Chapitre 5: La rencontre inopinée

illustration:yukyriuuzetsu

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Chapitre V.

La rencontre inopinée

Il n’était pas encore trois heures, la soirée comme son nom l’indique ne commençait qu’au soir, mais de toutes façons il n’avait pas envie, il n’irait pas.
Et puis il avait faim maintenant, il sortit de son sac son porte-monnaie : à vue d’œil il y avait cinq Euros en pièces. Pierre marcha jusqu’au canal et déambula sur l’ancien chemin de halage en regardant les reflets sur l’eau. Les péniches étaient devenues rares mais on en voyait encore qui transportaient du sable ou du gravier. Il fit deux fois l’aller-retour entre le pont hydraulique et la passerelle de la briquerie, huit cents mètres environ, prenant le sentier à l’aller et revenant par l’autre berge. Il s’assit un moment sur la partie partie pavée de la berge en pente bien consolidée juste avant le premier tunnel. Les enfants y jouaient souvent à l’escalade, Pierre l’avait fait lui aussi, du reste les profs de sport du Lycée tout proche s’en servaient aussi à l’occasion. Assis à deux mètres de hauteur il vit passer Fabrice en bas longeant le canal sur son vélo, il riait en chœur avec deux copains, les trois le nez dans le guidon ne le virent pas. Il se leva et reprit la route vers l’écluse, franchit la passerelle et, s’éloignant du canal, longea les haies trouées et les barrières qui n’étaient que de simples tuyaux gris piqués de rouille et qui traçaient les limites du stade ; elles étaient fixées sur d’autres tuyaux de même acabit mais plantés dans le sol ; la hauteur permettait les échauffements de danseurs que pratiquent aussi les athlètes et qui consistent en la pose d’une cheville sur la barre en se touchant le genou avec le nez, mais ça se fait aussi dans l’autre sens, une jambe tirée en arrière on pose le coup de pied sur la barre et on s’allonge sur elle en avant ; il s’appuya sur une rambarde comme un entraineur : beaucoup couraient, encore que d’autres, allongés sur la pelouse faisaient des galipettes arrières et d’autres encore s’élançaient en sautant à la manière de danseurs étoiles. Il cru reconnaître au loin la fille qu’ils appelaient Coco courant lentement le long des barrières comme sur des chaussures à coussins d’air et accélérant brusquement par intermittences en quelques petits pas saccadés, les genoux montant et descendant comme des aiguilles de machine à coudre.
– « Pierre ! »
La voix venait de derrière et il se retourna. Fatima était habillée comme il ne l’avait jamais vue au judo. Sa robe longue qui lui descendait jusqu’aux mollets était d’une sorte de soie imprimée d’animaux sortis d’une peinture du douanier Rousseau. Le foulard gris clair bien serré sur les oreilles ovalisait son visage. Elle s’était fait les cils et dessiné les yeux.
– « C’est Coco qui me la cousue ! » elle voyait le regard étonné de Pierre monter et descendre sur elle. Elle souriait sans gêne.
– « Tu connais mon prénom ? »
– « Oui, par Jacques ! »
– « Ah bon, tu le connais aussi ? »
– « Bien sûr puisque c’est ton émissaire ! Tu l’as envoyé me porter le sac l’autre jour ! Mais on se connaît du judo non ? Même si on ne se parle pas. Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu t’intéresses à l’athlé ? Ou alors c’est Coco qui t’intéresse ?»
– « Non j’attends personne. Coco j’la connais pas. »
– « Ben et le sac ? »
– « Elle m’a juste demandé de te le donner quand j’arrivais. C’est tout. Et toi, qu’est-ce que tu fais ici ?»
– « On va ensemble à une soirée Coco et moi, chez le copain d’une de ses clientes. Mais toi tu n’as pas répondu, qu’est-ce que tu attends ici si c’est pas pour Coco ?» Fatima regarda le visage de Pierre et ses mains qui tremblaient un peu.
– « Je me promène en attendant l’heure. Moi aussi j’ai une soirée. »
– « Tu n’as pas mangé ce midi? »
– « Hein ? »
– « Je dis que tu n’as pas mangé ce midi! »
– « Comment tu le sais ?»
– « J’ai l’habitude à cause du Ramadan. Tiens, j’ai un petit pain au fromage . » Elle fouilla dans le sac et sortit un sachet de papier marron clair.
– « Prends le ! T’es mon frère ! »
– « Je suis pas ton frère ! »
– « Non mais tu lui ressembles. C’est à cause des cheveux. Ton père il est arabe ? »
– « Non, mais ma grand-mère. »
– « Ah tu vois ! Tiens, mange ! »
– « Choukourann ! »
– « T’es pas arabe mais tu sais dire merci?»
– « À cause de ma grand-mère, elle disait ça souvent. »
– « Elle s’appelait comment ? »
– « Latifa. »
– « Alors elle était gentille.
– «Ah ça tu peux le dire! »
-«Pourquoi tu n’as pas mangé à midi ?»
Pierre regarda un peu les nuages du ciel se déplaçant rapidement, là-bas au-delà des collines, plus loin c’était la marée montante, il la sentait, pas vraiment l’odeur, plutôt un souffle. Son regard revint sur Fatima.
– « Toi t’as eu une dispute de famille ! Sûrement avec ton père ! »
– « Tu devrais t’acheter une roulotte tirée par un cheval, bien maigre de préférence, et gagner ta vie avec une boule de verre, tu sais comme les flotteurs de filets de pêcheurs! Il est bon ton petit pain ! » Pierre avait mordu dedans à pleines dents et il en éprouvait le même plaisir que celui du verre d’eau après deux heures sur le tatami.
– « Tu veux bien faire le cheval ? Tu n’est pas trop gros non plus ! Tiens, à propos, voilà la trotteuse ! » Le regard de Fatima se portait à l’extrémité Est du stade vers les vestiaires et la porte ouverte que Coco venait de franchir, sac en bandoulière.
– « Tu vas toujours aux soirées avec un casse-croûte ? »
– « Ben oui, pour être sûre de ne pas avaler du cochon, tu fais pas ça toi? »
– « Je ne vais pas aux soirées.Mais tu n’auras rien à grailler alors! »
Coco n’était plus qu’à quelques mètres quand Pierre se retourna. Ils se regardèrent et puis Coco détourna les yeux et, s’adressant à Fatima:
– « Vous avez fait connaissance je vois » et puis elle siffla comme un garçon en regardant Fatima :
– « Mazette ! Qu’est-ce que t’es belle! »
– « C’est ta robe qui est belle ! Le garçon là, il me l’a déjà dit avec ses yeux tout à l’heure. C’est un pauvre enfant abandonné qui avait faim et qui s’est disputé avec son papa, alors je lui ai donné mon petit pain. Il ne pouvait pas aller à sa soirée avec le ventre creux. » Coco eut un moment de silence, inspira, se planta devant Pierre et lui demanda le visage bien en face :
– « On y va ensemble ? »
– « Où ça ? »
– « Ben à la soirée chez Daniel »
– « Ah bon ! C’est la même soirée ? »
– « On y va ? Ton copain Jacques t’attend ! »
Pierre interloqué opina. Ces filles semblaient avoir un don de voyance.

*

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