Chapitre 9: Exploration nocturne dans la caverne

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Chapitre IX.

Exploration nocturne dans la caverne.

Les filles étaient arrivées la veille, assez tard. Claire avait laissé la petite voiture sur le terre-plein en face du portail. Elles s’étaient amusées de voir Pierre en tunique, il avait l’air d’un adolescent de la Rome antique avec la ceinture de corde à la taille et ses cheveux de mouton noir. Jeannette fit rire les autres en y passant la main « pour sentir si c’est doux ! ».
Elle voulait prendre Pierre en photo comme ça dans la campagne mais Pierre fit une drôle de tête et Coco mit les spaghettis et le reste sur la table : il y avait une salade verte et de la sauce rouge et puis la photographe s’était ravisée :
– « Il fait trop sombre de toutes façons, je n’aime pas le flash, ça écrase ! » 
Elles restèrent un moment à table sauf Fatima qui avait pris ses math avec elle, le programme ne lui laisserait pas de temps avant jeudi et elle voulait travailler un peu déjà. Vers onze heures les autres avaient fait un raffut d’enfer en tirant les sacs dans l’escalier jusqu’à la grande chambre. De sa chambre à lui Pierre les avait entendues parler et rire jusque tard dans la nuit et ça l’avait bercé, comme un gosse. Il se sentait rassuré, il avait pu parler avec Hélène qui lui avait dit de ne pas s’en faire, elle avait discuté avec Marc, il avait eu des problèmes dans son service mais un bien en était sorti : il n’irait plus aux manifs et elle, elle en était contente de ça parce que ça lui rongeait le sang. Marie était là et comme elle voulait le voir, Hélène avait activé la caméra, la petite sœur avait rit et plié les doigts devant l’écran. Pierre s’endormit avec cette image. Il se réveilla dans la nuit, il se retourna une fois, puis deux, ça grattait, sur les cheveux, dans le cou, au cul. Il s’assit dans le lit et repoussa les draps beige clair de campagne : ses pieds dépassaient de la chemise de nuit, il replia les jambes, seuls les orteils dépassaient; ils les remua comme des marionnettes. Un petit air traversa furtivement la pièce et lui chuchota quelque chose à l’oreille, mais Pierre ne comprit pas, il ne connaissait pas cette langue mais il en reconnaissait la mélodie : la mélodie des greniers et des mansardes, la nuit, quand les bêtes qui se cachent le jour, sortent. Un trottinement discret sur les tuiles, il leva les yeux sur la tabatière entrouverte : le ciel était clair et saupoudré comme par une pluie de farine sur la planche quand le paquet est tombé d’un coup mais mollement en faisant pouff. Ça pressait sur le bas du ventre, il avait envie de pisser, tout bonnement. Il pivota sur les fesses en écartant les jambes pour sortir du lit, posa les pieds sur le plancher puis se leva. Il marchait doucement, sans bruit, entrouvrit la porte ; quelques grincements de bois dans un silence d’apnée. Il descendit les marches, il se sentait plus Wendy que Peter Pan à cet instant, ouèp ! Pour un peu il serait descendu en volant. Il atteignit le salon et traversa à pieds nus la cuisine. Les volets portes n’étaient pas fermés et les casseroles étincelantes suspendues le regardèrent passer, elles se moquèrent en étouffant des petits rires et se renvoyèrent cul à cul l’image de l’angelot qui semblait se déplacer sans pieds comme la Belle dans le couloir voilé de la Bête. Le jardin était mouillé de lumière astrale, il sortit et soudain il la vit, elle se balançait sans bouger au dessus du vieux chêne farceur dans toute sa splendeur ronde et sans pudeur, elle siégeait débonnaire sur sa lunette céleste, elle frémit à peine, aperçut Pierrot et lui fit un clin d’œil complice, un hibou traversa la nuit. Il pénétra dans la salle d’eau, souleva sa robe et urina assis, pas tant que pour éviter de mouiller le tissu mais surtout aussi parce que la position debout avec la chemise relevée par au dessus lui semblait ridicule, même si personne ne pouvait le voir. Il est vrai que, dans les deux positions, une certaine décontraction du zizi est requise. Pierre traversa le jardin en sens inverse, un peu sur la pointe des pieds car les petits cailloux de l’allée lui avait écorché les talons. La porte de la cuisine fit son léger bruit de tremblement de vitres qu’il avait remarqué le premier jour, frotta sans le voir la chemise sur la porte noircie de la cuisinière et, s’apprêtant à passer au salon, vit les clés sur la petite planche murale. Il s’arrêta et les observa.
Il y en avait quatre. Celle de l’entrée sans doute, une pour le jardin, ça faisait deux, il y en avait encore deux. Celle de la douche sûrement, et une, peut être de la petite porte en haut, juste avant le palier, celle fermée à clé. Il les observa : les deux plus grosses avec des râteaux élaborés étaient sûrement celles des deux entrées, devant et derrière, donc une des deux autres était pour la douche, celle un peu rouillée. La quatrième était comme neuve, propre et brillante, celle de la chambre interdite, la caverne aux milles secrets. Pierre prit la clé et monta. Il fit la pose au palier pour s’écouter respirer et inséra la clé, la tourna, le penne se rétracta, il poussa la porte qui glissa sans bruit sur le plancher usé juste ce qu’il faut sur un arc de cercle un peu plus clair et brillant, comme ciré par les ouvertures répétées. La petite pièce était largement éclairée cette nuit là par la lune qui collait son nez à la vitre de la chatière du toit assez large pour en laisser passer trois d’un coup, des chats.
Ça sentait le bois et la poussière propre.
Pierre tira la porte derrière lui et fit le tour de la mansarde avec les yeux:
un coffre avec un couvercle bombé trônait sous la chatière voilée par les toiles d’araignées, il avait été tiré sur un chemin de côte par Billy Bones en personne après son naufrage, une étagère sur pieds qui montait jusqu’aux poutres, elle ne portait que des livres de formats divers, mais pas d’albums, une penderie, c’était une simple barre avec des cintres, une veste à boutons dorés sur le devant et un symbole cousu dessus : des petites ailes, il y pendait quelques autres habits, des robes ; il y avait une petite table, non ce n’était pas une table, le plan de travail était en pente douce, il y avait un trou pour un encrier, le pupitre simple était disposé à peu près sous la lucarne et siégeait devant une petite chaise de cuisine avec des pieds ronds. Une montgolfière miniature se balançait légèrement, elle hébergeait une ampoule électrique de jadis, en forme de poire. Il se baissa et ouvrit le coffre: il y avait des cahiers d’école, ça y ressemblait en tous cas, des carnets, une Pipi Langstrump en chiffons avec de grandes tresses rousses, à l’intérieur du couvercle étaient collées des photos apparemment découpées, on y voyait Gérard Philippe revêtu d’une cotte de mailles, des murailles en arrière plan, il y avait Nicolas et Pimprenelle, Nounours aussi, des loups en meute courant dans la neige. Il se releva, regarda vers les étagères avec les livres cachés dans le coin obscure, le clair de lune n’y parvenait pas. Il se tourna vers le pupitre et ouvrit le plan de travail, il y vit une pile de cahiers A4, usés comme ceux que l’on oublie, enfant, au fond du cartable.
Un brusque courant d’air secoua les pages et dressa en pointe ses cheveux sur la tête comme dans les dessins animés, une sorte de claquement, effrayé il tourna la tête vers la charpente. L’effroi le saisit aux dents, de brusques bourrasques traversèrent la pièce, les feuillets s’agitaient comme des feuilles de peuplier, des ombres obscures balayaient les parois et le sol, il leva les yeux et aperçut les deux yeux perçants qui l’observaient, les ailes s’étaient repliées et l’air s’immobilisa, c’est alors qu’un grincement perça le silence qui avait suivi, un bruit de ferrailleur qui donne un coup de tronçonneuse et apparurent, en chien de faïence avec le hibou, sur l’autre contre-fiche de la ferme de charpente deux autres yeux bien jaunes, mais pas de la même espèce. Les yeux à Pierre s’étaient faits à l’obscurité et il distingua au sommet de l’arbalétrier l’ouverture, des briques manquaient à cet endroit, le chat miaula une seconde fois comme pour se faire la voix et exhiba au hibou sa silhouette chinoise, la queue se relevait au dessus des reins. Pierre reprit son souffle et fouilla, scrutant dans l’obscurité les mouvements des deux hôtes. Pierre sortit la pile de cahier, referma le pupitre, quitta l’antre à pas feutrés, mais il entendit du bruit dans la grande chambre, quelqu’un se levait. Il sortit de la pièce furtivement, ferma la porte et entra dans sa chambre, il colla l’oreille à la porte; on descendait l’escalier. Il attendit encore un peu, posa les cahiers sur le lit et ressortit avec la clé pour verrouiller la pièce secrète ; la clé tourna discrètement dans la serrure docile. De nouveau dans la chambre il glissa les manuscrits dans son sac, tira la corde d’obturation et se coucha.
Il s’envola aussitôt en évitant comme un aveugle les troncs puissants surgissant ici et là. Une voile de bateau fantôme gris clair se gonflait lentement à la fenêtre, il s’assit sur une grosse branche et s’endormit.

