Chapitre 27 Le Chevalier Du Guet

illustration: yukiryuuzetsu

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Chapitre XXVII.

Le chevalier du guet

*

– «On joue à la fille et au garçon?».  Catherine s’est levée tôt, les nuits rapetissent comme champignons dans la poêle, elle ne fait plus de feu le matin dans la cuisinière ; elle verse l’eau de la bouilloire électrique sur le filtre à café. Pierre est descendu sans bruit en évitant la marche qui crie, il s’est approché de Catherine doucement par derrière et lui a fait un tout petit baiser dans le cou. Catherine a eu un petit cri de fille. Elle se retourne et Pierre a une secousse et une grimace, de l’eau bouillante a giclé du bec de cygne sur son pied nu, Catherine pose la bouilloire sur la table, s’agenouille et embrasse le pied, se relève, baise sous la chemise le pansement sur la blessure dans le creux, entre le ventre et la cuisse, Pierre tressaille : – « Arrête ! » – « T’aime pas ? » – « Si, mais ça me fait mal en même temps. » Elle se redresse complètement la toile sur la tête et dit : « Je suis un fantôôômm ! ». Elle se découvre le visage et recouvre Pierre en lissant avec le plat des mains le drap blanc sur la poitrine et le ventre. Pierre est encore pâle mais il sourit et elle se sent fille: il est beau, elle l’aime, elle entoure sa taille de ses bras, pose la joue sur sa poitrine et redit :
– «On joue à la fille et au garçon?». Pierre lui caresse les cheveux : – « Qui fait la fille ? Toi ou moi ? ». Ils rient.
– «Si tu préfères on peu jouer à Ulysse.»
– «Oui mais sans les furies sur le chemin de la falaise!» Il réfléchit « mais on n’a pas la mer ici.»
– «Elle arrive!»
– «Qui ça?»
– «Beh, la mer! Elle revient toujours!»
– «Alors on attend qu’elle remonte jusqu’ici?»
– «En l’attendant on ira se promener, au parc, et on jouera aux amoureux. Tu veux bien faire la fille ? »
– « Euh ! J’voudrais faire le garçon de temps en temps si tu veux bien. »
Après la douche Pierre a voulu enfiler le pantalon et il n’a pas su le tirer sur la taille à cause de la blessure, Catherine lui a dit :
– « Tu vois ! Alors ce sera une jupette !Tu feras la fille, tu le fais bien.»
Pierre s’est plaint : – « C’est toujours toi qui fait le garçon ! »
– « Même pas vrai ! T’as oublié que c’est moi qui faisait Fifi brin d’acier ? »
– « Ouè, une garçon manquée ! Ça compte pas ! »
– « Et l’ondine, tu l’as oubliée ?  C’est ton tour ! De toutes façons t’as pas le choix ».
Catherine a apporté la robe mi-courte de sa fabrication, mais Pierre n’a pas non plus pu passer le juste au corps et Catherine lui a enfilé un léger jupon à la place, qui du reste améliore la chute de l’étoffe sur la cambrure des reins. Le haut d’un bikini aurait fait l’affaire pour la poitrine, mais ça ne lui plaisait pas à Pierre et encore moins un vrai soutien-gorge. Ils y renoncèrent et constatèrent devant la grande glace du salon que la silhouette générale n’en était pas affectée, en respirant en haut et en rentrant un peu le ventre c’était même parfait. Pierre s’était lui même ébouriffé la tête après le shampoing et la frisure naturelle s’était épanouie en séchant. Catherine avait soigné particulièrement les cils et lui avait ajusté le masque en tissu fleuri de sa fabrication, mais pas plus :
– « T’es mignonne  » dit elle en se serrant la ceinture, sa ceinture à elle. Elle rabaisse la visière de la casquette, ajuste son masque en tissu pourpre uni et se campe jambes écartées et mains sur les hanches devant Pierre. -« T’es pas mal non plus ! » dit Pierre et ils sortent la main dans la main en sautillant comme deux gosses à la récré :
– « On fait la course ? jusqu’à l’arrêt du bus ! Partez !»
– « C’est pas du jeu, avec ma blessure .»
– « Je te laisse 20 mètres d’avance ! »
– « D’acc ! » Pierre tire le masque et s’élance en ménageant cependant la jambe gauche, sa course en est quelque peu boiteuse, Catherine l’a rattrapé, elle est là, il sent son souffle mais elle ralentit et reste derrière. Pierre arrive le premier, le car vient d’arriver, il est en avance et doit attendre cinq minutes, mais Pierre n’a pu arrêter son élan et il s’est accroché des deux mains à la rampe de montée à l’extérieure de la porte de devant à droite du chauffeur et Catherine du coup s’affale sur Pierre en riant ; le bus même en est un peu secoué et le chauffeur de derrière sa vitre en plexiglas fait : « Holà ! » et puis il voit Catherine et dit : 
– « Tiens, la rescapée de l’attaque nocturne, je t’ai reconnue même avec la casquette, et la fille, c’est pas une fille, c’est ton copain ! J’ai tout compris en lisant le journal. Qu’est-ce qu’elle dirait Irène de ça ? », « Hep Là ! Haut les masques avant de monter ! »
– « Ben quoi ? On fait rien d’mal ! » Ils montent dans le bus, Catherine passe sa carte sur le lecteur, une fois, puis deux.
– « C’est pas réglementaire, tu l’as déjà fait l’autre fois ! Normalement c’est tarif plein pour ton copain. »
– « Même pour les blessés ?»
– « Vas y, passe judopette ! C’est bien parce que t’as sauvé Catherine »
– « Bonjour Clémence ! Alors cette hanche ? » Une dame âgée habillée de gris des pieds au cou et coiffée d’un grand foulard en tissu voilette grise entreprend à son tour l’escalade du car cramponnée des deux mains à la rampe verticale, elle demande au chauffeur :
– « C’est qui ces deux demoiselles ? »
– « Tu n’as pas reconnu Catherine ? Celle avec la casquette !»
– « La petite de Irène? Elle s’habille en garçon maintenant? »
Elle se tourne et regarde dans l’allée, Catherine a baissé le masque, passé les bras autour du cou de Pierre et lui suce le lobe d’une oreille, l’autre ferme les yeux en souriant.
– « Hé beh ! On aura tout vu ! Des filles qui s’embrassent ! Et sans se cacher en plus ! »
Le car traverse la campagne du printemps nouveau né, tout frais, comme étonné d’être là, tendant timidement des boutons verts sur les branches et pleurant quelques larmes jaunes dans les fossés des routes. Ils descendent à l’arrêt du parc, passent la fontaine et se dirigent vers le porche en fer forgé. Deux jeunes joggeurs y pénètrent avant eux en culottes et maillots de sport. Ils ont une belle allure, régulière et comme synchronisée. Catherine les regarde spontanément en jaugeant les foulées. Ils s’éloignent tandis que Pierre et Catherine franchissent l’arche, ils se regardent et baissent leur masque :
– « C’est dommage qu’on ne puisse pas plutôt mettre des loups comme pour les bals masqués ! »
Ça sent le mois de Mai déjà en Avril, on ne voit pas de muguet mais ça sent. Ça piaille dru dans les branches et les pelouses sont animées de petites boules de plumes qui font des bonds raccourcis en se croisant sans se cogner et disparaissant subitement comme les lutins des bois. Les arbres cachent leurs verrues d’hiver sous des habits vert clair encore transparents. Le petit gravier rouge crisse sous les pieds. Les deux coureurs apparaissent au bout de l’allée. Ils ne courent plus mais marchent décontractés en balançant les bras. Pierre et Catherine ont remonté les masques avant de les croiser. Catherine regarde en connaisseuse les jambes d’athlètes et Pierre en suivant son regard tombe sur les mollets, genoux et cuisses du plus jeune, il porte les yeux au visage encore enfantin du garçon qui détourne les yeux en rougissant. Mais les deux s’éloignent. Le plus âgé regarde l’autre et dit :
– « T’as fait une touche on dirait .»
– « Hein ? »
– « T’as pas vu comment elle te regardait la fille ? »
– « C’est pas mon genre » répond l’autre pour jouer l’indifférent « Et puis j’aime pas les nageuses ! Et puis elle a un mec.»
– « Qu’est ce qui te fait dire ça que c’est une nageuse ? D’ailleurs elle a un beau cul.»
– « Hé ! T’as pas vu la carrure ? »
Ils se retournent tous les deux pour voir de loin la fille au beau cul :
elle tient d’un bras le garçon à la renverse en position de déséquilibre et on dirait qu’elle lui roule un patin à la mode parisienne du mois d’août 1944, genre « Libération de Paris ». Le plus grand émet un sifflement :
– « Hé beh ! Serre bien les genoux si t’as à faire à elle ! » « Bon, allez, on court ! »
Ils repartent au trot vers la sortie. Le soir arrive mais il fait encore jour. Avant ils fermaient les grilles le soir, mais plus maintenant. De toutes façons il serait très facile de passer par dessus. Ils ont encore marché dans le jardin désert et sont arrivés au saule rieur, il n’a pas pu se retenir le saule en les voyant arriver, il les a reconnus tous les deux, l’une en garçon et un autre en fille, il en a les larmes aux yeux et se tient les côtes pour ne pas crouler de rire. Mais le couple dévale la pente vers le plan aux cygnes lesquels en se précipitant à l’eau projettent dans le ciel encore clair des gerbes qui retombent en gouttelettes sur l’arbre. Catherine et Pierre ont franchi le rideau vert qui, en s’épaississant, est devenu impénétrable aux regards. Ils sont comme dans une tente d’indien éclairée par le sommet. Pierre a saisi Catherine de nouveau et l’embrasse dans le cou, sur les joues, sur la bouche. Il l’appuie contre l’arbre et lui dit :
– « Attend un peu ! Je vais t’apprendre à faire la fille! Tu vas voir ce que tu m’as fait. Moi aussi je sais le faire ! »
Il lui ouvre les deux boutons à la taille, lui baisse la braguette et aussi son pantalon à la fille et, à genoux, lui fait un baiser sur le mollet, puis le genoux, puis la cuisse, puis dans l’aine et pour finir lui tire le slip et lui passe la langue.
– « Moi je ne t’ai pas passé la langue sur ton zizi ! »
– « Et ben ! Moi non plus ! » Catherine a crié un peu en lui croisant les doigts dans ses cheveux bouclés et lui a mis les mains sous la jupe quand il s’est relevé, elle s’est laissée renverser sur l’herbe en lui tenant les fesses et l’a entraîné sur elle tandis qu’elle écartait bien les jambes pour qu’il ne se fasse pas mal à cause de sa blessure. Un écureuil égaré dans le saule les apercevant s’est demandé : « Qu’est-ce qui s’passe ici si tard ?» La graine que l’animal tenait s’est échappée, a dégringolé les branches, a atterri sur le dos de Pierre et s’est logée au creux des reins, elle y restera toute la nuit malgré le roulis, même que Catherine l’ayant découverte au hasard de ses caresses s’amusera à la faire rouler du bout des doigts. Pierre et Catherine se sont vus dans les yeux et Pierre a dit :
– « Je l’ai jamais fait ! »
– « moi non plus ! Tu m’aimes ? »
– « Oui, je t’aime ! »
– « Dans ce cas vous pouvez passer ! »

