Chapitre 17 La bourde de Jeannette

illustration: yukiryuuzetsu

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Chapitre XVII.

La bourde de Jeannette.

Pierre ouvrit les yeux au son des premiers gazouillements, des ombres passaient devant les rideaux tirés de la fenêtre qui verdissaient légèrement en mélangeant leur bleu clair avec le soleil levant, il repoussa les draps et s’assit sur l’oreiller en tirant les pieds et se mit la tête entre les genoux pour voir. Les rideaux tremblaient doucement du courant d’air de la fenêtre entrouverte, les bruits de scène augmentaient, des craquements, des appels de moineaux se faisaient écho, le spectacle allait commencer, on attendait les trois coups. Le téléphone portable vibra une fois, puis deux, puis trois, il se leva et le cauchemar éveillé commença. Il lut les messages et alertes des comptes « redface », « together », « between » :
« Bonjour ma poule »
« Tu fais la chèvre ma poule ! »
« Elle est mignonne frisounette ! Partagez ! Partagez !»
« Pour le strip termine par le masque ! Ça donnera du piment ! »
« Saute, saute Pierrette ! »
Il y avait des photos d’écran, avec la poutre, lui dessus en jupette et des yeux de biches, de face et puis de dos. Il resta un moment figé et consulta les auteurs, ça venait surtout du Lycée mais il y avait un commentaire qui disait :
« Hé les gars, la ceinture noire en déshabillé, c’est ce qu’ils appellent un Sude au cul ».
Et puis un autre:
« Pas une ceinture, un string ! »
Il respira à fond, réflexe de combat, le cœur battait comme après un combat difficile, il se retourna brusquement et se vit dans l’ovale de la glace, le visage empourpré, et dégringola l’escalier indifférent aux cris de la première marche. Il pénétra en trombe dans la cuisine, Fatima était assise sur le tabouret, son fichu lui pendait jusqu’au nez, elle était en sanglots, elle criait presque en se tordant les mains, son téléphone entre les deux genoux. Coco se tenait à côté, pâle et les mains grelottantes.
– « Vous êtes folles ou quoi ! La bonne blague ! »
Il avait hurlé en disant « La bonne blague! ».
– « Pierre je suis désolée, j’ai appelé Jeannette … »
– « C’est bien d’être désolée mais moi je n’ai plus qu’à changer de club, de famille, de Lycée, de ville même ou de pays ! Et ma mère, et mon père !»
– « Jeannette partage ses droits sur le site avec un copain des beaux arts et l’autre n’a pas compris que c’était un travail en cours et il a publié, il trouvait ça bien. »
– « Un busard des bozards! Tu m’étonnes ! Des branleurs ! »
Fatima leva la tête et arracha d’une seule secousse son foulard :
– « Et moi qu’est ce que je fais ? Aux barres ça a déjà fait le tour, tu peux être sûr ! Avec ça pas besoin de virus, mes parents n’oseront plus sortir et moi je peux plus rentrer. »
– « Fatima, appelle Rachid ! Il est respecté aux barres, il sait parler. Où est-ce qu’il est mon falzar ?»
– « Le tien était complètement foutu. J’ai modifié ce matin de bonheur un ancien à mon père, il est sur une chaise au salon avec ta ceinture et une chemise. » Coco avait parlé les larmes aux yeux et la gorge serrée.
– « Si tu savais Pierre … on s’est marré non ?» elle s’étranglait.
– « Ah ça, pour se marrer ils se marrent ! »
– « Pierre, c’était pour jouer ! » Coco se décomposait et se serrait une main dans l’autre.
– « Coco ! Tu sais ce qu’ils vont me faire ? Tu connais pas les mecs ? »
– « Non, je connais pas les mecs mais J’en connais un, un vrai ! Un qui sait jouer! Qui n’a pas peur de faire la fille! »
Pierre se figea et ses lèvres remuèrent sans rien dire, il avait pensé dire: Je t’aime, mais il n’y eu qu’un souffle; un ange passa. L’ange les regarda tous les deux et repartit en prenant le chemin le plus court, il traversa Pierre de part en part en laissant des traces collantes sur les parois de la caverne de son âme. Pierre se ressaisit.
– « Tu comprends pas Coco ! LES mecs c’est pas pareil que UN mec ! » Pierre n’en dit pas plus mais une soupe épaisse cuisait à gros bouillons dans sa tête en lâchant des bulles à la surface qui éclataient comme des prouts. Il connaissait les codes bien sûr mais s’en moquait le plus souvent, sa ceinture marron de judo le lui permettait, ça lui suffisait à lui pour se faire respecter par les mecs, y compris par ceux qui l’avaient vu passer la serpillière sur le carrelage de la cuisine et jouer à la poupée avec Marie mais lui se savait petit garçon et il couvait un gosse dans le ventre, celui qu’il était resté. Un mec tout seul, il est comme une meuf, il respire les fleurs et caresse les chats, mais un mec avec d’autres mecs, il doit assumer, il faut rouler les mécaniques et même si c’est pas vrai, laisser