*


Chapitre 8: Mensurations

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Chapitre VIII.

Mensurations.

Pierre se sentit un peu fille en se réveillant sans culotte sous la chemise de nuit mais couvert par les draps. Les fleurs du papier mural semblaient s’entrouvrir avec le jour. Il enfila le pantalon déchiré sous la chemise de nuit et s’approcha de la commode, il se regarda dans l’ovale de la glace et se trouva bête avec le pantalon déchiré et la chemise par au dessus, il retira le pantalon et enfila son slip et puis remis le pantalon quand même. Il y avait des pinces à cheveux qui traînaient, des petites boites, il y en avait une en plastique transparent avec un petit balaie dedans et du noir pour les yeux. Il la prit et s’amusa à se brosser les cils, il jouait comme ça quand il était gosse avec le rouge à lèvres de sa mère et ses chaussures à hauts talons, il en avait même cassé une paire. Il se regarda dans la glace: il restait visiblement du noir sur le pinceau, et ça lui fit, après le brossage, comme un œil de biche. Il descendit par le petit escalier de bois et pénétra dans la cuisine, Coco était, elle, restée en pyjama, veste et pantalon trop vastes pour sa taille avec des larges rayures qui se promenaient sur ses formes et les dessinaient comme une esquisse au crayon de bois sur du papier crème à petits grains. Elle sortit pour ouvrir les grands volets des portes, rentra et regarda l’œil de Pierre, elle rit:
– «Tu me fais de l’œil ? Il faudra faire l’autre, on le remarquera moins! Tu as bien dormi en pantalon?»
– «Non je viens de le mettre pour descendre.»
Elle le regarda de bas en haut :
– «Ça fait con! Tu diras, il n’y a que moi pour te voir. Les mecs ils ont peur qu’on voit leurs fesses, c’est bizarre, mais ils pissent dans les rues le zizi à l’air contre un mur. Tu avais peur que je vois tes cuisses? Tu devrais faire du sprint pour prendre l’habitude ! Ils ont des belles cuisses les sprinters. Ça t’as gêné hier quand je t’ai vu dans la douche?»
Pierre resta sans rien dire.
– «Bon je fais le tour pour ouvrir les volets du salon, tu peux tirer les crochets de l’intérieur?»
Pierre traversa le salon et avança à pieds nus vers la fenêtre. Elle était à petits bois et double vantail. L’ouverture s’effectuait à l’ancienne par une poignée ovale en fonte moulée, elle présentait des reliefs. Le jour naissant laissait filtrer de l’extérieure quelques lueurs incertaines au travers des volets disjoints. Il dégagea les crochets en fer emprisonnant les battants extérieurs. Il se tint ainsi debout et vit son reflet dans la vitre d’un battant, il se dit qu’il n’avait même pas l’air d’un clochard avec cette chemise au dessus d’un pantalon en loques et en plus ça grattait. Oui, il avait l’air con, c’était vrai. Il retira le pantalon et attendit, les fesses un peu à l’air sous la toile blanche. Un léger bruit métallique se fit entendre, des grincements sans harmonie mais agréables, comme avant un concert symphonique quand les musiciens accordent leurs instruments, le visage de Coco apparut dans l’ouverture grinçante des deux volets qu’elle fixa de chaque côté à l’aide des petites têtes en fer qu’il fallait relever sur les planches comme en position de garde. Elle vit que Pierre était en petite tenue pour ainsi dire mais fit l’indifférente. Coco disparut et Pierre contempla le reste de nuit qui semblait s’échapper en lambeaux gris flottants. La porte d’entrée se referma et il entendit le bruit des galoches sur les carreaux en terre cuite. Pierre tourna la tête pour la voir.
– «Ne bouge pas! » lui dit elle. «Regarde dehors ! »
Il vit une lueur jaune rouge sur la crête des collines, comme une fin de feu de camp, mais c‘était le début.
– «Ça va commencer, ça commence, regarde! J’aime bien cet instant ! On n’a pas ça toute l’année tu sais !»
Pierre avait mis les mains sur les hanches, les pieds un peu écartés, la position repos du soldat et son corps se profilait à travers la toile à cause de la lumière du soleil émergeant et de la pénombre intérieure, les collines se découvraient un peu, le ciel rosissait discrètement tandis que l’incandescence des braises à l’horizon baissait d’intensité et le rouge disparaissait, un blanc orange clair se gonflait comme un ballon, un moineau passa devant la vitre avec un petit bruit de crécelle, un bouvier se posa le tiers d’une seconde sur l’appui de fenêtre et disparut aussitôt. Des crépitements légers se répandirent et l’odeur de brindilles qui commencent à se consumer envahit la pièce, Pierre tourna la tête et le torse, il vit une ombre active devant les flammes qui léchaient la petite porte du poêle cylindrique dans le coin sombre du salon. Il sursauta. Il crut un moment à une présence étrangère et puis distingua le cadre de la grande glace rectangulaire de couturière légèrement inclinée vers le haut sur son axe central : son reflet le regardait.
Il y eu un silence. Des brindilles craquaient dans le feu. À l’horizon le soleil se montrait entier maintenant et la fenêtre en était éclairée. Elle lui demanda de « la fermer !»
– « je n’ai rien dit ! »
– « Non, la fenêtre ! »
Il ressentait à ce moment précis comme un chaud-froid, l’air frais lui passait entre les jambes, il ferma la fenêtre et se retourna vers la pièce complètement. Elle le regardait aussi, il se sentait nu avec cette chemise sur le corps même si elle lui descendait jusqu’aux mollets, il se dit que à la plage ou à la piscine on se ballade en slip, et puis même au judo, à la douche, alors ?
« Ah oui mais il n’y a pas les filles ! » Coco s’avança, elle avait un mètre ruban et un petit carnet en main.
– « Je vais prendre tes mesures pour le kimono.»
Elle tenait le mètre au milieu et le tendit par un bout. Elle s’approcha et Pierre vit le crayon à mine perché au coin d’une oreille.
– «Respire en haut!» Dit elle, «sans le ventre, la poitrine doit monter». Pierre gonfla les poumons vers le haut et expira dans un soupir comme un enfant après un film de Bamby. Ils se regardèrent dans les yeux, ils étaient à la même hauteur:
– « Un mètre soixante-dix comme moi!»
– « Soixante et onze!»
– « Sans chaussures, ça fait soixante-dix!»
– « Respire normalement maintenant!».
Elle passa d’une main le mètre dans le dos de Pierre et l’enlaça pour attraper l’autre bout de l’autre main et du coup se colla à lui, son menton cognait le haut de son sternum et une tempe la clavicule gauche, il l’entendait respirer et l’envie le prit de lui caresser les cheveux ; il n’osa pas.
– «Tu sais, nous les filles, on doit apprendre le contraire: respirer avec le ventre. Quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept… le cou, pendant qu’on y est …»
Elle lui passa le mètre derrière le cou, Pierre rentra la tête d’un coup en riant :
– « ça chatouille ! ».
Les mains de Coco se joignaient juste dans le creux sous la pomme d’Adam.
– «Bon la taille maintenant!»
Coco fixa Pierre le sourire aux lèvres et passa les mains sous la chemise et tira le mètre jusqu’au reins en partant du nombril. Pierre sentit le contact de la lanière sur le ventre, tourna les yeux et ouvrit la bouche sans rien dire.
– «Et c’est pas tout!» ajouta t-elle en ressortant les mains:
– « Tu veux bien te retourner pour les hanches? »
Coco passa de derrière le mètre et le tira à hauteur des hanches jusque sur le haut du pubis, elle prit ensuite la mesure du bras en tirant le mètre de l’épaule jusqu’au coude et puis de la jambe en tirant du col du fémur à la rotule. Elle consulta ses notes:
– «J’ai une bonne nouvelle pour toi Pierre! T’es bien foutu. »
Coco était encore accroupie après la mesure de la jambe et renversa la tête en riant, le premier bouton de la veste de pyjama s’était ouvert et on voyait largement ses mamelons blancs qui se gondolaient et se taquinaient l’un l’autre, insouciants.
– «complètement! »
– «Quoi? »
– «complètement foutu! »
– «Pas complètement! Je te prends comme modèle, tu veux bien ? Tu auras quelque chose à te mettre d’ici midi. »