*

Lundi prochain

Chapitre 26 Demain est un autre jour

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Chapitre XXVI.

Demain est un autre jour.

*

Arrivées au centre sanitaire de Montaban les deux ambulances s’immobilisèrent dans la petite cour avec un préau, reste du temps où ces bâtiments étaient une école. Pierre fut transporté à la salle de transfusion sanguine, c’est à dire l’ancienne infirmerie de l’école qui avait servi quelques jours auparavant pour le don du sang. On conduisait Fatima aux examens, elle serrait l’essuie qu’elle s’était mis sur la tête dans la cuisine entre les mains et sur le ventre, elle marchait les yeux au sol comme une coupable, la policière l’accompagnait un bras sur ses épaules.
Un infirmier accueillit Pierre sur sa couche roulante dans la salle, il se tourna vers sa collègue :
– « Tu poses le cathéter et je prends son groupe pendant ce temps là ! »
Il ouvrit une armoire et sortit une sorte de carte d’une boite en carton. L’infirmière se plaça à gauche de Pierre avec une aiguille et l’autre à droite piqua la pulpe de l’index, recueillit une goutte de sang, la déposa sur la carte et jeta la spatule de plastique dans une poubelle, il pris une autre goutte avec une autre spatule et la déposa sur la carte qu’il fit chavirer légèrement de droite et gauche comme un radeau sur l’eau, il demanda à sa collègue :
– « Tu m’as bien dit qu’il est moins ? »
– « Oui, négatif ! »
– « Alors il est B- ! »
– « Hein ? »
– « B- ! »
– « On n’en n’a pas ! »
– « Mais on a du O- ! »
– « Non, le dernier est parti hier pour un accident de la route ! »
– « Mais ! On avait au moins dix culots il y a deux semaines ! »
– « Ils en ont pris sept depuis pour Marquise, pour mieux gérer les stocks ! C’est ce qu’ils ont dit. »
– « Hé ben ils ne manquent pas de culots ceux là ! T’as posé un cathéter pour rien ! Qu’est-ce qu’on fait ? Une solution salée comme en Quatorze ? »
Une autre dame en blouse se profila à ce moment dans l’entrée :
– « Tu peux me donner un kit ADN, c’est pour la fille agressée, elle a des traces de sperme sur elle ! »
L’infirmier fit le tour et se rendit à la même armoire d’où il avait extrait le test de groupe sanguin et lui tendit une grosse boite carrée.
– « Qu’est-ce que c’est ton groupe Jacqueline, c’est pas B- je suppose ? »
– « Moi non mais la fille à côté oui ! »
– « Quoi ? »
– « Je viens de faire le test, elle est B- et elle demande des nouvelles de son frère! »
– « Quel frère ? »
– « Ben celui là ! »
– « Ah bon ? Elle s’appelle Charbonnier ? »
– « Non ! Fatima bint al… et je sais pas, en tous cas elle est B- »
– « Demande lui si elle donne son sang à son frère ! Ça urge ! »

