisselle se précipita dans l’escalier suivi de Rachid avec le saladier. Ils pénétrèrent au dortoir, Catherine était toujours assise à côté de Pierre, une jambe repliée sous elle et l’autre tirée sur son flanc, une main ouverte à plat sur le sol et bras tendu pour se tenir, comme si elle dessinait d’un doigt avec l’autre main dans le sang mais elle ne faisait que presser le chiffon rouge dans le creux en haut de la cuisse près du ventre ; elle se redressa en voyant Rachid et Jacques :
– « Ça pisse toujours !» dit elle d’une voix de petit chien battu. Rachid s’approcha et s’agenouilla à côté de Catherine. Il se dit que les stages de secourisme ne sont pas utiles que pour les petits incidents à l’entraînement. Il plaça la main à la place de celle de Catherine qui se recula sur les genoux. Il souleva une seconde le tampon et le replaça de suite.
– « On ne saura pas faire un vrai garrot, c’est trop haut ! On fait la compresse. Fais moi un hamac avec l’essuie Jacques. Madame, prenez le saladier, là et versez l’éponge dans l’essuie ! »
– « C’est Coco ! » dit Jacques. De nouvelles lumières tournantes se manifestaient à ce moment comme des phares de côtes par les fenêtres du toit, la cage d’escalier clignait de son œil de bœuf. On entendait des moteurs et des voix fortes et puis des pas dans l’escalier, presque un galop, le piétinement d’un troupeau et puis le double cri de l’avant dernière marche. Deux grands gaillards, vestes et pantalons blancs surgirent comme des spectres dans la pièce accompagné d’un courant d’air à cause des portes ouvertes au rez de chaussée.
– « On peut faire de la lumière ? »
L’un des deux ectoplasmes avait parlé, Catherine s’était précipitée aux interrupteurs. Les deux petits plafonniers émergèrent de l’ombre, d’abord timidement puis augmentant en puissance. Les deux spectres blafards se transfigurèrent en anges bibliques, puissants, des bras comme des cuisses, capables de combattre toute une nuit sans faiblir dans le désert, c’est ce que se dit Rachid. Le premier s’approcha et s’agenouilla à côté de Rachid, l’autre, resté debout, contemplait la marre noire qui baignait Pierre :
– « Oh ! Putain ! »
– « Non, c’est un mec ! » répondit l’autre qui examinait l’entrecuisse saignant.
– « L’hélicoptère est occupé à cause du Covid ! Il faut le transporter de suite sur Montaban, on a encore le matériel du dernier don du sang là-bas et on a des culots au frais ! »
C’était l’ange debout qui avait parlé. Il se tourna vers Catherine :
– « Vous connaissez le groupe sanguin de votre conjoint, madame ? »
Catherine fit signe que non. L’infirmier se baissa et écarta la main de Rachid pour voir :
– « C’est vous qui avez fait le tampon ? »
– « Oui ! »
– « J’ai vu faire la même chose en Afghanistan. Vous avez bien fait. Bon, on le descend.  Accompagnez nous et maintenez la pression monsieur. »
Les deux descendirent Pierre à bout de bras, Rachid avec eux, se glissant le long du mur et maintenant la pression. Une deuxième ambulance était arrivée, la policière y accompagnait Fatima ; voyant les deux autres arriver portant Pierre, le chauffeur cria vers les infirmiers brancardiers :
– « Passez par la Malcense et prenez le sentier agricole, il y a une voiture qui bloque la route là-bas ! »
Catherine arriva alors haletante, elle courut dans la lumière blafarde des phares tournants, elle remuait et articulait largement les lèvres comme dans un film muet, elle voulait accompagner Pierre qui gisait inconscient sur la civière de la première voiture, une sorte d’attelle avait été serrée en haut de la cuisse.
– « Pas de place madame ! Je regrette» lui dit l’infirmier assis derrière, le pouce sur l’artère carotide de Pierre.« Appelez là dans deux heures ! » Il lui tendit une carte et croisa le regard de Catherine fixée sur Pierre:
– « Ça ira madame, ce n’est qu’une question de sang ! Et on en a.»
Jacques et Rachid regardèrent la manœuvre des deux véhicules de secours, effectuant des marches en arrière pour se placer en direction de la ferme de la Malcense, les quatre grands phares balayaient le potager et ses poireaux couchés dans la terre comme des poilus à Verdun, la maison avec l’œil de bœuf et le bois Madeleine derrière ressemblait à un décor en carton pour un film d’épouvante, la guimbarde rouge là-bas, piquée de blanc comme une varicelle à l’envers suait sous le pommier qui continuait de pleurer ses fleurs et derrière, la petite voiture de Rachid se tenait bien sage, comme un zeste d’orange. Un fourgon était arrivé équipé lui aussi de matériel médical mais noir celui là, avec des fenêtres renforcées, le passager à l’avant, en costume gris était descendu une mallette en main. Il portait des petits lunettes rondes. Un des policiers l’accueillit et l’accompagna dans la maison :
– « Il y en a trois à l’intérieur, leur compte est réglé. Peut être faudrait il examiner d’abord le quatrième, il est en cuisine, ça tombe bien car l’inspecteur est justement en train de le cuisiner ! »
François-Ferdinand était à côté, entre deux gendarmes, il tourna la tête vers l’un d’eux et dit :
– « Mais ! Mais ils étaient cinq ! Il y en avait un dehors ! Il est retourné à la voiture, je l’ai eu dans les phares en partant ! »
Jacques et Rachid se regardèrent : « Marie ! »

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