*

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Chapitre 7: La maison de Coco

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Chapitre VII.

La maison de Coco.

Pierre et Coco attendaient sur le quai désert, le soir tombait quand le régional s’arrêta en grinçant de toutes ses roues de fer. Ce n’était pas vraiment ce que l’on a l’habitude d’appeler un train mais quand même plus qu’un tramway, la partie motrice semblait aveugle et tirait deux voitures qui ressemblaient à celles utilisées dans les parcs d’attraction. Les deux voitures étaient vides et ils se choisirent la banquette la moins sale, Pierre déposa son sac de Lycée sur les pieds et y fouilla jusqu’aux coudes pour en extirper son téléphone, il constata après quelques pressions qu’il était vide et se tourna vers Coco :
– « J’aurais voulu prévenir ma mère ! »
Coco s’était assise en face dans le sens de la marche.
– « Tu as cours lundi ? »
– « C’est les vacances mais je dois travailler ma chimie, j’ai le BAC! »
– « Alors tu pourrais rester au moins jusque mardi pour la collection ? »
– « La collection ? Collection de papillons ou de timbres ?»
– « J’ai terminé une collection que je veux présenter sur mon site, on veut faire une sorte de défilé de mode. »
– « Je dois appeler ma mère ! »
– « tu veux mon portable ? »
Coco le sortit de son sac et lui tendit. Pierre se recroquevilla sur le petit boîtier, pianota plusieurs fois et porta plusieurs fois l’appareil à l’oreille, un peu énervé.
– « Ça sonne mais ça ne répond pas, elle a sûrement posé son portable dans un coin et s’occupe de Marie, ou alors elle fait du ménage. Je vais encore essayer tout à l’heure ! »
Il regarda par la fenêtre, la vitesse était modérée et le talus peu élevé n’entravait que par intermittence le regard. Des tableaux se succédaient comme les feuilles d’un album. Le crépuscule disparut sur la mer que l’on devinait sans la voir, elle était dissimulée par des fantômes de collines et l’on aurait cru y voir comme un immense corps allongé sur le côté pour dormir, le ciel étendait son ombre comme une couverture et y noyait des arbres bourgeonnants comme des doigts de pied, quelques uns d’entre eux agitaient au passage des rameaux lactés, des lueurs jaunes trouaient parfois les draps vert-de-gris sur la plaine et puis, soudain, une maison plus proche montrait son intimité par quelques fenêtres éclairées, on avait le temps d’apercevoir une nappe à carreaux rouges et blancs dans une cuisine, un enfant sautant d’une chaise, on tournait la page et la suivante était grise, un crayon invisible y traçait des lignes horizontales hachées ; elles furent interrompues par un déchirement, on pouvait voir derrière la page arrachée quelques lampions suspendus sur des cordes à linge, il y eut des secousses et un grincement horripilant, Pierre vit la pancarte Marquise, les quais déserts et des bancs vides.
– « On y est ! » fit Coco. « Il faut marcher un peu. »
– « C’est loin ? »
– « Pas trop mais à pieds il faut au moins une demi-heure, je fais souvent le trajet en courant. Il y a un bus qui passe pas loin de chez moi mais c’est trop tard pour ce soir. »
L’air était frais et on voyait une moitié de lune ; il y avait des ombres et on entendait des petits cris et des craquements dans les fourrés. Ils marchèrent à vive allure sur la route pour partie asphaltée.
– « Tu vois là-bas les bâtiments avec la petite lumière ? C’est la Malcense et encore un peu plus loin il y a un bois mais dans le noir comme ça, il faut savoir qu’il est là. Ma maison est juste avant. »
Ils poussèrent comme prévu une demi-heure plus tard le portique du potager. Il firent le tour du pignon qui présentaient deux fenêtres closes pas des volets à deux battants .
– « Reste dans l’allée s’il te plaît, tu m’écrases mes derniers poireaux ! »
Un bâtiment en briques rouge s’emboîtait à angle droit sur le corps principal de la bâtisse en grosses pierres. Coco sortit une grosse clé et ouvrit une porte de service à petits carreaux. Elle fit la lumière en passant la main sur le mur intérieur, c’était la cuisine.
– «Je vais te montrer ta chambre!» lui dit Coco. «Nous pourrons nous asseoir ensuite près du feu et prendre une bonne tisane. Tu aimes la verveine? »
Oui, Pierre aimait la verveine encore que les fruits rouges, c’est bon aussi, surtout le soir avec une tartine et du fromage. Ils passèrent au salon et gagnèrent l’atelier qu’il fallait traverser pour accéder à l’escalier en bois contre le mur de pignon à l’Ouest. Il vit en passant une drôle de machine posée sur des tréteaux qui faisait un peu penser à une rangée d’algues ou d’anémones fixées sur les lèvres d’un rocher ou bien à une sorte de centre d’aiguillage: c’était en fer, étroit mais long de plus d’un mètre et tapissé de petits boutons, elle semblait montrer ses dents sur la tranche sous la forme d’aiguilles à crochets plus ou moins tirées et des bouts de laine y pendaient. Une sorte de bras en fil de fer élastique tendait un fil sur un chariot à cheval sur un rail. Les mâchoires serraient une sorte de tablier de laine qui s’était recroquevillé en un cornet qui faisait de la peine : il semblait pleurer doucement.
– «  Qu’est-ce que c’est ? »
– «  Une machine à tricoter ! »
– « Tu fais des pulls ? »
– « Ma mère tricotait ! C’est sa machine. Je l’ai laissée comme ça depuis qu’elle n’est pas revenue ».
Le visage de Coco sembla se flouter comme sur une photo et il y eut un silence. Puis Coco s’engagea dans l’escalier. Le passage était étroit et éclairé à l’étage par la lucarne ronde. La rampe pliait un peu et les marches se plaignaient quelque peu mais sans crier très fort. On atteignait le palier en douze enjambées si l’on ignorait une marche sur deux et c’est ce qu’ils firent ensemble, Coco posant les pieds sur les marches paires au contraire de Pierre qui avait entamé la montée sur la marche numéro un. Coco, tout en montant et indiquant le chemin, présentait à Pierre à hauteur de nez son derrière souriant derrière la toile bleue du jean. Arrivé à l’angle l’escalier tournait à angle droit vers le palier, une petite porte de placard de un mètre cinquante de haut sur son plus haut longeron épousait la pente du toit. Un cri de souris au fond d’un seau retentit alors que Pierre posait le pied sur la grande marche de coin. Il sursauta. Coco rit :
– « la dernière est susceptible, elle n’aime pas qu’on lui marche dessus ! »
Pierre leva le pied et la marche s’égosilla une deuxième fois. Deux portes se présentaient aussitôt. Elles étaient de planches en bois brut clair mais jauni par le temps et présentaient des nœuds sombres, comme des ronds dans l’eau, déformés, les courbes étaient brisées par quelques fentes droites partant du centre. Le plancher avait le même aspect mais en plus sombre. Coco ouvrit la première porte en face de la lucarne. Elle donnait sur une grande salle basse en sous-pente qui devait recouvrir tout le bâtiment moins l’atelier qui supportait le palier. Il y avait deux tabatières de chaque côté. Ça faisait penser à un dortoir de colonie de vacance en plus petit. Il y avait six lits à lattes disposés en deux rangées, donc trois de chaque côté. Au fond une grande armoire à glace de campagne trônait comme un empereur gothique, on y mettait les couettes et les couvertures. Pierre qui avait grandi dans une famille nombreuse ne fut pas surpris de tant de lits mais demanda qui s’en servait.
– « Aujourd’hui les copines ! » Répondit Corine « Mais mon arrière-grand-père y a dormi avec ses frères et sœurs, ensuite des ouvriers des champs et des gens qui se cachaient pendant la guerre.
– « Qu’est-ce qu’il faisait ton arrière-grand-père ? »
– « Pendant la guerre ? Il faisait des sabots »
– « Et après la guerre ? » – « Encore des sabots mais pour y mettre des fleurs. Il peignait dessus. »
– « Et avant la guerre ? »
– « Il y avait un métier à tisser dans l’atelier en bas, j’en ai vu des parties quand j’étais petite.»