Du côté de chez Catherine l’homme au pantalon jaune avait été emporté par le fourgon médical tandis que le médecin légiste examinait les trois nuques cassées. Un policier prenait les dépositions des trois personnes restées présentes.
– « Votre ami Pierre devra passer devant un juge madame. »
– « Quoi ? »
– « Vous vous appelez Jeannette ? »
– « Non Catherine, mais j’ai une copine qui s’appelle comme ça. »
– « Alors ne pleurez pas, il ne sera pas pendu ! Il y a beaucoup d’éléments concordants pour fonder la légitime défense mais, vous comprenez : il y a trois morts ! Votre copain si j’ai bien compris est pour ainsi dire ceinture noire de judo ou presque, le judo n’est pas une arme mais on pourrait juger qu’il a abusé de la maîtrise d’une technique de combat. » Un policier debout à la porte intervint:
– « oui, mais orienté sur la défense si vous permettez collègue, je le pratique depuis tout gosse! »
Le chef d’unité avait serré la main de Marc quand il avait vu sa carte de la Gendarmerie Nationale et son grade.
– « Alors vous êtes le père du blessé ? Un fameux gaillard, il en a couché trois à mains nues !»
Le gars avait dit ça avec admiration : « Il en a couché trois ! » Mais Marc avait sursauté, « mon fils a tué ! » Lui, Marc avait blessé une fois, un type dangereux, ouèp ! Il avait dégainé quand il avait compris qu’il voulait couvrir sa fuite avec un gosse, il n’en avait pas dormi pendant deux semaines, il se levait la nuit en priant le bon dieu que le gars à l’hosto ne clamse pas. Est ce qu’il en rêvera Pierre, sûrement, après coup, dans quelques années mais pour toujours, avoir tué, ça ne s’oublie pas, tout au plus se trouve-t-on des raisons et Pierre en avait ; il avait pour lui qu’il avait sauvé sa copine, ça aide ça, on est un peu chevalier, quand on tue pour la femme aimée. Marc cependant s’était un peu redressé, oui, il se sentait fier de son garçon, il était fier d’être son père. Pas parce qu’il avait tué mais pour son courage. Il serra un peu les dents pour ne pas montrer que les larmes lui montaient aux yeux : Un CRS, ça pleure pas. Un policier se présenta devant le policier Dejouvenel avec le téléphone de service :
– « La préfecture chef ! » Le Brigadier chef Bertrand Dejouvenel prit l’appareil, se présenta, écouta et devint pâle, il raccrocha et s’adressa à son subalterne :
– « Tu n’as pas rappelé pour corriger le rapport verbal ? »
– « Corrigé quoi chef ? »
– « Le ministre a tuyauté sur les réseaux sociaux concernant une attaque islamiste ! »
– « Oh putain ! » Catherine tourna la tête et puis passa Marie à Jacques :
– « Tu peux lui sécher les cheveux et lui faire une soupe ? Il y a des sachets à la cuisine ! »
– « Je m’occupe de la soupe dit Rachid et toi des cheveux, tu pourrais en mettre dedans ! De la soupe dans les cheveux je veux dire, pas le contraire. »
Les trois quittèrent le salon. Catherine retourna à la douche avec une robe pour Gérard qui se lavait la figure, ses vêtements déjà normalement peu ragoûtants collaient comme des limaces, le seul pantalon de la maison, c’est Pierre qui l’avait pris.
– « Alors ? Ils étaient quatre ou cinq ? » Un policier en costume civile fripé reposait la question pour la troisième fois à François Ferdinand Fladhault.
– « Je sais plus ! J’ai bien cru voir un cinquième quand j’ai mis les phares mais peut être qu’ils n’étaient que trois à l’intérieur ! »
De nouveau le policier au téléphone s’approcha du brigadier chef :
– « Chef, c’est votre chef au téléphone ! » Le brigadier chef Bertrand Dejouvenel semblait avoir attrapé la tremblotte, ses lèvres avait des petits spasmes rapides, il porta l’appareil à son oreille et eut la présence d’esprit de couper le son d’ambiance. Sur la ligne quelqu’un le félicitait de son zèle imbécile, on lui fit un shampoing à sec, on lui racla le cuir chevelu, un traitement anti-pelliculaire vigoureux. Ça courait sur internet, non ça galopait, l’article du journal avait été copié par d’autres avant de disparaître des sites, mais il avait été copié et recopié, le tuyau du ministre aussi, pas les suivants, les rétropédalages, non, le premier, celui sur « l’attaque islamiste et la responsabilité de ceux qui excusent le crime… ». Il y avait du remaniement ministériel dans l’air. Jacques était en cuisine avec Marie et lui servait la soupe, il avait posé sur la table son téléphone qui, semblait t-il avait attrapé la danse de saint Guy, il finit par y jeter un œil : encore une vidéo avec des milliers de vues en cinq minutes, il dut patienter un peu et puis il vit : une sorte de clair-obscure et une ombre menaçante, ça ressemblait à un vieux film policier, une lame brillait à la lune, le visage apparaissait parfois dans un faible rayon de lune, et puis une autre ombre, de dos celle là, les deux semblaient danser une gigue et Jacques reconnut Pierre, à cause de ses cheveux d’abord, et puis son visage calme et attentif s’éclairait après une inversion de placement des protagonistes ; on voyait nettement l’attaque fulgurante, la parade de Pierre et sa conclusion par le Morote Gari, on entendait la tête claquer sur le plancher ; Jacques parcourut rapidement les commentaires, les premiers venant du club, d’autres du Lycée et puis une masse d’inconnus : « La judopette en a elle, des c… ! » « Respect » « Il mériterait une médaille » »Il est blessé ? On dirait qu’il saigne ! » Catherine revint de la douche avec Gérard rafistolé d’une robe : policiers, gendarmes et les autres le regardèrent ahuris.
– « Je vais vous raccompagner chez vous monsieur . » Marc avait déjà tiré les clés de la voiture, Gérard passa devant François Ferdinand et lui fit un sourire, François Ferdinand se troubla, rougit et baissa les yeux. Mais Jacques pénétrant au salon tendit son appareil à Catherine qui se mit la main devant la bouche en voyant les images, Jeannette avait fait un montage rapide et en quelque sorte lancé une contre attaque de communication. Son téléphone sonna, c’était le centre de Montaban :
– « Votre époux est en route pour Marquise, il est hors de danger, sa sœur lui a donné du sang . »
– « Sa sœur ? »
– « Oui, madame Fatimata bint al…euh » Catherine hurla la nouvelle : « Pierre est sauf ! On peut le voir demain à l’hôpital de Marquise, Fatima y est aussi.» Sur le seuil de la porte Marc dit :
– « Je raccompagne ce monsieur et je reviens. Je peux dormir ici ? » Catherine n’eut pas de gros problèmes d’intendance pour loger les trois messieurs, Jacques, Rachid et Marc, invités impromptus de la situation et de l’heure tardive. Marc revenu de la ferme de la Malcense, elle les conduisit au dortoir déjà connu de Rachid et ouvrit la grande armoire avec les couvertures, plusieurs modèles du défilé y pendaient encore, la poutre du défilé de mode était restée en place. Elle avait retrouvé un vieux pyjama du grand-père qui conviendrait à peu près à Jacques mais elle n’avait déniché que d’anciennes chemises de nuit de sa mère pour les deux autres. On pris un matelas d’un lit pour installer Marie dans la chambre de Catherine. Elle fit encore une soupe pour l’équipe avec les poireaux rescapés, c’était un peu faible pour les estomacs des trois hommes et elle y cassa des spaghettis.
Le jour était encore trouble quand Catherine se réveilla dans sa chambre! Quelle heure pouvait il être ? Très tôt sûrement car le soleil se levait déjà de bonne heure en cette saison. On entendait des coups sourds sur le plancher, comme ceux d’un déménagement dans un immeuble ancien, elle s’assit dans le lit et constata que la couche de Marie était vide, on entendait des voix aussi, des cris qui ressemblaient à des rires ; la porte s’ouvrit et Marie pointa son nez de souris dans l’entrebâillement :
– « Maman Coco ! Il y a une grosse bête ! »
– « Hein ! »
– « On dirait une girafe blanche avec plusieurs bouches ! »
Catherine jeta les draps sur le côté et se leva, les bruits continuaient, ça venait du dortoir, elle ouvrit la porte et regarda, Marie se serrait sur une de ses jambes. Son cœur bondit dans sa poitrine et sa face se tordit dans un rictus d’épouvante :
La bête devait avoir entre douze et treize pieds de haut et deux coudées de largeur, elle se déhanchait sur la poutre et se contorsionnait comme un être torturé et en proie à d’atroces souffrances. Elle possédait trois têtes qui se tordaient en tous sens et aboyaient comme le chien Cerbère, l’une au centre à six pieds en partant de la poutre, et la seconde à dix pieds. La tête surplombant la créature semblait brûler et lançait de ses yeux des éclairs verts qui embrasaient la charpente, celle sous-jacente sortait du poitrail de la bête, elle avait la bouche ouverte comme une murène affamée et lançait des cris de sirènes de bateau dans la brume entrecoupés de bruits de prouts sifflants, la troisième tête sortait du ventre de la bête et se gonflait dans des efforts violents, passait du rouge au violet et hurlait. La bête progressait en titubant sur la poutre et s’approchait menaçante quand la tête du sommet heurta l’abat jour du premier plafonnier suspendu qui entama une révolution planétaire autour de la tête solaire, la partie du corps qui en était la base se plia en avant et des mains surgirent de ses entrailles et glissèrent sur les yeux du milieu, le volume de la sirène augmenta de volume tandis que des membres se déployaient de chaque côté comme des tentacules, la partie basse s’affaissa en pliant sur les genoux et se retrouva à califourchon sur la poutre, le reste se courba sur la poutre, des doigts s’y agrippèrent et la tête en flamme se posa comme la foudre à son extrémité et roula à terre. La bête exhiba ses trois croupions au plafond et puis se disloqua dans un hurlement de dindons pour se transfigurer en trois corps distinctes se roulant sur le sol dans des positions fœtales ; les trois êtres engendrés se redressèrent un à un à genoux et retombant en avant comme pour une prière coranique et tapant du plat des mains les planches et, se relevant, se frappant le ventre et la poitrine, comme pour un acte de contrition évangélique en éructant de formidables : « Ha !Ha!Ha ! »
– « Vous êtes tombés sur la tête ou quoi ? »
– « On savait plus dormir, alors on s’est dit que, en attendant d’aller chercher Pierre … »
Marc dans sa chemise de nuit mitée faisait d’amples gestes bibendomiques pour s’excuser d’avoir fait du bruit, il fut interrompu par Jacques dans son pyjama rappé à larges rayures bleues qui ajouta :
– « et d’aller chercher Fatima ! »
Rachid ajouta que avec ce confinement c’était pas tous les jours qu’on avait l’occasion de s’entraîner un peu.
– « Bon ! » dit Catherine, « je vais voir si j’ai assez de café ! Je n’ai pas de pain mais j’ai deux rouleaux de pâte brisée au frigo, ce sera mieux que rien. Ne vous disputez pas pour la douche hein ! Et laissez de l’eau chaude pour les suivants ! »
– « Oui maman ! » répondirent ils en chœur. Catherine tira un coin de la bouche vers le bas, elles font souvent ça les filles, vous avez remarqué ? Encore que certaines préfèrent tirer le même coin de la bouche vers le haut ou des fois les deux coins de la bouche plissés vers le bas et elles se mettent les mains sur les hanches en écartant bien les coudes et les pieds sur le sol et elles semblent dire : « Attends un peu mon gaillard ! Approche toi et tu l’auras ! »
– « J’aurai quoi ? »
– « Ça ! » et ça claque ! Catherine se tourna vers Marie en riant :
– « Viens Marie, on va laisser les gamins s’habiller ! »