supposer qu’on s’y connaît en filles, qu’on l’a déjà fait! Quoi? Ben, tu sais bien! Les autres ils ne peuvent pas contrôler, tu inventes ! Et tous les mecs le savent mais on fait semblant, on fait tous semblant, c’est la règle: il faut jouer les forts! Même les petits jouent aux balèzes, à vrai dire ce n’est même pas une affaire de biscotos, les gringalets y jouent aussi, les petits gros et les tringles à rideaux; l’important c’est l’allure, la démarche, pas nécessairement celle de Aldo Maccione, lui il fait rire, non plutôt le style métropolitain même pas sportif et pas plus bagarreur, non non, le style mec à femmes, roublard et hypocrite mais surtout et avant tout blasé: « Les filles? Toutes pareilles, crois moi mon vieux! »
Malheur au mec qui couche avec la fille sans la baiser ! On racontera justement qu’il ne sait pas baiser.
Malheur au tendre, au gars âme sœur qui écoute et qui sursaute quand la fille lui prend la main, car on le poussera du pied comme un p’tit chien.
Malheur au grand frère maman, malheur au copain fidèle ! On le traitera de pétochard.
Malheur à celui qui lave et repasse ! On l’appellera bonniche
Malheur à celui qui sait coudre ! On lui en donnera à recoudre, des boutons de braguette.
Malheur à ceux qui font des bouquets de fleurs! On l’appellera « Ma poule »
Et pour finir, au comble de l’outrance, la pire des injures:
Malheur au danseur! On l’appellera « La Fille! »
Il y aura même des filles elles même pour colporter le message que ce gars là n’est pas à la hauteur, celles qui roulent en voiture quatre roues motrices, deux à l’avant et deux à l’arrière et qui se pavanent avec le mec qui va avec, pour se montrer aux copines, et qui se font tabasser à l’occasion par le même mec qui va avec, les samedis soirs après la fête.
Pierre marcha au salon les poings serrés, la chemise de nuit se soulevait et retombait, se plissait comme un drapeau au vent, il saisit les habits comme un aigle un lapin et monta à l’étage en sautant deux marches sur trois, ignorant la dernière qui chante. Il se regarda dans la glace au dessus de la commode et vit ses yeux encore dessinés de la veille, il haussa les épaules et se cracha à la figure. Il enfila le pantalon comme un sac à patates, en sautant et tirant dessus, rentrant la chemise dedans avant de fermer la braguette. Les chaussures étaient restées à la cuisine, il descendit l’escalier en tirant le sac sur les marches et les enfila devant la porte en tapant des talons. Fatima était toujours assise sur le tabouret.
– « Appelle Rachid, crois moi ! » Il se tourna vers Coco :
– « Merci pour le pantalon ! On peut te faire confiance ! » Le ton était dur, sec, mordant. Elle sentit du dégoût dans ses yeux et elle eut mal. Pierre sortit et traversa le potager, le portillon grinça, Coco l’avait suivi, les pieds nus dans la terre et en pyjama rose transparent, elle prononça :
– « Pierre, tu sais … Pierre, si tu savais …» Mais sa voix grinça comme celle du portillon et retomba comme les petites têtes en fonte moulée de ses volets, elle regagna la cuisine, s’assit sur le carrelage aux pieds de Fatima et ouvrit la bonde, elle pleurait, elle pleurait tout ce qu’elle pouvait et dit :
« Pierre, je t’aime tant. On a si bien joué »
Elle ne s’était jamais sentie aussi misérable depuis la mort de Irène, ses genoux perçaient la toile légère humide de ses larmes. Elle se releva, pensant s’allonger sur le lit de sa chambre où Pierre avait dormi et traversa l’atelier; la machine à tricoter la regarda, immobile, sans savoir quoi faire ou quoi dire, ça ne parle pas une machine à tricoter mais elle n’en pense pas moins! elle cliqueta un peu de ses dents d’acier, tordit un peu le tire-laine et puis agita le tricot suspendu auquel Pierre avait ajouté des rangs. Coco s’y accrocha gauchement et le regarda, le toucha des doigts et le caressa de la paume. Elle sentit un souffle frais sur son front chaud et sut qu’il était là:
Il sauta sur le charriot de la machine et saisit de son bec une maille du tricot pour le remonter et il prit la forme de Irène qui s’assit sur le tabouret, elle saisit les mains de Coco dans les siennes en la fixant des yeux:
-« Tu as la chance que je n’ai pas eue. Il est bien ton copain. »
-« Mais il est parti, c’est foutu! »
-« Ne te laisse pas aller Catherine, je vais te le ramener ton Pierre.  »
-« Tu ne sais même pas où il est!»
-« Je n’ai pas besoin de le savoir, tu crois que les hirondelles savent où elles vont? Elles y arrivent en tous cas.»
Irène déploya les ailes et prit son envol. Fatima à la cuisine répétait comme un mantra :
« la honte, la honte, la honte ! »

*

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