Ils quittèrent le chambranle et Coco ferma la porte. Elle ouvrit la seconde sur la droite qui donnait sur la petite pièce construite au dessus de la cuisine. Elle était tapissée comme une chambre d‘enfants des années 1950: un fond clair légèrement bleuté avec des petites fleurs violettes et roses groupées en petits bouquets espacés, on était saisi en franchissant le seuil d‘un sentiment de déjà-vu, de revécu, un air de matin d’Avril. Il y avait une vraie fenêtre à deux battants qui donnait sur le jardin. La pièce n’était meublée que d’une sorte de commode coincée entre la fenêtre et la pente, elle avait deux portes et deux tiroirs et une glace en forme d’œuf sur le dessus, le lit d’une personne était large et peut être avait il été conçu jadis pour deux quand les gens étaient plus petits. Il était muni à la tête d’une planche de bois sombre et sculptée d’arabesques, inclinée en dossier et placé le long du mur de l’est avec les pieds au sud. En plus de la fenêtre il y avait une petite ouverture sur chaque pente du toit.
– «C’est ma chambre » lui dit Coco, « mais je te la prête. Moi je dormirai avec les copines à côté. À partir du printemps et jusqu’en Octobre on peut lire dans le lit sans lumière soir et matin, tu verras ! Et la nuit on voit des étoiles. »
Elle referma la porte et mit le pied sur la première marche qui cria, elle montra la petite porte :
– «C’est un débarras » dit-elle, « le grenier quoi…j’y mets des choses…» chuchota t-elle en baissant les yeux. Ils redescendirent, traversèrent l’atelier et gagnèrent la cuisine en passant par le salon. Ils sortirent dans le jardin. Après un court sentier bordé de thym et de sauge qui faisait des virages à travers les buissons, il y avait une baraque flanquée de rosiers à ses pieds et coiffée de branches de chêne dont le tronc était rendu inaccessible pas les ronces: c‘était la douche et les toilettes. L’intérieur ressemblait presque à une salle de bain, carrelée et chauffée au propane par la même cuve qui alimentait la maison mais l’eau chaude était fournie par un ballon électrique. La cuvette des WC était tout de suite à droite dans le coin. La douche était au fond à gauche. Elle était entièrement carrelée en diagonale par des 10×10 blancs et terre de sienne, en alternance. Le bac de douche était une simple cuvette carrée avec des petits reliefs pour ne pas glisser. Le coin était fermé par une cloison en L qui rendait l’ouverture plus étroite et limitait les éclaboussures, les étagères pour les essuies et peignoirs occupaient le reste du mur. Il n’y avait ni baignoire, ni lavabos, mais une petite machine à laver.
– «Tu peux prendre ta douche mais laisse moi un peu d’eau chaude, la citerne est de cinquante litres. Il y a des essuies et des pains de savon sur l’étagère. Je te ramène un pyjama, ou plutôt un pyjama et une chemise de nuit, il est possible que tu préfères mettre la chemise ! » ajouta t-elle.
Coco sortit et Pierre se dévêtit. Il entra sous la douche et fit couler l’eau doucement en tournant le mitigeur pour régler la température. Il s’était déjà rincé les cheveux quand la porte d’entrée piailla sur ses gonds et Pierre voulut tirer le rideau. Il n’y en avait pas. Il tourna la tête vers l’ouverture et tordit le bassin dans l’autre sens, un peu de côté, une main ouverte pour cacher le sexe. Coco tourna la tête. Elle laissa tomber une vieille paire d’énormes galoches sur le carrelage, ils s’entrechoquèrent avec un bruit d’instruments de musique africaine.
– « Tiens, voilà des sabots pour traverser le jardin »
Elle posa les vêtements pour la nuit et referma la porte. Pierre se savonna le corps entier en utilisant la mousse accumulée dans les cheveux. Le pain de savon était simple, il avait une bonne odeur de lessive et il se rinça facilement à la deuxième douche commencée chaude et douce et terminée froide, presque glaciale. avec un jet droit. Pierre aimait cette sensation, la peau se tend, les muscles sont stimulés et le paquet remonte bien ferme entre les cuisses.
Pierre se pencha sur les habits de nuit disposés sur le tabouret: il s’agissait d’une longue chemise de nuit en toile de lin et d’un pyjama deux pièces rose bleu avec des fanfreluches, discrètes, mais quand même des fanfreluches. Il opta pour la chemise de nuit. Il voulut enfiler le slip mais celui ci avait pris lui aussi un coup de douche et il y renonça, il en fit une boule et le prit avec lui. La nuit tombait quand il traversa le jardin, galoches aux pieds, les habits de ville sous le bras, une petite brise jouait dans les branches et sous la chemise de nuit qui en frémissait, des petites vagues se dessinaient sur la toile blanc crème comme celles que la mer laisse sur le sable quand elle descend, on pouvait voir Coco par la porte fenêtre de la cuisine éclairée, elle s’activait sans hâte. Pierre ouvrit la porte et des vapeurs de soupe aux poireaux l’enveloppèrent.
– « Retire les sabots à la porte, s’il te plaît. Il y a des patins ! » Elle quadra Pierre des pieds à la tête de son regard de couturière qui ressemble à celui des peintres :
– « Je retoucherai une tunique demain matin, ça va plus vite que de faire un pantalon. »
Ça sentait bon l’école maternelle. La cuisine était collée sur le flanc sud, elle avait un sol de tomettes rouges, les mêmes qu’au salon mais sans les tapis. Il y avait un grand évier en grès, sur le mur en face une cuisinière charbon-bois à l’ancienne prenait avec la table rectangulaire en bois grossier presque toute la place, elle était flanquée d’un banc côté mur et d’une chaise de l’autre côté. Il y avait aussi un tabouret qui ne trouvait pas sa place. La vaisselle se présentait dans une armoire d’angle sans porte, il y avait deux étagères pour les marmites, casseroles et poêles y étaient suspendues à des crochets vissés dedans. Du bois brûlait dans la cuisinière mais Coco avait chauffé la marmite sur le réchaud à gaz à côté de l’évier. Ah oui! Il y avait aussi une petite planche murale avec des clés. Ils s’attablèrent et mangèrent la soupe comme deux fermiers en trempant dedans des grosses tartines.
– «Elles viennent mardi tes copines? »
– «Oui, Claire est une copine du sport, Jeannette, elle est dans le graphisme et fait de la photo, elle m’a fait mon catalogue. »
– «Tu fais quoi comme discipline d’athlé? »
– «J’ai d’abord fait de la course mais je commence le javelot, c’est plus rigolo et toi? Tu fais du judo depuis longtemps? »
Elle lui demanda si ça gratte un kimono, non ça ne grattait pas.
– « Tu mets quelque chose en dessous? »
– «Qu’est ce que tu veux dire? »
– «Ben un slip, un maillot de corps? Il y a des filles dans ton club! Vous vous déshabillez dans le même vestiaire? Alors t’es tout nu sous le kimono? »
– «Non, on garde le slip, mais tu sais ça s’appelle pas un kimono c’est un judogi, un kimono ce sont des robes en T pour les femmes, tu sais comme pour servir le thé. »
– «Alors pas pour les hommes? »
– «Si il y en a aussi mais pas si beaux »
– « Ils sont pas beaux pour les hommes ?
– «Ils sont unis pour les hommes, pour les femmes les tissus sont imprimés avec des fleurs ou des animaux, c’est plus joli!».
– «Tu veux que je t’en fasse un? J’ai ma machine et du tissu avec des oiseaux. »
– «Tu saurais faire ça? »
– «Ça ne sera sans doute pas comme un kimono mais ça peut y faire penser, c’est une coupe en T tu m’a dit, ça devrait aller, tu voudrais bien faire la présentation de ma collection avec les filles ? ».
– «Je n’sais pas si j’oserais … en kimono ?»
– « Ouè ! Ou en tunique … »
Les bols étaient vides et les yeux tombaient dedans.
– «Bon, on monte» dit Coco. Pierre sortit son portable, il voulait appeler sa mère.
– « Et merde, j’ai oublié de le charger ! T’as une prise où je peux le brancher ? »
– « Au salon, ou bien dans l’atelier. Tiens, prends le mien ! »
Les appels restèrent infructueux et il écrivit un message : « Je suis chez une copine, pas de problème. Je me calme et je rentre. Bonsoir à Marie et à Papa. »
– « J’espère qu’elle le lira, elle va voir que ce n’est pas mon numéro. »
– « J’suis fatiguée Pierre, je monte, recharge ton portable pour demain. »