À l’hôpital de Marquise Pierre est chouchouté comme un prématuré sorti de la couveuse, la porte de la chambre est ouverte et les soignantes qui traversent le corridor d’un pas pressé ou poussant de petits charriots lui adressent de larges sourires tandis que leurs collègues dans leurs sacs poubelles bleus d’azur, le saluent de la main comme un copain. Fatima est assise à côté du lit, elle attend elle aussi Catherine et les trois autres pour rentrer chez elle. Des journaux couvrent le lit de Pierre, on voit sa photo, celle de Fatima, des gros titres: « Le foulard accusait la victime ! », « Pataquès du ministre », « Le sang de Fatima sauve le chevalier », il y a un article sur le club de judo et l’entraîneur Rachid ; Marc arrive avec Marie à la main, elle court jusqu’au lit et sautille en tapotant sur les couvertures, le personnel a fermé les yeux sur le nombre de visiteurs, on a fait un test rapide, ils portent les masques. Catherine et les deux autres entrent à leur tour dans la chambre.
– « T’as vu la vidéo de Jeannette, la deuxième, je veux dire »
– « Ouè Jacques, je l’ai vue ! C’est la suite de la première ! Elle pourra en faire une série et la vendre à une plateforme de vidéos.»
Ils éclatent tous de rire. Catherine embrasse Fatima, elle lui demande :
– « Alors il paraît que Pierre est ton frère ? »
– « Oui, c’est mon frère ! On est du même sang comme Moogly et les loups. Mais, tu sais pas, Latifa était la sœur de mon grand-Père Allan ?»
Pierre tourne la tête :
– « Ma grand-mère a le même prénom. »
– « Forcément puisque c’est de elle dont je parle : Latifa bint Ahmadou Allrayar et mon grand-père c’est Allan ben Ahmadou Allrayar. »
Marc intervient :
– « Alors ton grand-père est le frère de ma maman ? » et Rachid se tournant vers Marc :
– « Alors moi je suis ton neveu, mon père c’est Bachir fils de Allan ! Nous sommes tous frères et sœurs. »
– « Donc vous êtes tous de la même famille sauf moi ? »
– « Tu seras toujours ma sœur Catherine ! »
– « Moi je m’appelle Vandenbrouck de toutes façons ! » Jacques a haussé les épaules.
– « Oui mais moi je t’aime ! » Fatima regarde Jacques qui la regarde aussi, il y a comme un arc électrique et on dirait que le feu capillaire de Jacques donne du henné aux cheveux de Fatima. Les autres les regardent un instant pétrifiés, on dirait une peinture d’église.
– « Tu pourras pas faire de trait dans ton carnet ce coup ci Fatima ! » finit par dire Catherine.
Un brouhaha discret s’infiltre par la fenêtre entrouverte et puis s’enfle comme le vent quand la mer monte, on entend des voix, des chuchotements comme des chamailles amicales qui gonflent comme un bourdonnement de ruches, des rires mal étouffés se changeant en vocalises d’opéra, ça sonne comme les instruments d’un orchestre qui s’accorde avant le concert et le chant s’élève de la petite cour de l’ancienne école vers la fenêtre de la chambre:
« Qu’est ce qui s’pass’ ici si tard, compagnon de la Marjolaine … »
Rachid va vers la fenêtre et l’ouvre, le chœur se fait plus audible:
Rachid se penche et dit, se tournant vers Pierre:
« Si tu pouvez voir Ça! Heureusement tu l’entends! » «  C’est le chevalier du guet, compagnon de la marjolaine … » Le téléphone de Catherine sonne, elle regarde, c’est Jeannette qui fait un direct d’en bas: on voit toute la troupe du judo! Mireille avec les filles mais mélangées aux garçons, Bernard, le viel entraîneur souriant au milieux des filles et ils chantent:
« Gai! Gai dessus le guet!»
Elle donne son téléphone à Pierre couché sur le lit et il se met à pleurer, comme une fille.
– « Bon, c’est pas tout ça mais moi Hélène m’attend ! Pierre, je suppose que tu va rester un peu avec Coco ou je me trompe ? »
Ces deux là se regardent à leur tour avec un grand sourire.
– « Non, tu ne te trompes pas ! De toutes façons on n’a cours que par internet pour l’instant ! Il vont prendre le contrôle continu pour le Bac ! Et oui je pourrai apprendre à tricoter !»
– « Avec des aiguilles ? »
– « Non, avec une machine ! »
– »Ah bon ! Avec une machine ! » fait Marc rassuré.
– « Je peux rester avec Coco et Pierre ? »
– « Tu vas t’ennuyer Marie. Qu’est-ce que tu vas faire ? »
– « On va jouer au papa et à la maman ! »
– « Et qui fera la maman ? » demande Catherine.
– « Moi je serai la maman, toi le papa et Pierre une petite fille ! »

*

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Chapitre 25 Le farfadet et le galibot

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Chapitre XXV.

