Chapitre 10: Le hub

illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre X.

Le HUB

– « Il faut suivre les panneaux HUB pour nous trouver ! Tu verras ce sont des bâtiments de couleurs rose sale tout au bout dans le coin des éoliennes ! » 
Marc connaissait la ville, mais il n’allait jamais trop loin dans ce coin quand il était môme. Bien sûr le quartier lui était connu, mais seulement jusque la Norgefish qui transformait le poisson importé de fermes scandinaves. Les bâtiments étaient désormais vides, des palettes et des caisses en styropore traînant ici et là dans les hangars délabrés témoignaient de l’activité interrompue. Des treuils gisaient sur le sol comme des poulpes démembrés et rouillaient au vent du large qui déplaçait à marée montante des masses d’odeurs fétides vers le port et la ville, de grands bacs jaunes en plastique translucides renversés sur le sol vomissaient des têtes sans yeux et d’autres restes de chaire pourrie laissées là en souvenir d’elle par la multinationale, la hyène gavée et pressée n’avait pas léché les carcasses, mouettes et grisards n’y mirent pas plus le bec.
Marc roulait au pas entre les squelettes de hangars en évitant les débris divers sur le sol. Il avait pensé traverser la zone pour prendre au plus court au lieu de faire le tour en suivant les panneaux et il s’en repentait. Mais le mieux était de continuer jusqu’au bout maintenant en gardant le cap sur les éoliennes qui faisaient de grands signes au dessus des arches de ferrailles comme des appels à l’aide, des Mayday en sémaphore. Arrivé au bout de « l’avenue des sargasses » il déboucha sur une sorte de rocade longeant une double haie de grillage haute de cinq mètres au moins avec des poteaux rutilants neufs, ils étaient pliés en angle obtus sur le dernier mètre en haut, ce qui en rendait l’escalade impossible. La rocade faisait le tour de la zone et il se retrouva au point d’entrée : la configuration des lieux n’était plus celle qu’il avait connue, gosse, quand il jouait là au capitaine Flint avec quelques autres pirates: à l’époque il y avait du sable de dune et des grandes herbes qui piquent les jambes, on y trouvait des squelettes de bateaux et des pins maritimes rabougris. Il se résolu à suivre le GPS et les panneaux indiquant HUB apparurent en effet. Les bâtiments des affaires maritimes semblaient avoir été construits sur un immense parking, une barrière type chemin de fer en contrôlait l’accès mais elle était levée et personne n’était dans la cabine au moment où il la franchit. Peu de véhicules stationnaient et il se gara pour ainsi dire devant la porte d’entrée. Il fallait sonner, ce qu’il fit et, n’entendant rien pressa le bouton une deuxième fois en insistant. Un gendarme arriva et ouvrit d’un air excédé :
– « Ça va, ça va ! Il y a un raz de marée ? Les Anglais ont débarqué ? Ou c’est un besoin pressant ? Les toilettes sont au bout du couloir ! »
Marc était en tenue et sa qualité de sous-off était reconnaissable. Il se présenta et demanda à voir le capitaine Rougier.
– « Ah ! Bienvenu ! Vous êtes le nouveau collègue qui vient de la Mobile. Rougier est en arrêt mais le second est là. C’est l’avant dernière porte avant les WC. C’est utile pour une fin de carrière, à cause de la prostate. J’dis pas ça pour vous hein ! Vous n’y êtes pas encore, chez nous vous aurait l’opportunité d’apprendre l’Anglais, le Croate, l’Arabe, le Kurde et même le Verlan. On s’y fait vous allez voir, vous savez nager ?»
Marc atteignit le bout du couloir, la porte était entrouverte, on entendait un bruit de clavier et une sorte de crachement continu interrompu de voix d’hommes plutôt nasillardes. Il poussa le battant et se présenta dans le chambranle.
L’homme grisonnant assit à la table tourna la tête vers la gauche, vit Marc en uniforme et lui fit signe d’un mouvement de bras de s’asseoir sur la chaise en face et baissa le son de la liaison avec la vedette garde-côte. Il donna encore quelques tapes sur son clavier en fixant l’écran avec des yeux plissés puis se leva pour saluer Marc qui se redressa d’un coup en renversant la chaise pour saluer. Ils regardèrent la chaise renversée et se saluèrent.
– « Elle est un peu bancale, c’est de naissance. Vous nous avez trouvé facilement ? » Marc fit signe que oui en redressant la chaise par le dossier.
– « Oui hein ! C’est comme je l’avais dit, il suffit de suivre le panneau HUB. »
L’homme parlait avec l’accent du pays, il devait avoir passé les soixante ans mais le visage buriné par le large lui donnait un aspect dynamique, les dents blanches étaient des vrais dents , il en manquait une, la première prémolaire à gauche, et on devinait sous la tunique un torse resté mince et plutôt musclé.
– « Tu permets que je t’appelle Marc ? Hein ? Toujours aussi bon au grimper de corde ? »
L’homme avait un sourire amical. Marc fronça les sourcils et resta un instant bouche bée, il eu l’image de la salle de sport au lycée, les grosses cordes sur les crochets au plafond et le visage avec la dent manquante qu’il avait devant lui sembla sortir de la brume comme un chalutier au mois de novembre.
– « Monsieur Delestrain ! Ah ben ça ! Si je m’attendais ! Vous n’êtes plus prof de gym ? »