*

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Chapitre 6: La soirée

Illustration:yukiryuuzetsu

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Chapitre VI.

La soirée

Les trois longèrent le canal par la rive droite en partant de l’écluse. La végétation des berges n’avait été que sommairement taillée en automne et il fallait parfois écarter une branche. Les saules égouttaient leur chevelure la tête au dessus du lavabo comme après un shampoing en se serrant la jupe sur le derrière, quelques noisetiers juvéniles surveillaient dans l’eau la pousse de leur première barbe, les bouleaux montraient leurs jambes nues et feignaient de dissimuler le haut par des marcels troués et translucides, les chênes ébouriffés se recoiffaient sans succès avec leurs doigts tordus. Ça sentait bon, ça piaillait dans les herbes et on entendait parfois des bruits d’eau. Oui, l’hiver, fatigué, semblait renoncer.
La maison des parents de Daniel se trouvait dans le nouveau quartier, si on pouvait appeler ça un quartier: une trentaine de maisons isolées entourées de jardins sans haies, que du gazon et des palissades en plastique. À part quelques rescapés champêtres épargnés par les promoteurs, les seuls arbres qui y poussaient étaient d’essences extraterrestres chétives, leur espérance de vie après la transplantation semblait incertaine. Le macadam des rues qui avaient des noms de fleurs n’avait pas encore craqué sous l’effet du gel ou de machines de travaux, les tranchées d’évacuation des eaux ou d’alimentation n’avaient pas encore été ré-ouvertes, l’herbe et les pissenlits ne poussaient pas dans des trous de chaussées comme dans les vieilles rues attendries. Ils entendirent la musique dès le croisement de la rue des roses avec celle des tulipes. La rue des bleuets qui donnait sur celle des tulipes n’avait qu’une maison pour l’instant et se terminait dans un champ. Séparés régulièrement d’une dizaine de mètres environs, on distinguait cependant des bouquets de câbles bien alignés dans des gaines de couleurs qui sortaient du sol comme les restes nerveux et veineux de membres arrachés à des monstres mécaniques. La porte et les fenêtres du salon déjà éclairé par la véranda au sud étaient ouvertes côté soleil couchant : des volutes de fumées de cigarettes s’en échappaient. Les rires et les conversations animées se mêlaient aux vibrations des haut-parleurs.
Ils s’approchèrent du même pas vers ce petit monde, ils s’étaient rapprochés l’un de l’autre et avançaient épaules contres épaules comme les trois mousquetaires. D’Artagnan Le Roux courut à leur rencontre :
– « Ah ! T’es venu quand même! » Il s’adressait à Pierre mais regardait Fatima de ses yeux verts.
– « Hé Beh ! T’as fait ce qu’il faut non  »
– « Moi j’ai rien fait ! Mais je vois que tu as déjà trouvé des filles! »
– « Il n’a rien trouvé du tout! » dit Fatima, « C’est moi qui l’ai trouvé ce pauvre enfant perdu! »
Pierre n’avait rien répondu. Il entendait Marie criant après lui, il voyait Hélène debout posant le plat de frites sur la table et son père lui disant « dégage! » Des images lointaines explosaient comme des bulles de savon: des coups de pieds maladroits dans un ballon dégonflé! Papa ! Un dessin, une tache sur un buvard: « Allez écrit : Ma-man ! » Toujours papa! Un encouragement: « Vas y Pierre, tu y arrives! » La main de Marie dans la sienne, Éric qui fait le poirier à six ans sous sa conduite, Fabrice à qui il a donné la passion du judo. Bien sûr qu’il a gardé avec Isabelle une complicité de gamins, celle des deux premiers, mais les trois qui le suivent c’est autre chose, il n’est pas un deuxième papa, non, il est le grand frère, celui qui te refait tes lacets, qui frotte ton genou quand t’est tombé, qui te fait réciter la leçon, qui t’apprend à faire la planche le dimanche matin à la piscine et te fait des shampoings vigoureux sous la douche, qui monte les rails du train électrique et remboîte la tête de la poupée qui a roulé par terre. Il était triste et ça se voyait peut être, il sentit comme un vide sous les pieds, une sorte d’abysse de tristesse; ça lui piquait aux yeux, une larme avait peut être coulé et il y eut un silence. Les trois autres le regardaient bouche ouverte. On connaît le rire communicatif, chacun l’a vécu au moins une fois, l’hilarité débridée qui se propage comme la vague dans un stade de foot. Il survient dans les moments et lieux les plus incongrus, dans le silence d’un examen, au premier rang d’un défilé militaire, des enfants de chœur pendant la grand-messe et même à un enterrement. Il existe aussi des tristesses authentiques qui ont cette même foudroyante viralité, celle qui vous saisit à la gorge et déclenche une cascade de sanglots ; elle est fréquente chez les jeunes enfants :
un retour de colonie de vacances, on rit et on chante dans l’autocar, une monitrice annonce l’arrivée et demande aux enfants de se dire au revoir avant de se séparer et c’est, d’un coup, une sorte d’explosion, incontrôlable et la monitrice éclate aussi en sanglots et pourtant les parents font des signes debout sur le trottoir. Mais il existe une tristesse encore plus vraie et plus profonde, celle qui suspend le temps, qui accroche le cœur sans fil sur un théâtre sans planches et sans décor, le public ayant cessé d’un coup de respirer assiste sidéré à son entrée sur scène pour boire d’un coup la fiole qui donne la mort un instant. Le fond de l’air était encore frais. On sentait la brise sur les joues. Jacques demanda d’une voix éraillée :
– « Ça va Pierre ? »
– « Ben, ouè, ça va ! »
Pierre sentit quelque chose dans le creux du coude et tourna la tête, Coco l’avait saisi par le bras et tiré vers elle :
– « Viens Pierre, on y va ! »
Pierre se laissa entraîner vers la pelouse sonorisée sans rien dire, étonné de la familiarité, elle se comportait comme si elle le connaissait depuis le bac à sable. Il la regarda et sentit le contact de sa hanche sur la sienne mais sans y faire attention, on a l’habitude des contacts au judo, les corps se touchent, on identifie les muscles et les os de l’autre: les deux bassins se cognaient un peu en marchant. Jacques regarda Fatima:
– « Tu viens ? »
– « Je veux bien »
– « Ils se connaissent depuis longtemps les deux? »
– « J’crois pas ! Ils ne se connaissent pas. »
– « Mais elle l’appelle Pierre! »
– « On les suit ? »
– « Oui! »
Jacques regarda Fatima de ses yeux verts et eut l’idée de lui dire qu’elle avait de beaux yeux, il s’étrangla un peu et n’articula que des lèvres muettes. Fatimata elle, le vit de toutes façons, le vert de ses yeux à lui.
Daniel sur la terrasse animait un groupe de bacheliers fringués comme au sortir du tournage d’une série télé pour ados : pantalons ressemblant à des jeans sans en être, robes bucoliques pincées à la taille et ouvertes dans le dos, chemises style débraillé à manches retroussées avec des boutons qui tiennent bien et en tissus qui accompagnent les gestes et retournent ensuite exactement à leur forme initiale, chaussures choisies selon la couleur des chaussettes ou des bas. Il vit Pierre s’approcher et s’étonna de le voir accompagné :
– « Tu as trouvé chaussure à ton pied, je vois! »
– « Tu le veux quelque part? »
– « Tu me présentes ta copine? »
Pierre se tourna vers Coco qui lui tenait toujours le bras:
– « Tu t’appelles comment Coco? »
– « Coco, la grande couturière! Daniel, c’est elle ! Je te présente Coco Chanel, tu connais, la couturière? » Claire s’était approchée et c’est elle qui parlait. Elle portait une jupe et une blouse de Coco et en fit la présentation en exécutant une rotation sur elle même, les mains aux anches et puis écartant un peu les bras pour accélérer le mouvement de toupie, ses cheveux noirs tamouls balayèrent l’air comme des lassos de mollusques marins à la recherche de nourriture. Elle s’arrêta pour regarder Fatima qui s’approchait accompagnée de Jacques.
– « Ça c’est signé Coco, tu peux être sûr Daniel ! Regarde moi ça ! Et en plus les couleurs vont avec le garçon! Au secours! Tu es équipé contre les incendies j’espère? Il est où l’extincteur ? Je me trompe ou pas Coco? C’est de toi non? »
– « Non moi je ne fais que les habits, pour le garçon la fille doit se le trouver elle même! » Claire rit :
– « Tu as bien compris, la robe est de toi non? »
– « Salut Jacques! » fit Daniel « Ça pète des flammes comme d’habitude, on dirait. Fais attention où tu mets la tête au salon, ne mets pas le feu aux rideaux. Bonjour Saïda  ! Arghsalam-alaïkum ! Tu ne me présentes pas, tu fais dans l’orientalisme maintenant?  Elle s’appelle comment l’émirata, Princesse? »
– « Fatima. On se connaît du judo ».
– « Iss-mi Fatima ! Fatimata bintt’ Al’ Katibb’. Ka-i-fa al’ hall? »
– « Hein! »
– « Excusez moi Saïdiï, quand on me donne du Saïïda, même avec l’accent étranger, je réponds en arabe! C’est une question de savoir-vivre. »
– « Bon d’accord ! » fit Daniel « Restons en là avec les salamalecs. Moi c’est Daniel. Claire a raison, la robe est magnifique, elle va bien avec la fille aussi. Félicitation madame Saint Laurent ! » Coco roula les yeux et fit la moue.
– « Voilà bien les artistes ! Coco-rico ou cococcinelle, c’est ça ? Tu sais la couture c’est de l’art ! Tu devrais monter ta boite ! pas de fausse modestie… »
– « La fosse Daniel, ce serait plutôt ta spécialité, non? J’y suis déjà et les lions ne m’ont pas encore mangée ! C’est moi qui les habille! Tu veux passer commande? »
Daniel tourna les yeux et puis pouffa en secouant la tête pour indiquer qu’il avait compris la blague ;
– « Et tu les coiffes aussi? »
Un groupe était en train de passer la palissade et Daniel se dirigea vers eux. Il lança en partant par dessus l’épaule :
– « Ah oui Jacques tu diras à Djamela que chez nous le foulard n’est pas obligatoire ! » Il avait bien appuyé sur le Djeu de Djamila. Fatima sursauta légèrement et Jacques la regarda :
– « Pourquoi il t’appelle Djamal ? C’est un nom de garçon non ! »
– « Ça veut dire beau ou belle en arabe à condition de bien prononcer sinon ça devient chameau. Moi je dis Jamiila, pas Dja !Je ne vais pas rester je crois. »
– « Il n’est pas méchant tu sais, je le connais, on est dans la même section au Lycée. C’est un gars qui veut faire le malin. Tu sais, moi il me charrie toujours à cause de mes cheveux, t’as pas entendu ? »
– « À cause des cheveux ? Pas des yeux ? »
– « Pourquoi les yeux ? »
– « T’as de beaux yeux tu sais ? » Jacques sentit comme une touche entre les côtes juste sous le sternum, il cru avoir rougi mais ça ne se voyait pas, il avala sa salive.
– « Hé-là ! C’est les garçons qui disent ça aux filles ! » Il avait pris une tête de chien battu, comme quand on quitte le tatami après avoir subi un ippon. Il cherchait un toketa, une sortie, mais les yeux de Fatima dans les siens avaient percé une cloison. Fatima ne se faisait pas les yeux pour le judo et encore moins au Lycée mais pour une soirée ça pouvait se faire, avec la robe et le foulard assorti l’effet était très réussi, et c’est en bafouillant qu’il demanda :
– « Tu bois quelque chose, tu veux quoi ? Un jus de fruit ? » Fatima sortit son carnet et y fit un trait sous le regard complice de Coco. Pierre vint à son secours inopinément. Claire restée en arrière avait fait un clin d’œil à Coco trahissant le coup monté et Pierre l’avait vu, il eut le sentiment d’une entourloupe.
– « Alors tu vois, Jacques je suis venu ! Tu as réussi ton coup ! »
– « Quel coup ? Mais j’ai rien fait moi, je te l’ai dit déjà! ! » Jacques haussa les épaules et s’éloigna vers le coin des boissons. Un vieil air de Michel Delpêche sur lequel il était possible de danser la valse s’évaporait du salon ouvert à tous vents. Quelques uns s’y essayaient gauchement sur le gazon coupé ras sous les fenêtres. La surface était trouée de flaques stériles et sèches, le gazon rapporté dépérissait déjà. On entendait une fille qui disait :
– « Mais non ! Compte jusque trois : un, deux, trois et on recommence : Un, toc, toc, UN !, toc, toc »
Coco demanda à Pierre si il savait danser et comme il disait non elle dit :
– «  moi non plus. On danse quand même ? »
– « D’accord, mais faudra pas rire ! 
– « Si je ris on sera deux. »