Le farfadet et le galibot

Après l’éclair qui l’avait abasourdi et projeté sur le sol, Gérard était resté un moment prostré assis devant la porte, portant la main à son nez, il avait senti quelque chose de collant et s’en était barbouillé la figure en voulant s’essuyer. Il s’était relevé à quatre pattes et avait rejoint la guimbarde sur le chemin avec l’intention de s’y reposer, il avait tiré sur les portes arrières, l’une après l’autre, même celle du coffre, il n’aurait pas eu l’outrecuidance de penser s’asseoir sur le siège avant, mais elles étaient fermées toutes les trois. Il s’était assis un moment sur une souche d’arbre et les esprits lui revenant il s’était dit que la meilleure des choses à faire était de rentrer à la ferme et de se coucher. Il allait se mettre en route quand il vit des phares jaunes, peu puissants, sautiller en rase-mottes sur la route en terre, il eut le réflexe de se cacher dans un fourré où il se tint accroupi. Il vit la petite voiture orange qui se garait derrière l’autre voiture rouge sang de bœuf. Deux hommes en sortirent et il entendit une voix grave qui disait : « attends … ». Il y avait apparemment une troisième personne dans la voiture. Le pommier continuait de pleurnicher. Gérard ne broncha pas et vit les deux autres qui s’approchaient de la cuisine, ils les vit s’activer et dresser l’échelle contre le mur, il la connaissait cette échelle, c’était celle de la ferme qu’il avait lui même transporté jusqu’ici avec le patron. Un moment plus tard, une demi-heure peut être, une portière arrière du véhicule orange s’était ouverte toute seule, comme par un esprit de nuit, un farfadet, elle s’était ensuite refermée de la même façon, doucement, sans enclencher la serrure. Gérard était encore quelque peu étourdi du coup reçu dans le nez quelques heures plus tôt et c’est comme dans un rêve qu’il vit une espèce de luciole, une fée, un lutin en jupe qui prenait sa douche sous la pluie de pétales de l’arbre à côté de la voiture rouillée qui s’était transformée en champignon amanite tue-mouche, l’apparition dansait sans toucher le sol. Gérard se souvint d’histoires entendues à l’orphelinat lors de veilles de dortoir en l’absence du surveillant ; il y avait disait on dans le coin des marais, aux anciennes carrières inondées, des phénomènes étranges la nuit. Le couple Dutertre chez qui on l’avait placé à l’âge de douze ans et chez qui il était resté après ses dix-huit ans, le lui avait confirmé et il y était allé quelques fois jusque là, mais seulement le jour. Il avait vu comme des murailles blanches, des murs de forteresses dans lesquelles étaient emprisonnés des géants attachés à des chaînes, on entendait le bruit des fers traînés sur le sol par grand vent. De l’eau suintait des parois et humidifiait à leurs pieds une étendue spongieuse qui bouillonnait ici et là sporadiquement en faisant des blubs qui sentaient, on entendait des bruits de succion qui laissait à penser que quelque chose qui respirait vivait là dessous, il arrivait d’ailleurs parfois que des cuvettes se vident d’un coup, comme d’un lavabo de salle de bain, on distinguait alors des êtres éphémères se glissant dans des interstices connus d’eux seuls, des visages tristes, souvent en pleurs, émergeaient quelques instants et puis disparaissaient comme des aquarelles saturées, et puis l’eau remontait on ne sait comment et le miroir vert se rendormait en songeant, soucieux et traçant quelques rides sur sa surface. Les parois même dissimulaient des passages obscures dans leurs fondations mais elles n’étaient visibles qu’à la fin d’un été sec, c’était de ces passages que sortaient les fées pour tracer leurs cercles sur le plateau de craie. Gérard pensa que le farfadet ou l’esprit follet qui dansait sous le pommier en venait, la preuve, les animaux s’en approchaient : un lapin, un vrai, marron et de grande taille, de celle d’un jeune kangourou, peut être attiré par les sautillements, s’était présenté et avait exécuté quelques pas de gaillarde avec lui, cela fit un bruit de tam-tam, il s’était ensuite éloigné sur le chemin de la Malcense comme pour l’inviter et l’autre, donc le fadet, le suivit joyeusement avec un rire de clochette, Gérard en fit autant mais d’assez loin car il avait eu peur de les effrayer et qu’ils disparaissent. Gérard distinguait parfois sous la demi-lune l’ombre du grand lapin, qui faisait des pauses, se tenant immobile comme un sphinx, les oreilles dressées, comme pour attendre son compagnon et puis subitement il obliqua à hauteur du sentier blanc, on l’appelait comme ça à cause de la craie grasse qui le striait, traces laissées jadis par le passage des charrettes qui transportaient les blocs de marbres découpés. Le fadet y disparut aussi et Gérard courut alors pour les rattraper, il connaissait le sentier, il descendait doucement jusqu’aux pieds des falaises blanches où s’étendaient les eaux glauques dans lesquelles on le voyait s’enfoncer vers une demeure inconnue. On racontait que des promeneurs l’ayant contemplé trop longtemps en avait été étourdis et, leur esprit se confondant avec le marais, s’étaient engagés sur le sentier et l’avait suivi jusque dans ses profondeurs. La terre de craie devenait aux abords de plus en plus molle et collante. Gérard y avait une fois trouvé le corps d’une biche restée collée dedans, l’arrière enseveli et le poitrail dehors. La tête sans yeux pendait sur le côté. On ne s’y aventurait jamais la nuit et c’est avec précaution que Gérard s’y engagea en posant les pieds bien à plat. Les buissons murmuraient doucement en remuant des branches blanchies de poudre de craie déposée par le vent un jour de temps sec et collée dessus par la pluie du jour suivant, certains bosquets ressemblaient à des toiles d’araignées géantes. Marie s’était arrêtée à quelques mètres de là, elle avait perdu le lapin et levant la tête vit une ombre large qui passait en planant sans bruit, on entendait des gargouillis moqueurs à droite et puis à gauche, des bruits de branches cassées, des ricanements étouffés et des chuchotements : – « Qu’est-ce qu’elle fait là cette petite fille ? Tu crois que ça se mange ? » Marie se dit qu’il était temps de retourner à la voiture et tourna la taille sans pouvoir décoller les pieds, elle tirait sur les genoux et ça faisait des « slurp ! » et des « pchiii ! » comme quand on boit le fond d’un verre de limonade, elle remua un peu plus en faisant des « Han ! » et s’enfonça jusqu’à mi-mollet, elle se mit à pleurer. Elle leva les yeux au ciel et revit l’ombre planante et silencieuse, la moitié de lune disparut une seconde et dispersa de nouveau son faible halo sur la surface verdatre des marais sur laquelle glissaient des mollusques boudineux. Elle voulut s’aider des mains en s’appuyant sur la croûte plâtreuse qui l’entourait mais elles s’enfoncèrent et y restèrent encastrées, en tournant la tête elle eu le temps de distinguer sur la berge des formes grises et poilues se dressant sur les pattes arrières pour l’observer de leurs petits yeux rouges comme des lueurs de cigarettes et agitant de leur croupion des lassos qui se tortillaient comme des lombrics. Elle cria et les falaises de craie lui renvoyèrent sa voix plusieurs fois, elle tordit le buste et s’enfonça encore un peu. L’ombre planante balaya de nouveau les eaux dormantes, éclipsa de nouveau la planète et une masse grise s’abattit d’un coup mais sans bruit sur la berge et reprit son envol emportant avec elle deux de ces incandescences rougeoyantes et disparut dans les branches d’un fourré et Marie se sentit alors à son tour saisie aux côtes comme par des serres puissantes et soulevée dans les airs; ses pieds sortirent de la vase avec un bruit de tire-bouchon et y laissèrent les chaussures, des grumeaux visqueux lui collaient au corps. Elle hurla et gesticula.
– « N’aie pas peur Mirabelle ! » Gérard avait pensé que Mirabelle était un joli nom pour une fadette de ce genre.
– « N’aie pas peur Mirabelle, je vais te ramener à ton arbre. » La voix était calme et les bras ne la serraient pas trop fort, le visage semblait noir mais les yeux scintillaient. Elle sut alors que c’était tout simplement un gardien de mésanges qui faisait sa ronde. Gérard lui fit faire le tour de son corps et la mit sur son dos.
– « Mets tes bras autour de mon cou pour ne pas tomber ! » Marie posa une joue sur le dos du maître des mésanges pour écouter son cœur battre, ils regagnèrent le chemin du bois Madeleine et Marie demanda à être prise sur les épaules pour mieux voir et Gérard s’exécuta. Arrivant de Montaban la petite voiture blanche et carrée de Marc progressait à vitesse modérée, il s’en était sorti facilement sans GPS, il s’en servait peu d’ailleurs dans le privé, pour lui le GPS, c’était comme les armes : uniquement en service. Les phares de sa voiture n’éclairaient pas plus loin qu’une cinquantaine de mètres mais il y avait un peu de lune et le ciel était clair. Il aperçu à distance, progressant en boitant sur le bas côté, une forme étrange, plutôt grande, en arrivant à sa hauteur il vit un homme aux habits de campagne un peu sales et au visage barbouillé et comme marqué de croûtes qui portait un petit enfant sur les épaules ; l’enfant chantait. Marc s’arrêta.
– « Vous allez loin comme ça ? »
– « Oui, on va jusqu’à la maison avec l’arbre qui pleure et on va ramener Pierre à la maison ! » La voix était familière à Marc, il descendit de voiture et les bras lui en tombèrent. L’homme qui portait l’enfant le regardait en souriant un peu niaisement mais pas comme un fou. Il observa l’enfant la bouche grande ouverte et celui ci répéta tranquillement :
– « Papa ! On va chercher Pierre ! »
Accourus à la voiture Jacques et Rachid avaient ouvert les portes et constaté l’absence de Marie, ils se regardaient sans un mot, Rachid secoua les portes de la vieille guimbarde roussie tachetée des pétales du pommier et se cassa un ongle, les mains de Jacques tremblaient. On entendit un bruit de moteur et les faibles lumières de la voiture de Marc éclairèrent le pommier, le pare-choc vint cogner un peu sur l’arrière de la voiture à Rachid. Marc descendit en laissant le moteur tourner et les phares allumés, il ouvrit la porte de derrière :
– « C’est de cet arbre dont tu parles Marie ? »
Elle descendit de la voiture et courut à pieds nus vers Jacques dont les cheveux semblaient avoir roussi, de la fumée s’en échappait, ses genoux s’entrechoquaient comme des boules de billard.
– « Marie ! Tu était où ? »

*

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Chapitre 24 RiXe à la maison

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre XXIV.

Rixe à la maison.

Pierre arrivait au sentier menant à la maison, l’ombre massive du chêne venant à sa rencontre, la grande fenêtre du salon était obturée par les volets ; il ne remarqua pas la vieille voiture Peugeot rouge de rouille endormie dans l’herbe sous le pommier qui l’arrosait délicatement de ses premiers flocons qui se posaient sur la tôle en dansant comme des papillons de nuit. Sa gorge le serrait, une angoisse, comme un étirement sur le sternum : le remord peut être, est-ce qu’elle avait remarqué la disparition de la clé ? Il passa la barrière dans l’ombre, comme un voleur et contourna la bâtisse pour rejoindre la cuisine. Les grands volets de la porte vitrée étaient également clos mais de la lumière filtrait à travers les rainures du bois et la corde invisible qui l’étranglait se serra d’un nœud de plus, quelque chose clochait, il lui sembla entendre des voix et il s’apprêtait à frapper, mais la main resta suspendue à deux centimètres du battant, il entendit gémir ou pleurer, c’était difficile à dire, il colla l’oreille sur le panneau et entendit comme des voix d’hommes, il retenait son souffle pour mieux entendre : « tiens la bien je l’attache », « tu lui tires le foulard ? » « Je lui tire tout ! » un rire puis de nouveau un gémissement ou plutôt un cri étouffé. « Dépêchez sinon Léonce va s’faire la blanche tout seul là haut !», « T’aime pas l’orient ? » « On partage ! Deux en haut et deux en bas ! ». Une mauvaise projection : la cuisine, Fatima, une boule de chiffon dans la bouche, le ventre sur une chaise la tête en bas, jambes en l’air ! Les mains attachées à la cuisinière, la robe tirée, et là haut, Catherine ! Son cœur bondit. Appeler ? Qui ? Le portable vide, bien sûr ! Il ne l’avait pas rechargé au matin. Il leva la tête vers la fenêtre fermée de la chambre et crut y voir des ombres, il enjamba les salades et les poireaux et fit le tour de la cuisine. L’échelle ? Passer par l’œil de bœuf ! Il contourna la cuisine jusqu’à l’endroit où elle était restée couchée, il la saisit, la tira pour la soulever, elle frémit un peu et retomba lourdement dans sa couche. « Salope ! » La lune montrait le bout de son nez, le thym exhalait, les roses rouges des ronces de la douche s’allumaient progressivement comme les éclairages d’autoroute entre Mons et Liège. Un soupir, est-ce lui qui avait soupiré ? Un claquement d’ailes, la dame blanche prit son vol rapace dans un éclair blanc et disparut dans la pénombre. Au chêne !

