Chapitre 14 La laine de vie

illustrations: yukiryuuzetsu

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Chapitre XIV.

La laine de vie.

Pierre s’assit donc sur le lit dans sa tenue de cendres. Une mélodie trottait dans la tête, la lumière douce du matin, le rideau qui bouge, des oiseaux qui piaillent. Quelques bruits de branches cassées par un quelconque animal, un piétinement sur le toit. Un rayon d’orange sanguine éclairait son visage. Il se leva, fit glisser le linceul à ses pieds et revêtit la chemise de nuit restée immaculée. Il se recoucha pour rêver un peu et se couvrit aussi des draps, puis ferma les yeux pour les ré-ouvrir aussitôt: il tomba dans une piscine de boules, non, il était dans un kaléidoscope. La peinture pastel sur le mur prit vie, les enfants qui y jouaient s‘accroupissaient et se relevaient. Il cru les entendre crier! Les entendait il crier? Il repoussa les draps blanc-crème jusqu’aux talons et sentit l’air qu’il respirait, le ventre et la poitrine soulevaient le tissu qui recouvrait son corps et puis se dégonflaient modifiant les reliefs et les plis de la toile, le mouvement se répétait, ré-haussant un peu les collines et creusant les vallées entre les cuisses et sur les anches. Il sortit les jambes du lit et s’assit, l’ourlet de la chemise de nuit frottait le bas des chevilles, exactement le cartilage du tibia qui fait une petite boule et que les enfants se cognent parfois l’un contre l’autre en courant et même que ça fait mal. Il y avait venant du jardin une odeur d’herbes mélangées. Il se leva, pour de bon cette fois, ouvrit la porte en vrai bois et avança un pied nu sur le plancher du palier ciré par le temps passé; un courant d’air lui passait entre les doigts de pieds. La marche qui crie poussa son cri, une fois, et puis deux. Il descendit l’escalier sans plus de bruit qu’une marmotte en balayant les marches de la chemise de nuit sur les talons. La maison était silencieuse et on entendait le vent glissant sur le toit et secouant les grandes branches qui griffaient la bâtisse. Il traversa l’atelier et passa devant la machine à tricoter qui lui fit un sourire maladroit mais sincère de toutes ses aiguilles à clapets, le tablier de laine recroquevillé qui y pendait frémit du mouvement d’air produit par son passage. Il traversa le salon, entrebâilla la porte de la cuisine et y passa la tête; il y avait des restes de pâte de la veille sur la table, un poivron vert rougissait d’un côté. Il chercha des yeux la cafetière sur l’étagère mais se retourna, il avait cru entendre chuchoter dans l’atelier, il y retourna mais ne vit que la machine et retourna à la cuisine, il en franchit le seuil et chercha de nouveau la cafetière et la vit sur la table avec les deux tasses. Il se sentait comme un gosse d’école maternelle oublié seul dans la cour de récréation. La pièce était muette mais semblait écouter, comme en attente, les volets fermés remuaient doucement, la porte d’entrée sursauta, s’ouvrit et se referma avec un claquement sec et il comprit que Claire et Jeannette étaient déjà parties. C’est alors qu’il entendit de nouveau du bruit à l’atelier, comme un froufrou de tissus, du papier que l’on froisse, une respiration, des pieds légers glissant sur le carrelage; il fit volte face pour voir qui le suivait, il avait senti un léger souffle dans une oreille, une haleine tiède, il crut qu’une main s’était posée sur une épaule mais c’était un oiseau, il ne le voyait pas mais le devinait, il retourna à l’atelier avec l’oiseau accroché à la clavicule et qui lui chatouillait le cou en frottant sa petite tête dans le creux sous la pomme d’Adam. La machine à tricoter éclairée d’en haut par l’œil de bœuf de l’escalier ressemblait au château de la belle au bois dormant, l’oiseau lui, la fixait de son œil de geai. L’oiseau dit à Pierre de s’approcher et Pierre toucha les fils de laine qui pendaient, témoins d’un ouvrage resté en plan, les rangs du tricot s’écartèrent d’eux même en éventail comme des ailes de mésange et s’étira comme s’il se réveillait après cent ans de sommeil. Pierre balaya de la main quelques petites chutes de tissus effilochées et heurta des doigts comme un petit savon gris translucide qu’il saisit mais celui ci glissa et tomba sous la machine; il se baissa pour le ramasser et découvrit un livre dans le genre livre de cuisine par terre sous les tréteaux qui portaient la machine. Il le ramassa et souffla dessus. On voyait sur la couverture, en arrière plan, la même machine et une manche de gilet de laine pas finie, avec des mailles ouvertes sur les bords. Le livre s’ouvrit de lui même sur un carnet à petits carreaux qui se trouvait à l’intérieur, une écriture fine et serrée avait rempli au moins la moitié des pages. Il lut la première ligne mais il ne lisait pas, il entendait :