Ils se marchèrent cinq minutes sur les pieds et Pierre proposa de boire quelque chose.
– «  Je vais te chercher un verre ? »
– « Un garçon bien élevé le ferait ! Un Perrier ou quelque chose comme ça. »
Pierre se mit en route et croisa Jacques dans l’entrée avec deux verres d’eau dans les mains.
– « Tu abreuves ta brouette ? »
– « Arrête Pierre, c’était des conneries, je l’ai lu dans un magazine américain .
– « Et ta vraie copine elle n’est pas venue ? »
– « Tu sais Pierre, j’en avais remarqué quelques unes qui me plaisent au judo mais Fatima je l’avais vue sans la voir et maintenant et … j’sais pas, me charrie pas s’te plait, c’est bizarre. » Jacques se tenait les deux bras écartés sur les côtés et les coudes pliés vers le haut comme ceux de la Justice, immobile, et les quantités d’eau dans les verres étaient dans une parfaite égalité comme des vases communicants.
– « J’ai mangé le p’tit pain de Fatima ! »
– « Quoi ? »
– « Elle m’a donné son p’tit pain au stade, elle avait vu que j’avais faim et elle n’a plus rien. »
– « Et au buffet ? »
– « Jacques ! Il y a du salami, des apéritifs, du cochon quoi. »
– « Euh … je vais lui demander…» Jacques se retourna et vit Fatima au loin assise sous un arbre stérile, ni dattes ni figues ne tomberaient du ciel.
– « Je vais en cuisine lui faire une tartine végan, prends les verres s’il te plaît. »
Pierre ressortit avec les deux verres d’eau pétillante. Au buffet quelques uns se bousculaient en riant un peu fort, une bouteille de quelque chose avait tourné, une potion magique avait dit celui qui l’avait apportée et, en effet, le mélange semblait donner des ailes. Pierre traversa la pelouse avec les deux verres comme un équilibriste, il se dirigea vers Fatima et lui tendit le verre. Celle ci s’en amusa et lui demanda si Jacques et lui avaient échangé leur corps en se croisant, ils pourraient peut être en faire un numéro de cirque. Pierre lui expliqua que le vrai Jacques était parti en cuisine pour ravitailler une fille qui s’était privée de repas pour un malheureux. Elle sourit et Pierre rejoignit Coco avec l’autre verre.
– « Tu fais le service en terrasse ? » lui demanda t-elle ?
Fatima, elle, s’était levée après avoir vidé la moitié du verre et s’était mise en route vers le bâtiment à la rencontre de Jacques. L’atmosphère s’était plutôt échauffée au buffet entre temps. Il y avait des rires exagérés, les voix s’entrecoupaient et se faisaient concurrence en volume, les coudes s’agitaient. Fatima longea les tables et vit Daniel quitter le coin danse et se diriger vers elle.
– « Jacques est en cuisine, là-bas ! » fit il en montrant une porte au fond. « Tu sais, tu aurais pu demander, normalement on prévoit toujours des trucs végétariens, on y plante un petit bâton vert pour les reconnaître. Je mange pas de cochon non plus tu sais. »
– « à cause de la religion ? »
– « Oui, non, chez nous dans la famille on ne mange pas de cochon, simplement. »
Un gars du groupe du buffet s’était approché et écoutait semblait il. Les yeux brillaient et un coin de chemise sortait du pantalon. Il se tint un moment là sans rien dire, écoutant sans y être invité, il toisait Daniel de quelques centimètres.
– « Alors, c’est la réconciliation israélo-palestinienne ? » dit il, riant et mâchant un reste de salami. « C’est l’alliance judéo-islamique ? Ça risque de ne pas plaire aux imans, un juif qui se tape une musulmane ? » Daniel avait blêmi.
– « Gilles, s’il te plaît, tu as bu. Tu devrais prendre l’air je crois. »
– « Oui, ça se peut, on peut blaguer non ? Je vais sortir un peu, on peut quand même lui faire la bise à la chamelle ? » Il fit un mouvement pour enlacer Fatima, la main aux fesses pour la tirer à lui. Il approchait la bouche quand le monde bascula. Il se retrouva au sol dans une flaque de bière, Fatima le tenait encore au col, stable sur les jambes pliées dans sa belle robe : la tête n’avait pas heurté le carrelage. Il y eut des éclats de rire et plusieurs s’approchèrent mais pas trop. Il y en eut un qui lança à voix haute :
– « Attention, elle connaît la botte ! »
Il y eut des rires. Pierre et Coco entraient dans la pièce alors que le gars s’appuyait des mains sur le sol collant d’un verre de bière renversé un peu plus tôt et se relevait, il tournait la tête à droite et à gauche en se secouant comme pour éparpiller le ridicule.
– « C’est quoi ici, un coupe-gorge ou quoi ? Encore un peu et on se ferait décapiter ! » Il s’adressait à Daniel, Fatima avait reculé de quelques pas.
– « Faudra faire un rapport au grand rabbin mon vieux. »
– « Gilles, tu t’en vas maintenant, ça suffit ! »
– « Tiens un p’tit frisé ! »
Pierre s’était placé à côté de Daniel.
– « C’est la Mecque ici ! Pousse toi bicot, c’est une affaire de grand ! » Pierre ne broncha pas.
– « Tu pars répéta Daniel ou je te sors ! »