Monter par le chêne et gagner l’ouverture, le passage à hiboux. Pierre courut jusqu’aux rosiers entremêlés qui enserraient l’énorme tronc dans un treillis qui ne laissait passer que la lumière et les musaraignes. Pierre vit à l’étage la chatte qui sortait à son tour par le trou à chouette, ses yeux s’allumaient comme des ampoules de glissières de route de montagnes, street cat’s eyes comme on dit en face du cap. Elle fit un petit saut à l’est et disparut. Pierre contourna les ronces, atteignit le petit mur de pierres effondré délimitant le jardin au nord, il y monta à quatre pattes et progressa sur son faîte comme une bête des champs et eut juste le temps de voir la chatte sauter de la grande branche qui se tendait vers le sol comme un bras y ramassant quelque chose. Il s’avança encore sur les pierres branlantes, quelques unes dégringolèrent et s’affaissèrent sans bruit sur les longues tiges aux ongles crochus du fourré ; encore un peu et il se redressa, il attrapa la branche d’une main, juste à temps, son point d’appui s’était dérobé, la pierre avait fait un bruit de masse en tombant dans la terre molle, il resta suspendu dans l’ombre, balançant une jambe en avant, il saisit de l’autre main la branche qui se tordait comme un serpent boa; ce ne fut pas exactement  un enchaînement de gym impec  mais il réussit son renversement et se retrouva à plat ventre sur l’écorce, il s’y mit à cheval et progressa vers le toit par à-coups avec les bras et les fesses, comme un cul de jatte, il atteignit le chéneau et s’en saisit. Rampant sur les tuiles il accrocha son pantalon neuf sur un clou, ça fit « schrch », il se tourna en arrière et vit le lambeau de toile déchirée s’agiter sur la cuisse comme une langue de caméléon : « Merde ! Qu’est ce qu’elle va dire Catherine ? ». Il se tira sur la pente jusqu’à la chatière assez large pour trois matous et passa les ongles sous le cadre du vantail vitré qui s’entrouvrit un peu, l’espace d’un doigt, bloqué par le loquet intérieur. Pierre en avait le souvenir : il s’agissait d’un fer plat à plusieurs trous qui permet au besoin d’entrouvrir plus ou moins le panneau. Pierre retourna jusqu’au chêne en se laissant glisser, cassa une fine branche et remonta à la chatière haletant et se griffant le ventre dans la précipitation. Il souleva de nouveau le cadre de la tabatière et y introduisit le morceau de bois par la partie la plus épaisse qu’il cassa: le gros bout resté coincé dans l’ouverture maintenait un espace libre pour passer la tige effeuillée ; Pierre la faufila sous le fer plat pour faire levier, ses pensées tourbillonnaient en spirales et des solutions alternatives se proposaient en cas d’échec : au besoin casser le vitrage ! Il poussa le coin de bois et secoua le vantail d’une main tout en continuant à agiter la tige sous le fer, la fenêtre s’ouvrit et il s’introduisit immédiatement dans la pièce, les mains à plat sur le toit, le nez sur les ardoises, d’abord les jambes, ensuite le derrière, il se laissa descendre doucement en tenant la vitre sale avec les épaules puis la tête qui déposa finalement la trappe sans bruit sur les doigts encore accrochés au rebord saillant. Il pendait dans l’ombre, les pieds à vingt centimètres du coffre : il le voyait en regardant vers le bas, il lâcha prise en s’écorchant le dos des phalanges sur le fer du cadre de la fenêtre, écarta les pieds au premier contact avec le couvercle, puis les jambes et atterrit dessus à califourchon, il embrassa le coffre en s’y affaissant comme un enfant sur un poney. Il y resta un moment sans bouger, oreilles dressées comme un lièvre, il y avait quelqu’un dans la pièce, il en eut l’instinct et il leva la tête : le hibou était assis sur un coin de madrier, une toile d’araignée au dessus du bec en guise de moustiquaire, il semblait inquiet et remua le derrière avec précaution, comme si il était assis sur des œufs. « Ils sont deux maintenant ? » Celui-ci semblait plus petit que l’autre, celui qu’il avait vu prendre son vol à la tombée de la nuit, ils s’observèrent un instant tous les deux, puis Pierre dévia son regard, la chouette qui n’avait pas de carnet fit un trait avec l’ongle dans le bois, Pierre fixa la porte et tendit l’oreille. Il y avait comme des coups sourds, des frottements sonores, des gémissements étouffés et une voix masculine nasillarde articulant des sons qui semblaient sortir d’un ancien phono. Pierre abandonna sa monture et s’approcha de la porte à pas de velours, il sortit la clé et la tourna lentement. Quelqu’un montait les escaliers, il retint sa respiration, la porte n’était qu’entrouverte, en la poussant elle tournerait sur le palier du côté de la montée, il ne comptait pas les marches, il attendit simplement comme un chat, il était sur le tatami, la dernière marche de l’escalier cria, il fit le salut, la marche poussa son second crie en même temps que lui: « Hajime !» Il projeta la porte vers l’extérieur, elle heurta avec violence une masse et surgissant de la pièce secrète, il vit l’ombre noire et la bouche béante avec le visage abassourdi, sidéré, pétrifié, il s’en approcha vivement et lança un pied en partant bien du genoux dans l’entre-jambes et décocha, en partant bien de l’épaule le coude plié et se déployant sur la fin, son poing fermé sur la mâchoire qu’il avait devinée dans l’obscurité ; ça il ne l’avait pas appris au judo, c’était l’instinct. La forme s’écroula la tête en arrière dans l’escalier dans un vacarme de caisse de fanfare, on entendit un clac dans le silence, c’était la nuque qui avait heurté l’arrête de la septième marche et le corps s’immobilisa aussitôt, inerte, puis glissa un peu plus bas.
Dehors, juste avant le pommier, des pneus écrasaient quelques branches mortes et une petite voiture orange s’immobilisait derrière la guimbarde rouge sombre qui dormait sous les pétales tombées, elle ressemblait à un champignon. Mais il s’était mis à pleuvoir. Jacques se tourna vers Marie la petite sœur sur le siège arrière : « Attends nous deux minutes, on vient te chercher tout de suite ! » Jacques descendit de la petite voiture orange et Rachid coupa le contact. Ils gagnèrent tous deux le portique à pieds.
Pierre en haut de l’escalier contempla l’espace d’un soupir l’immobilité du corps dégringolé, il ouvrit la porte sur le dortoir éclairé par un seul plafonnier. Il ne voyait pas Catherine, mais il la devinait là, sur le deuxième lit, la tête sous une couverture, les mains attachées sans doute à la tête du lit et le cul à l’air, l’autre lui tenait les jambes écartées de ses mains grasses, son pantalon et le slip aux chevilles, les yeux révulsés et les lèvres tremblantes, les joues de son visage rougi ballottaient de chaque côté comme des vessies de porcs fraîchement éventrés. Pierre ne pensa pas, il n’y avait pas non plus de technique de judo pour ça, pas de salut ou de saleikum ! Il fut torpille, il fonça tête en avant et percuta le gaillard sur le côté, l’autre avec les pieds prisonniers de son pantalon sur les talons tomba à la renverse, le zizi se dégonfla d’un seul coup; une rage sauvage s’était emparée de Pierre, il sauta à pieds joints sur la tête et ressauta, donna un coup de pied dans ce qui pouvait être le dos, mais c’était le ventre et, sans comprendre à l’instant son geste, s’affala sur le gisant, lui attrapa la tête par la nuque et la claqua sur le plancher, le reste du corps se ramollit d’un coup et s’étala sur le plancher comme une tache de sauce tomate sur une jupe. Il inspira, ses yeux voyaient sans voir, des lueurs célestes projetaient des formes par les fenêtres du toit, il flottait à cet instant et puis toucha le sol, il se jeta à quatre pattes sur Catherine, lui arracha de la bouche la boule de chiffon, et cria : « C’est moi Catherine ! Pardonne moi ! » Ses mains agrippèrent les cordes et les dénouèrent; ils se regardèrent, Catherine respira un grand coup, il y eu un courant d’air puis un bruit de pas, ses oreilles bouchées par la fureur s’ouvrirent, le sang lui battait les tempes : il se retourna et vit la lame du couteau grande comme celle de ceux pour couper de la viande, elle lançait des éclairs sous la demi-lune qui les observait d’un œil dans un coin de lucarne et prenait des notes pour son rapport aux étoiles qui clignaient vainement des yeux pour voir. Pierre eut juste le temps de rouler sur lui même, de se relever et faire face.