« toujours faire un modèle. Régler sur deux pour commencer. Tu tires au moins dix rangs et tu mesures combien ça fait en centimètres. Tu prends ton patron et tu calcules le nombre de mailles et de rangs qu’il faut pour chaque partie, donc pour un chandail, le devant, le dos et les manches ».
Pierre feuilleta le carnet en suçant ici et là un mot, une phrase, parfois un petit croquis. L’oiseau avait quitté l’épaule, il le sentait sur sa tête qui remuait les pattes dans ses cheveux et s’y accrochait, il se penchait pour voir le livre avec Pierre. Il tira le tabouret à trois pieds de dessous les tréteaux pour s’y asseoir, rangea les petits ciseaux restés sur la fonture dans la boite où il y avait aussi un crochet à clapet comme les aiguilles mais avec un manche en plastique gris clair, il fit ces gestes sans y penser, machinalement, comme une vieille habitude; Il saisit la poignée du chariot et lui fit faire un aller, comme sur le livre, et ça fit un scratch, comme une déchirure et un retour qui fit ratakatapan comme une luge descendant un escalier en métal. La tige de fer un peu engourdie, en forme de gibet, qui tendait la laine, sursauta comme un enfant pris en faute le doigt dans le pot de confiture et se contorsionna nerveusement avec des secousses colériques en criant: « C’est pas moi! ». Pierre examina le résultat et identifia deux nouvelles lignes de mailles. Il recommença l’opération doucement en se penchant, le nez devant le chariot, pour voir ce qui se passait et puis une troisième fois un peu plus énergiquement, « Ritch ! Ratch ! » , on y prenait goût à ce jeu, le tablier de laine qui était resté accroché attendant vainement le retour d’Irène s’allongeait, Pierre s’arrêtait parfois pour compter les nouveaux rangs, identifiables parce que la laine fraîchement tirée était plus claire, et il les ouvrait un peu avec les doigts pour examiner les mailles, c’était pareil qu’un filet de pêche en plus petit. « Ritch ! Ratch ! » et puis un cri de pie suivi d’un cri de souris lui fit tourner la tête. Il vit des pieds nus descendre les marches en bois, suivis d’un tissu blanc qui flottait sur les mollets, les genoux et les cuisses. Il leva la tête plus haut et vit Coco qui s’était arrêtée sur la dernière marche et le regardait hésitante, une perle était apparue sur une joue. L’oiseau s’envola et Pierre en sentit le vent, il le vit alors chatoyer dans l’air et disparaître mais un rayon de soleil perça la lucarne du palier et projeta son contour lumineux sur le mur comme un dessin au pochoir. Coco restait immobile entre deux parenthèses de temps et le regardait en articulant les lèvres mais aucun son n’en sortait. Elle posa finalement un pied sur le carrelage et dit :
-«  mam’Irène ? »
Elle s’approcha de la machine et se pencha pour toucher le tricot avec ses nouveaux rangs, elle regarda Pierre d’un drôle d’air, s’assit sur ses genoux, lui passa une main dans ses cheveux bouclés et colla une joue humide contre la sienne, il l’entendait respirer et une mélodie légère s’exhala, Pierre sentit de l’air chaud dans le cou et il tourna la tête, sa bouche rencontra la peau tendre comme de la pâte à sel et il y fit un baiser sans y penser, ses lèvres y laissèrent leurs traces grises de la suie de la veille. Pierre avait un fil de laine enroulé dans les doigts, un de ceux qui pendaient de la machine, et le fil se serra sur la phalange de l’annulaire, il entendit une voix qui murmurait:
– « Ma petite fille »,
les paroles s’étaient exhalées d’un peu plus profond que sa gorge, de la poitrine peut être, il les avait senties gourgouler comme des bulles vers sa bouche par le chemin d’air qui produit des sons. Coco le regarda médusée et ses lèvres à lui remuaient sans rien dire. Il y eut comme un coup de brise chaude et le tricot entamé s’agita. Coco se redressa en s’appuyant d’une main sur son épaule, elle frissonnait, elle répéta « Mam’Irène ! », Pierre s’était fait tout petit dans un coin de son corps à lui, il vit Mam’Irène qui lui souriait et disait :
« Merci ! Tu comprends, je n’avais pas pu lui dire au revoir car tout est arrivé si vite, aime la bien ma Cathie. », elle, Irène, ouvrit une fenêtre de pensée et s’envola, Pierre reprit sa place dans son corps, étonné de la voir assise sur ses genoux, il avait un bras autour de sa taille pour la tenir et elle lui caressa encore les cheveux. Elle posa la tête sur sa poitrine et sa tête bougeait de la respiration de Pierre comme une barque à marée basse. La mer recula encore un peu en laissant sur le sable l’image rétrécie de ses vagues et les laissa échouer sur la plage noués l’un à l’autre comme deux cordages perdus d’un voilier à la dérive.

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