– « Ça fait longtemps. Je n’étais pas prof, j’étais moniteur quand je t’ai eu en sixième et jusqu’au BEPC je crois bien, j’ai passé le concours de la gendarmerie un an après. Alors, je vois que tu as choisi la même maison mais pour moi c’est la dernière année ! » Il eut un large sourire découvrant de nouveau sa collection dentaire presque complète.
– « Et donc tu as demandé ta mutation ? Ils t’ont laissé partir comme ça à la Mobile ? »
– « Euh ! Ils m’ont demandé de demander ma mutation. »
– « Je le sais mais je ne suis pas sensé le savoir. Ton permis bateau a aidé, tu aurais pu tomber plus mal, j’dis ça, j’dis rien, en plus tu n’es pas loin de chez toi, famille nombreuse, hein ! » Il aimait bien dire « Hein ! » monsieur Delestrain, c’était une façon pour lui de trouver l’approbation de l’interlocuteur, au bout d’une dizaine de « Hein ! » la tête de l’auditeur remue comme une tête d’âne sur la plage arrière d’une voiture. Comme prof de sport il avait un autre tic, c’était : « J’dis ça, j’dis rien ! » dans le genre : « Tu vois, le fosbury c’est bien, hein ? Mais si tu maîtrises mieux le ventral, alors fais du ventral ! Tu comprends ? J’dis ça, j’dis rien. » Ça voulait dire : « Fais comme tu veux mais suis mon conseil ». Ça marchait, d’ailleurs au bout d’un an de Delestrain, on savait faire des choses à la barre fixe, au mouton et on enrichissait son lexique d’expressions : « Elle est bien foutue la prof de Français, hein ? », « T’es un peu trop jeunot pour elle, tu crois pas ? J’dis ça, j’dis rien ! ». Delestrain répéta :
– « Famille nombreuse ! Cinq, c’est bien ça ? » Lui il était trois fois grand-père et une petite fille était en route si l’échographie était juste :
– « ils se trompent parfois tu sais, il y a des garçons qui se planquent, ils sont déjà pudiques avant de naître. Quand la première nous a dit qu’elle était enceinte on avait regardé drôle avec ma femme, elle était jeune encore mais finalement … C’est bien une fille ta première ? Mais avec les garçons ça va pas tout seul non plus, notre aîné il a quitté la baraque à dix huit ans, on s’était engueulé et maintenant il est deux fois papa, des beaux petits gosses, ils passent à la maison presque tous les dimanches, tu en as deux qui sont majeurs, hein ? »
Marc eut le sentiment que Delestrain avait parlé de son fils exprès, comme pour le mettre à l’aise et l’inviter à parler; ah! Il n’avait pas changé monsieur Delestrain, il lisait dans les gens semblait il, mais pour leur bien, pour les aider. – « Moi je suis grand-père une fois seulement par la grande, un garçon, il n’a pas de père et mon grand passe son bac cette année. Il a claqué la porte il y a dix jours. »
Delestrain avait levé la tête, attentif, l’éducateur avait repris le dessus, écouter d’abord, pas de conseils, écouter. Marc parlait, il en avait dit plus qu’il n’aurait voulu, il vida son sac comme on dit, mais le regard de Delestrain l’enseignait, il ne pouvait pas s’empêcher de le voir comme jadis, il avait de nouveau dix ans. Pour ce qui était de son affectation il lui proposait les patrouilles avec la vedette, il n’avait qu’un pilote en ce moment et Marc avait le permis et puis il se débrouillait bien en Anglais ! «  Hein ! »
– « Avant, l’activité sur la côte c’était surtout le contrôle de la pêche mais depuis pas mal de temps maintenant on passe du temps avec les clandestins qui veulent gagner l’Angleterre, il y en a qui essayent en bateau pneumatique et même à la nage, tu te rends compte, mais faut pas non plus exagérer, il y en a chez nous et de l’autre côté aussi certains qui voient des migrants partout. Il y a quelques mois les britiches nous contactent, ils en ont repéré un qui tente le coup en combinaison néoprène, il est encore chez nous, qu’ils nous disent mais il s’approche de leurs eaux. On prend le zodiac et les gars y vont à trois. Au bout d’une demi-heure ils l’aperçoivent, mais c’est un rusé qu’ils me disent à la radio et un sacré nageur, il se met régulièrement en apnée et disparaît un moment pour réapparaître plus loin et le gars il passe dans les eaux anglaises, on appelle Folkestone et les autres le prennent en chasse, il le suivent au sonar et à quelques kilomètres des hautes cleaves ils le coincent avec deux vedettes et l’attrapent au filet. On était resté en contact avec eux, on les entend crier : Holluschick ! Holluschick ! Soyez polis ! qu’on leur répond, mais eux ils continuent : seal ! Seal ! Tu comprends ? Tu sais c’qui z’avott-teu pécaille ? »
Dans l’ambiance du récit Delestrain avait lâché la bride à la linguistique locale, 
-«  un phoque ! Un kien deul mer ! Il nous l’ont renvoyé comme un migrant. La pov’ bête, elle brayo comm el p’tit quinquin ! Des phoques on en a des colonies entières maintenant, y sont toudis dans les grands rochers au cap, c’est là qu’on lui a redonné sa liberté et il ne nous a pas dit merci en partant. Chez nous on accueille les phoques mais pas les humains, c’est mieux que rien.» Il avait pris un air un peu triste sur la fin :
– « Tu verras, ce sont beaucoup des jeunes, comme ton gamin qui a claqué la porte. Les migrants je veux dire. Fais attention à ton gamin ! Hein ! Ça a de la valeur les gamins !»

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