Jacques et Rachid eux avaient franchi le portique resté grand ouvert, traversé le potager et ils atteignaient la porte de la cuisine inondée de pénombre. Ils s’approchèrent des volets fermés qui dessinaient des lignes de lumière brisée dans la terre et sur les buissons. Ils entendirent des bruits étouffés et Jacques colla un œil sur une fente puis recula d’un coup, la main sur la bouche, ses yeux vert-laitue avaient tourné aux épinards pour atteindre le vert de gris. Il articula d’une voie rauque :
« Il viole Fatima ! » Rachid prit Jacques par le bras, le tira et l’entraîna vers la façade : la grande échelle de bois gisait toujours sur un côté, à terre, appuyée contre le mur. Il leva la tête et secoua Jacques en pointant l’œil de bœuf de son doigt. Il agrippa l’échelle.
– « Putain ! T’es lourde ! »
– « À qui tu parles ? »
– « À l’échelle ! Aide moi! »
– « Attends deux secondes ! » Jacques pianota sur son portable : un,un,deux: 112.
Pierre était calme, il évaluait le danger indifférent au ton menaçant : – « Hé, hé ! Mais c’est notre garçonnette ! On va la faire sauter la garçonne ! On va te les couper ma garce, ça t’aideras à en être, on va te débarrasser du superflu ma salope ! Tu en seras une vraie, c’est ça écarte bien les cuisses !» Adrien était un habitué des rixes, il sautillait devant Pierre qui se tenait en effet les jambes écartées devant l’autre qui exhibait le couteau à la hauteur des yeux, il en remuait la pointe par des mouvements secs des poignets et faisait mine d’attaquer par petits bonds successifs vers l’avant. Pierre connaissait ça du judo et lui aussi sautillait accompagnant l’autre dans sa danse, ce faisant il se déplaçait et faisait le tour de l’adversaire qui se croyait fort mais, pivotant sur lui même, perdait son orientation. Il était nettement plus grand que Pierre et il avait une bonne allonge. Le type déclencha son attaque, sûr de lui et sans retour possible, le pied gauche en avant il jeta la jambe droite devant en même temps que l’épaule, suivi du tronc, le bras se tendit comme un ressort vers le bas du ventre de Pierre qui s’était plié sur les jambes en les écartant comme un lutteur sumo, il écarta du bras comme à l’escrime dans un moulinet vers l’extérieur le membre adverse qui tenait la lame dont la pointe lui effleura le sexe sans l’atteindre, Pierre plia encore plus sur les jambes, le derrière presque à terre, embrassa le ventre de l’autre tout en passant les bras derrière les jambes dans le creux des genoux et se releva d’un coup sans lâcher prise, ses coudes à lui bien serrés au ventre : ce fut la bascule, la renverse à la façon d’une benne de chantier suivie d’un coup sourd de massue qu’on assène sur un piquet de clôture de champ et puis rien. La nuque avait heurté le plancher avec violence, le crane ayant auparavant un court instant ballotté comme une boule de bilboquet. Adrien ne souffrit pas. Morote Gari. Il l’avait faite, la prise interdite, celle qui peut tuer, elle avait tué. Catherine était assise sur le lit, les jambes écartées sur le drap, elle regardait Pierre, hagarde, le corps de l’étranger à terre et puis subitement se redressa et plongea pour ainsi dire, juste à temps pour ralentir la chute de Pierre et placer sa main sous la nuque avant son atterrissage. Elle l’allongea sur le dos, il était pâle, le pantalon humide au pli inguinal. Elle baissa le pantalon précipitamment et vit au creux de l’aine le petit bouillonnement, comme des bulles à la surface de la lave d’un volcan, ça éruptait le sang pour tout dire, ça pissait rouge, elle prit le chiffon qu’elle avait eu dans la bouche, reforma la boule et l’écrasa sur l’hémorragie. La porte s’ouvrit d’un coup, elle se retourna effrayée en maintenant le chiffon sur l’hémorragie. Le visage de l’homme qui apparut lui était familier, il ressemblait un peu à Pierre mais en plus grand et ses traits étaient plus durs, plus âgés aussi. Rachid s’avança rapidement ignorant la quasi-nudité de Catherine, il vit les deux macchabées dans la pièce, les deux sur le dos et les yeux grand ouverts au croissant de lune qui grattait encore un peu de ses cornes la lucarne. L’un d’eux serrait encore un long couteau à lame rétractile dans la main. Un petit clappement se fit entendre, il se retourna et vit l’écran de veille de l’ordinateur, une petite lueur rouge clignotait sous la caméra fixée sur l’écran. Son regard revint sur Catherine à genoux et le corps aux jambes nues, pantalon aux pieds et cheveux noirs frisés. Elle pressait toujours le chiffon dans l’aine. – « C’est Pierre ? » – « Oui » – « Qu’est ce qu’il a ? » – « Il pisse son sang ! » Catherine fit un signe du menton vers l’autre avec le couteau. – « Surtout ne bouge pas ! Je vais voir en bas et je reviens ! » Rachid se précipita à l’escalier et sauta juste à temps pour ne pas tomber au dessus du corps à la nuque tordue, on aurait dit que la tête était déboîtée comme celle d’un baigneur en plastique, Jacques lui, avait auparavant buté dessus et avait poursuivi sa course à quatre pattes en piétinant les côtes du mort, il avait pénétré dans la pièce comme la foudre dans une cheminée, les cheveux incandescents et les yeux comme des feuilles de houx. L’autre salop tenait Fatima sur le ventre en travers du banc et les mains attachées aux pieds de la cuisinière en fonte. Jacques arrivé par derrière l’avait tiré brutalement par les pieds et traîné sur le ventre, il avait fait un gros nœud double avec les jambes du pantalon jaune pipi de cadavre baissé autour des pieds et puis tordu le bras dans le dos, ça avait craqué. Rachid passa la porte de la cuisine et vit la forme sous la table ligotée en diagonale aux deux pieds de bois opposés qui se tortillait comme un ver de terre blessé, les bras étaient emprisonnés dans le dos dans un tablier de cuisine en guise de camisole, un des pieds de table lui passait entre les jambes et lui écrasait les couilles, la tête était fixée à l’autre pied par une ceinture autour du cou, le cul était bien à l’air, blanc cassé, on aurait cru à un gros œuf tombé de la boite dans l’allée d’un supermarché, le jaune du pantalon avait coulé. Jacques était agenouillé devant Fatima assise sur le banc, il entourait sa taille de ses bras, il avait posé la tête sur ses genoux et Rachid l’entendit dire : « Fatima, je t’aime ! », elle tremblait et sanglotait, les doigts écartés dans les cheveux rouges de Jacques.
Rachid lui, courut à l’évier, il ouvrit les portes du meuble de dessous et cria à Jacques de trouver un robot Marie et un essuie de vaisselle propre.
– « Qu’est-ce que tu veux faire ? »
– « Un garrot pour l’aine ! Dépêche ! Pierre va crever ! »
Rachid avait trouvé une éponge neuve encore dans l’emballage, il monta et brancha le robot marie que lui avait tendu Jacques et emboîta le cylindre à rapper le sellerie, celui avec des plus gros trous que pour les carottes. Contact ! La machine bourdonna et rappa l’éponge dans un saladier. Jacques se tenait debout, l’essuie en main. C’est alors que des lueurs puissantes et blafardes transpercèrent les volets de bois et tracèrent des raies blanches sur les murs de la pièce et les visages comme des ratures de rage. Des moteurs grondaient et aboyaient en marche avant et arrière, des portières claquèrent. La porte du salon s’ouvrit dans un grand fracas en même temps que celle de la cuisine. Rachid et Jacques aveuglés par des tirs de lumière s’étaient figés comme pour une photo, des talons frappaient le carrelage et le cuir frotté contre un autre cuir faisait un raffut de blaireau. Tout se passa en un éclair ! Ils furent saisis par des bras, tirés sur le dos et couchés sur le sol, ventre à terre. Un ordre fusa : « à l’étage ! » Fatima détachée par Jacques put à peine rassembler ses vêtements et se rhabiller, elle resta assise sur le banc, effarée. Elle se tira un torchon sur la tête et fut elle aussi bousculée et couchée à plat ventre sur le banc. Deux policiers s’affairèrent sous la table et libérèrent le garçon au pantalon jaune qui tourna des yeux affolés et resta assis par terre appuyé contre un pied de table, la bouche grande ouverte. Le brigadier chef Bertrand Dejouvenel dirigeait les opérations calmement et professionnellement, il communiquait par le canal sécurisé avec la hiérarchie : « Affirmatif, il y a de l’islamisme dans l’air ! L’un des agresseurs a le type maghrébin, il y a une femme aussi avec un voile, euh non! Pas une bourka, un foulard, aussi de type arabe. Et puis un roux aussi ! Oui un roux, type nordique.» L’un des gendarmes montés à l’étage se montra dans l’embrasure de la porte du salon :