– « Ha!ha ! Je voudrais bien voir ça ! » Il fit un geste comme pour saisir Daniel au col qui recula découvrant Fatima plus en arrière ; Gilles s’avança vers elle en lui montrant les paumes des mains gluantes pour la toucher. Fatima eut peur pour sa robe, fit un pas en arrière et en perdit l’équilibre, l’autre en profita pour la pousser. Jacques était sorti des cuisines, une tartine en main, il vit Fatima de dos tituber et lâchant la tartine se précipita et l’accueillit comme dans un fauteuil, ses bras sous les aisselles et plié sur les genoux, presque accroupi. L’autre s’avança vers elle les bras toujours tendus. Ceux qui étaient restés assistèrent alors sidérés à une seconde voltige rappelant certains manèges de foire avec un bras articulé : Pierre agrippé des deux mains au revers de la veste du gueulard s’était laissé rouler en arrière indifférent à la crasse du sol : l’atterrissage ventral fut abrégé après quelques mètres de glissade par une chaise qui se renversa. Des applaudissements crépitèrent à la porte : quelques curieux étaient restés pour le spectacle.
– « Bon maintenant j’appelle la police ! »
– « Viens Gilles ! » Un garçon et une fille l’avaient aidé à se relever.
-« Faut rentrer Gilles. Viens » Ils sortirent tous les trois.
– « On ferme ! » prononça Daniel d’une voix forte, mais il ne restait plus grand monde. Pierre se releva aussi, pantalon crasseux et déchiré ou décousu sur toute une jambe. Fatima, bien assise, leva la tête vers Jacques et planta ses beaux yeux sombres dans le vert, à vrai dire un peu gris aussi, de Jacques et demanda :
– « Et ma tartine ? » et puis elle sortit son carnet pour noter les points. Le soleil baissait maintenant rapidement et disparaîtrait bientôt derrière la côte d’Angoussen. Daniel regardait par la baie vitrée le gazon se vider des derniers invités et dissimulait les petites secousses qui agitaient ses mains dans les poches. Claire posa une main sur l’épaule de Daniel et lui caressa la joue :
– « Tu as bien fait Daniel ! »
Daniel fit avec les yeux le tour du propriétaire, des gobelets et des assiettes de cartons gisaient ça et là dans l’herbe, au salon un cendrier renversé sur la moquette, le sol collait près des tables alignées qui avaient servi de buffet, quelques coussins dans les coins ; tout compte fait rien de bien grave mais un bon nettoyage s’imposait.
– « Ils rentrent quand tes vieux ? » Jacques avait accompagné le regard circulaire de Daniel sur le salon et les abords.
– « Normalement demain ! »
– « Bon, on s’y met tous ! » dit Pierre « Il est où l’aspirateur ? »
– « D’accord mais je n’ai qu’une heure devant moi ! J’ai un train à prendre et j’ai des travaux de couture à finir dimanche. »
Fatimata se tourna vers Daniel mais s’adressait à Jacques semblait il :
– « Excuse moi mais je préfère rentrer maintenant, tu sais chez moi, ça fait comme un malaise quand je rentre un peu tard. »
– « Alors je t’accompagnes ! » C’était sorti de la bouche de Jacques comme du dentifrice d’un nouveau tube, sans réfléchir. Il se tut et regarda Claire et Daniel un peu gêné. Claire sourit et puis fit simplement :
– « Mais oui Jacques, vas y ! »
– « Oui vas y ! Moi j’ai le temps, je ne rentre pas de toutes façons. » Coco regarda Pierre en silence et puis dit:
– « Bon allez! On s’y met à quatre, c’est quand même pas les écuries d’Augias, une bonne heure et c’est réglé ! »
– « Tu nous prends pour des Hercules ? C’est vrai que tu as dit que tu as des travaux à finir ! »
– « Oui, si tu veux j’en rajoute un treizième ! » Coco tira sur le tissu déchiré de la jambe de pantalon. Pierre baissa les yeux sur les lambeaux de tissu:
– « Tu n’auras pas le temps ce soir ! Tu as un train ! »
– « Je le ferai demain, dimanche ! » Pierre la dévisagea et réalisa qu’il ne l’avait pas encore regardée. Il l’avait sentie seulement quand elle lui avait pris le bras en arrivant et quand ils avaient dansé. Finalement il l’avait touchée comme un copain du judo, bien sûr qu’elle avait posé les mains sur ses épaules pour danser et lui sur ses reins mais il l’avait fait aussi avec sa sœur Isabelle quand elle avait seize ans et lui quatorze. Il vit les couleurs mélangées de ses yeux marins et ses cheveux de paille humide, elle arrivait à sa hauteur et se tenait solidement sur les hanches. Il regarda ses lèvres et se troubla. Coco était une fille.
– « Et je reste ici en slip, comme à la visite médicale ? » Elle rit et il y eut des petites fossettes dans le coin des yeux qu’il avait déjà vues quelque part.
– « Ben non, tu prends le train avec moi, avec ma carte j’ai le droit d’être accompagnée sans frais le week-end ! » Pierre respira un grand coup et puis dit oui, sans y penser, simplement parce que, demandé comme ça, le oui coulait de source, oui comme l’eau des champs en pente quand il a plu. L’eau ne remonte pas les pentes et Pierre prit la pente naturelle sans le savoir.
– « Oui ! Mais alors on range d’abord ! On ne laisse pas Daniel et Claire dans cette mouise. »
Vers 20 heures, les choses étaient à peu près en ordre. Coco rassembla ses affaires et Pierre retrouva son sac scolaire avec ses manuels au pied de la palissade où il l’avait jeté en arrivant. Coco lui dit qu’il fallait y aller maintenant pour ne pas rater l’omnibus. Elle cria vers Claire :
– « Alors à mardi ? »
– « Oui, j’ai arrangé les choses avec Fatima et Jeannette ! ».

*

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