– « Il y a gars qui saigne dru en haut, c’est urgent ! »
– « Ils sont déjà en route ! »
– « Chef, sauf respect, c’est très urgent, il faut l’hélicoptère ! »
– « J’envoie le message ! Et sinon quoi ? »
– « Une fille à moitié nue mais en vie et qui presse l’hémorragie du blessé avec un chiffon, un corps dans l’escalier et deux autres à l’étage, dont l’un avec un couteau encore en main.»
– « Ça saigne aussi ? »
– « Non ! La nuque pour les trois, le coup du lapin.»
Un type à la porte habillé en blouson et jeans, des sacoches en bandoulière tenait un petit enregistreur en main, il prenait des photos tout en parlant : « La police a les choses en main ! Au moins trois agresseurs dont une femme arabe, la victime était attachée comme pour un sacrifice. Le troisième a le type tchétchène. Ce sera une bonne une ! Oui sur le web mais contacte les annonceurs ! Ça va nous faire le mois.»
Un autre policier se présenta accompagné de François Ferdinand pour la tentative d’identification et le témoignage. Le gendarme Bertrand Dejouvenel se tourna vers lui et le salua obséquieusement par un « bonjour monsieur Fladhault! Vous reconnaissez les agresseurs et la victime ? »
– « Oui c’est bien la jeune femme agressée, je crois bien, j’ai pu voir ses cheveux et ses habits de loin. Celui là en faisait partie, je le reconnais à son pantalon, ils étaient quatre dedans pour la tenir et celui là en était. Il y en avait un autre dehors qui bloquait les persiennes, non le volets. Et les deux autres que j’ai conduites jusqu’ici? La couturière et la joueuse de tennis ? Elles sont où ?»
Jacques et Rachid reprenaient leurs esprits, ils étaient toujours couchés à terre, les mains derrière le dos, Jacques s’écria :
– « Je suis Jacques Vandenbrouck, c’est moi qui vous ai appelés, vous avez délivré l’agresseur ! Lâchez moi ! Mon copain Pierre va crever !».
Ils étaient quatre gendarmes à ce moment dans la cuisine, puis cinq avec la policière qui venait de pénétrer. Ils se regardèrent bêtement, il y eu un silence, et puis celui au téléphone se tourna vers le journaliste avec l’enregistreur :
– « Dehors ! »
On poussa l’homme sans brutalité mais avec conviction vers l’extérieur.
– « Détachez moi les deux là et prenez leur identité, à celui là aussi ! Et mettez lui les menottes.» Il désignait l’autre au pantalon jaune. « Ah oui, occupez vous de la fille ! » La policière se précipita vers Fatima pour l’aider à se relever, elle sanglotait.
– « Ça va aller madame ! » Elle l’aidait à se reboutonner.
– « Je veux aller à la douche ! »
– « On doit attendre le médecin madame, pour les examens et les prélèvements ! Vous allez faire un petit tour à l’hôpital. Est-ce qu’il vous a pénétré ? » Fatima secoua la tête en tirant sur sa chemise collante!« Il s’est lâché sur moi ! »
Jacques ayant récupéré l’essuie de vaisselle se précipita dans l’escalier suivi de Rachid avec le saladier. Ils pénétrèrent au dortoir, Catherine était toujours assise à côté de Pierre, une jambe repliée sous elle et l’autre tirée sur son flanc, une main ouverte à plat sur le sol et bras tendu pour se tenir, comme si elle dessinait d’un doigt avec l’autre main dans le sang mais elle ne faisait que presser le chiffon rouge dans le creux en haut de la cuisse près du ventre ; elle se redressa en voyant Rachid et Jacques :
– « Ça pisse toujours !» dit elle d’une voix de petit chien battu. Rachid s’approcha et s’agenouilla à côté de Catherine. Il se dit que les stages de secourisme ne sont pas utiles que pour les petits incidents à l’entraînement. Il plaça la main à la place de celle de Catherine qui se recula sur les genoux. Il souleva une seconde le tampon et le replaça de suite.
– « On ne saura pas faire un vrai garrot, c’est trop haut ! On fait la compresse. Fais moi un hamac avec l’essuie Jacques. Madame, prenez le saladier, là et versez l’éponge dans l’essuie ! »
– « C’est Coco ! » dit Jacques. De nouvelles lumières tournantes se manifestaient à ce moment comme des phares de côtes par les fenêtres du toit, la cage d’escalier clignait de son œil de bœuf. On entendait des moteurs et des voix fortes et puis des pas dans l’escalier, presque un galop, le piétinement d’un troupeau et puis le double cri de l’avant dernière marche. Deux grands gaillards, vestes et pantalons blancs surgirent comme des spectres dans la pièce accompagné d’un courant d’air à cause des portes ouvertes au rez de chaussée.
– « On peut faire de la lumière ? »
L’un des deux ectoplasmes avait parlé, Catherine s’était précipitée aux interrupteurs. Les deux petits plafonniers émergèrent de l’ombre, d’abord timidement puis augmentant en puissance. Les deux spectres blafards se transfigurèrent en anges bibliques, puissants, des bras comme des cuisses, capables de combattre toute une nuit sans faiblir dans le désert, c’est ce que se dit Rachid. Le premier s’approcha et s’agenouilla à côté de Rachid, l’autre, resté debout, contemplait la marre noire qui baignait Pierre :
– « Oh ! Putain ! »
– « Non, c’est un mec ! » répondit l’autre qui examinait l’entrecuisse saignant.
– « L’hélicoptère est occupé à cause du Covid ! Il faut le transporter de suite sur Montaban, on a encore le matériel du dernier don du sang là-bas et on a des culots au frais ! »
C’était l’ange debout qui avait parlé. Il se tourna vers Catherine :
– « Vous connaissez le groupe sanguin de votre conjoint, madame ? »
Catherine fit signe que non. L’infirmier se baissa et écarta la main de Rachid pour voir :
– « C’est vous qui avez fait le tampon ? »
– « Oui ! »
– « J’ai vu faire la même chose en Afghanistan. Vous avez bien fait. Bon, on le descend.  Accompagnez nous et maintenez la pression monsieur. »
Les deux descendirent Pierre à bout de bras, Rachid avec eux, se glissant le long du mur et maintenant la pression. Une deuxième ambulance était arrivée, la policière y accompagnait Fatima ; voyant les deux autres arriver portant Pierre, le chauffeur cria vers les infirmiers brancardiers :
– « Passez par la Malcense et prenez le sentier agricole, il y a une voiture qui bloque la route là-bas ! »
Catherine arriva alors haletante, elle courut dans la lumière blafarde des phares tournants, elle remuait et articulait largement les lèvres comme dans un film muet, elle voulait accompagner Pierre qui gisait inconscient sur la civière de la première voiture, une sorte d’attelle avait été serrée en haut de la cuisse.
– « Pas de place madame ! Je regrette» lui dit l’infirmier assis derrière, le pouce sur l’artère carotide de Pierre.« Appelez là dans deux heures ! » Il lui tendit une carte et croisa le regard de Catherine fixée sur Pierre:
– « Ça ira madame, ce n’est qu’une question de sang ! Et on en a.»
Jacques et Rachid regardèrent la manœuvre des deux véhicules de secours, effectuant des marches en arrière pour se placer en direction de la ferme de la Malcense, les quatre grands phares balayaient le potager et ses poireaux couchés dans la terre comme des poilus à Verdun, la maison avec l’œil de bœuf et le bois Madeleine derrière ressemblait à un décor en carton pour un film d’épouvante, la guimbarde rouge là-bas, piquée de blanc comme une varicelle à l’envers suait sous le pommier qui continuait de pleurer ses fleurs et derrière, la petite voiture de Rachid se tenait bien sage, comme un zeste d’orange. Un fourgon était arrivé équipé lui aussi de matériel médical mais noir celui là, avec des fenêtres renforcées, le passager à l’avant, en costume gris était descendu une mallette en main. Il portait des petits lunettes rondes. Un des policiers l’accueillit et l’accompagna dans la maison :
– « Il y en a trois à l’intérieur, leur compte est réglé. Peut être faudrait il examiner d’abord le quatrième, il est en cuisine, ça tombe bien car l’inspecteur est justement en train de le cuisiner ! »
François-Ferdinand était à côté, entre deux gendarmes, il tourna la tête vers l’un d’eux et dit :
– « Mais ! Mais ils étaient cinq ! Il y en avait un dehors ! Il est retourné à la voiture, je l’ai eu dans les phares en partant ! »
Jacques et Rachid se regardèrent : « Marie ! »

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